From the Library of
Henry Tresawna Qerrans
Fellow of tVorcester Collège^ Oxford 1882-JÇ21
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LA
BOURGEOISIE FRANÇAISE
1789-1848
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
Format iii-8<>
LE COMTE DE MONTLOSIER ET LF, GALLICA- NISME 1 vol.
LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONÏ. . * . . 1 —
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE 1 —
MADAME DE CUSTINE 1 —
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE ....■...,. l —
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. . . 1 —
Format grand in-18
LA COMTESSE PAULINE DE BKAUMONT 1 VOl.
ÉTUDES d'un AUTRE TEMPS i —
MADAME DE CUSTINE 1 —
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
EMILE COLIN — IMP. DU LàONT
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At BARDOUX
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LA BOURGEOISIE
FRANÇAISE
1789-1848
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
1893 '
Droits de reprodaction, de traduction et de représentation réservés»
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JE DÉDIE CE LIVRE
k LA MÉMOIRE DE MA MÈRE
QUI FUT
UNB BOURGEOISE DES ANCIENS TEMPS
Paris, 21 juillet 1886.
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INTRODUCTION
Il n'y a eu dans le monde qu'une bour- ^geoisie, possédant des traditions, un esprit de suite dans ses desseins, une clientèle pour les accomplir : c'est la bourgeoisie française.
Nous voudrions lui demander de nous raconter sa vie, ses goûts, ses croyances, ses sentiments, de nous expliquer son évolution de 1789 à 1848. Ce n'est pas son histoire que nous voulons écrire. Nos visées ne sont pas si hautes. Notre but est de fixer les traits divers de sa physionomie, de rechercher ses qualités maîtresses et aussi ses défauts, avant que la démocratie ait définitivement pris possession
II INTRODUCTION.
du pouvoir en France par le suffrage universel. Les représentants des classes moyennes ont eu une double ambition, constituer une société civile et une société politique. De ces deux desseins, ils ont complètement et heureusement réalisé le premier.
Longuement préparée par des siècles de patience, d'études et de luttes, servie par une corporation qui; pendant la longue nuit du moyen âge, a été presque son seul guide, — la corporation des hommes de loi, — la bour- geoisie française avait lentement accumulé des trésors de haine et d'habileté contre un état social qui, à la fin, froissait encore plus ses vanités que ses intérêts. Elle sut dès lors, au moment de la Révolution, ce qu'elle voulait à jamais anéantir. C'est au nom du droit commun qu'elle attaqua, détruisit le passé, et qu'elle re- construisit la société civile. Elle réussit dans cette œuvre, qui avait ses racines au fond même du cœur de la nation et qui est indestructible comme elle.
INTRODUCTION. m
Après des talon nements, et malgré des inex- périences que nous ne tairons pas, elle a pleine- ment satisfait son amour de l'égalité, son animadversion contre le monde aristocratique et féodal, par le Gode civil et par la séculari- sation ; ses instincts d'administration quasi niveleuse, par la centralisation ; ses idées d'édu- cation, par l'établissement de l'Université; ses vieilles doctrines du pouvoir religieux limité, par le Concordat.
Certes, malgré ses lacunes, une pareille en- treprise suffit pour recommander à la recon- naissance nationale ce groupe de grands citoyens qui, pendant les soixante années qui ont suivi la Révolution, ont, avec des fortunes diverses, consolidé la démocratie qu'ils avaient fondée. Ils ont aimé à ce point l'égalité qu'ils l'ont préférée à la liberté, quand, après les dégoûts du Directoire, ils crurent que, sur les points essentiels, les résultats de 89 pouvaient être remis en discussion.
Deux fois aussi, ils essayèrent d'organiser
IV INTRODUCTION.
leur société politique; deux fois ils furent les maîtres des destinées du pays, après la prise de la Bastille et en 1830. Deux fois ils ont échoué ; et cependant le courage ne leur fit pas défaut, pas plus que le talent et l'éloquence. Mais leurs qualités privées elles-mêmes furent un obstacle à la durée de leur gouvernement.
A cinquante années de distance, ils étaient au fond les mêmes hommes, ceux qui récla- maient à grands cris le rappel de Necker et avaient applaudi avec frénésie au serment du Jeu de Paume, et ceux qui protestèrent contre les ordonnances et se battirent par le soleil de Juillet contre les Suisses, devant la colonnade du Louvre. Avec les mêmes passions, ils avaient le même désir de royauté démocratique, les mêmes sentiments d'ordre et de liberté.
Nous essayerons de dire pourquoi les uns et les autres, par suite de difficultés différentes, laissèrent tomber de leurs mains le pouvoir qu'ils avaient voulu fonder.
Dans leur mauvaise fortune, ils eurent du
ÎNTRODUCTION. V
moins cette consolation, de sentir près d'eux, pensant comme eux, lisant les mêmes livres, ayant les mêmes espoirs, la même éducation, les femmes à qui ils avaient donné leur cœur et leur nom.
C'est grâce à la forte unité de la famille bour- geoise, à la gravité générale de ses mœurs, que la société française décimée par la Terreur, se trouvant en face de l'assimilation des enfants naturels aux enfants légitimes, décrétée par la Convention, en face aussi des scandales d'une loi de divorce, basée uniquement sur la liberté individuelle; c'est grâce à la famille bourgeoise que la société française, put résister aux cor- ruptions du Directoire. La plupart de ces femmes, fuyant le bruit et l'éclat, sans dé- tester le monde, ont peu parlé d'elles-mêmes, si nous exceptons l'héroïne de la Gironde. Mais, avec quelques correspondances inédites, avec les traditions qui ne sont pas brisées, nous pou- vons fidèlement reconstituer, pendant trois générations, les caractères et les physionomies.
VI INTRODUCTION.
quand les livres sont insuffisants. Toutce monde a des traits particuliers, qui s'effacent à me- sure que monte le flot de la démocratie mo- derne.
Une importante distinction est à signaler, entre la haute bourgeoisie de Paris et celle de province, surtout à cette fin du xviif siècle, où le coche partant une ou deux fois par semaine, suffisait aux voyages. Peu à peu cependant les différences disparaissent, et, lorsque arrive la Révolution de 1830, il devient plus difficile de discerner, au milieu des femmes de hauts fonc- tionnaires, de députés, d'avocats, de grands négociants, celles qui appartiennent aux vieilles familles du Marais, du faubourg Saint-IIonoré, de la Ghaussée-d'Antin, et celles qui viennent du Languedoc, de la Bretagne, du Limousin; et néanmoins, aux yeux de l'observateur, les nuances existent encore. Il a fallu la plate banalité des temps où nous vivons pour tout niveler.
La plupart de ces femmes, avec les dons d'un
INTRODUCTION. vu
esprit enjoué et moqueur, furent des épouses soumises, d'une rare intelligence d'affaires et d'une patiente volonté pratique; aidant leurs enfants des plus sûrs conseils, dans la conduite delà vie, très ambitieuses pour eux des hon- neurs publics, et très constantes dans leurs amitiés.
Tout en étant dans la vie privée le modèle des vertus les plus sérieuses et les plus cachées, elles onl joué publiquement un trop puissant rôle dans la gj'andeur et la décadence de la bourgeoisie, podr que nous commettions la faute de les oublier.
LA
BOURGEOISIE FRANÇAISE
1789-4848
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE PEr^DANT LA RÉVOLUTION
Quand on ouvre l'Almanach royal de l'année 1788, on est étonné de voir que les premiers rangs du tiers état sont en possession de toutes les fonctions civiles, en dehors des charges de cour, des gouvernements de province et des grades militaires. Offices de judicature et de fi- nance, à tous les degrés, intendances, conseil d'État, bureaux des ministères leur appartien-
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lient. En s'cnrichissanf, par le négoce, les bour- geois ont créé les capilalisies et les financiers. Par l'importation en France du système des fermes gé- nérales, ils ont été chargés du recouvrement des impôts ; il font des avances au Trésor et prennent, de jour en jour, dans toutes les affaires de l'Eial, nue influence prépondérante. Depuis Henri IV, rélévalion de la bourgeoisie avait été constante. De plus en plus confiante dans sa capacité, dans ses lumières, dans sa valeur sociale, elle pénétrait tous les jours dans les régions désormais ouvertes du pouvoir et du beau monde. Pendant qu'en poli- tique le gouvernement restait stationnaire et sem- blait voué à l'immobilité et à la faiblesse, la haute bourgeoisie développait ses richesses, ses forces, son activité intellectuelle. Elle était, à certains égards, beaucoup plus éclairée à la fin du dernier siècle que de notre temps. Le règne de Louis XVI avait correspondu au développement d'une grande prospérité commerciale et industrielle. Rajeunis- sant le vieux Paris par ses hôtels à somptueuses façades, peuplant les environs de maisons de cam- pagne élégantes, réhabilitant par l'encouragement des arts une fortune rapidement acquise, les bour- geois opulents se laissaient même aller à acquérir
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des droits féodaux. Près de quatre mille charges, dans kl magistrature et dans la finance, entraî- naient avec elles l'anoblissement.
L'intervalle entre la noblesse et les rangs supé- rieurs du tiers état était encore diminué, à Paris, par ce frottement quotidien qui adoucissait les angles trop saillants et par une facilité de mœurs qui ne tenait pas seulement à l'esprit, mais aussi aux services rendus. Cette partie, restreinte d'ail- leurs de la bourgeoisie, appartenant aux parlements et à la finance, excitait l'envie en s'anoblissant. Il en était une autre plus nombreuse, plus puissante, non moins prospère, qui résistait à la tentation des titres. C'était celle qui encombrait les carrières libérales et le haut négoce : les avocats, les notaires, les procureurs, les médecins, les artistes, les écri- vains, les armateurs de nos grands ports, les négo- ciants de nos grandes villes manufacturières. Ceux- là remuants, actifs, séparés de la noblesse, ne la rencontraient que pour être froissés par elle, et pour constater, surtout en province, son infério- rité intellectuelle, sa morgue non justifiée et sa for- tune obérée.
Quelle éducation ces bourgeois avaient-ils reçue? L'ancien bourgeois de Paris, celui qui était né avec
i LA BOURGEOISIE l'Rx\NÇAISE
la Régence, avait façonné son caractère sous une étroite discipline. Sa vie était simple, fort occupée, mais elle était égayée par une verve que provoquait sans cesse le goût de l'observation. Nul ne saisis- sait d'un regard plus siir les ridicules et les faiblesses que ce bourgeois né au cœur de la Cité ou de l'île Saint-Louis, à la fois hardi et timide, gardant sa liberté d'allures vis-à-vis du clergé et ayant reçu la forte empreinte du jansénisme. Antérieurement à l'aclion toute littéraire des philosophes, l'esprit janséniste avait, en effet, envahi la plupart de ces anciennes familles, leur avait apporté, avec l'aus- térité, le goût de l'indépendance. Les parlements, jusqu'en 1780, n'avaient encore rien perdu de leur autorité et ils répondaient aux humeurs d'opposi- tion. C'était dans le vieux monde bourgeois une émotion presque révolutionnaire les jours où, sur une question d'impôt ou bien de théologie, les lé- gistes faisaient échec aux emportements ultramon- tainset à l'arbitraire ministériel. Avec quel respect on parlait de la grand'chambre ! Sur quel piédestal étaient placés messieurs les gens du roi ! Comme les traditions se conservaient de l'Hôpital et de Ma- thieu Mole ! Quel retentissement avaient eu les ha- rangues de D'Aguessau et les plaidoyers de Gerbier !
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A cette génération, qui n'était ni sceptique ni épicurienne, et qui avait eu pour maître Rollin, avait succéfic une nuire plus impatiente, imprégnée d'un esprit nouveau et dégagée de toute dévotion. Les collèges où elle fut élevée n'étaient plus les mêmes. Les jésuites, professeurs de la jeunesse bourgeoise pendant deux siècles, avaient été ex- pulsés. Après avoir ruiné les écoles de Port-Royal et lutté jusqu'à la dernière heure contre leurs mé- thodes et contre leur ascendant pédagogique, ils avaient laissé le champ libre à des rivaux. L'Ora- toire avait plus particulièrement essayé de combler la profonde lacune laissée dans l'enseignement par la compagnie de Jésus. Des principes différents inspiraient les oratoriens.Une réforme importante était accomplie par eux : ils exigeaient qu'on se servît de la langue française pour les premières éludes grammaticales. Le progrès général des idées se faisait sentir dans leurs procédés d'éduca- tion; on avait enfin renoncé, dans les leçons de morale, à défendre les casuistes des xvi' et xvii* siècles.
La haute bourgeoisie envoyait ses fils dans les col- lèges en renom ; mais les oratoriens, fort à la mode, n'avaient pu suffire aux besoins de la province.
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Les pères de la docLrine chrétienne, les bénédic- tins de Saint-Maur, partageaient avec eux l'héritage des jésuites. Royer-Collard et Joubert avaient été élevés parles doctrinaires : l'un à Saint-Omer, l'autre à Toulouse. Le premier, plus imbu des traditions de Port-Royal, y avait puisé la puissante méthode qui dirigea son éloquence et cette indépendance, celte force de jugement, qui lui firent accepter la Révo- lution sans se laisser dominer par elle. Joubert devait à ses maîtres d'avoir pénétré les secrets de l'antiquité latine et grecque, et ce sentiment que rien n'était plus beau, après les armes, que l'élude et la vertu.
La plupart des jeunes gens de la bourgeoisie ap- prenaient ensuite, dans les écoles de droit, la légis- lation compliquée d'après laquelle se rendait la justice et s'administrait la monarchie. Tous s'atta- chaient, en ces années fécondes, à la lecture de Locke, de Montesquieu, de Rousseau, acceptant leurs opinions sur les droits etles devoirs del'homme en société, en attendant le moment de les mettre en pratique. Mais le fonds de leurs études était, avant tout, la science juridique : non seulement le droit lomain qui, dans la moitié de la France, était la plus solide base de l'ordre civil, mais le droit
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canonique, le droit féodal qui régissait encore cer- taines conventions, le droit coutumier dont les dispositions aussi variées que bizarres formaient le code de l'autre moitié du pays, enfin les ordon- nances royales qui, sur des points importants, avaient constitué un droit nouveau. Au sortir des écoles, les uns se faisaient recevoir dans une cour souveraine, d'autres achetaient une charge; les phis riches visaient celle de maître des requêtes, qui coûtait 100 000 livres. C'était la plus courue. Dans ce ccrps se recrutaient, en efïet, les inten- dants des provinces, les conseillers d'Etat. Les fils de négociants enrichis recherchaient de préférence une place dans les bureaux de finances.
A Paris, des générations se succédaient aux fonctions de commis dans les ministères. Comme Gaudin, le futur duc de Gaëte, ils devaient leur succès aux principes d'honneur reçus de leurs parents et à une éducation soignée. Les commis des divers départements ministériels conservaient les traditions. Ils avaient déjà, sur les affaires, une influence que rendait inévitable et nécessaire la mol)ilité de ministres souvent étrangers par leurs occupations antérieures à la branche d'admi- nistration qu'ils étaient appelés à régir. La vie des
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commis s'écoulait tout entière dans les bureaux, sans missions au dehors, sans congés, ignorée et droite comme le devoir. Ils s'alliaient entre eux et formaient une grande famille dont les directeurs étaient les chefs naturels. Ils apportaient dans leurs délicates fonctions les habitudes de respect, de discrétion, de réserve puisées au foyer domes- tique. Les affaires étrangères étaient entre les mains de ces honnêtes gens, les Gérard, les Les- seps, les Hennin. Ils bornaient leurs vœux à bien servir le pays. Très gallicans et même quelque peu entachés de jansénisme, comme les bourgeois des parlements qui avaient à défendre les droits du roi contre la cour de Rome, ils n'avaient pas comme eux des prétentions à la noblesse et mettaient leur fierté à dédaigner les titres.
C'était le barreau qui attirait surtout les jeunes talents. Le palais était à la mode. Jamais les que- relles ne firent autant de bruit que dans les vingt années qui précédèrent la Révolution. Les avocats étaient à l'image du siècle, lui empruntant la passion, la générosité, l'audace; et, comme depuis longtemps notre nation avait fourni les premiers justiciers du monde, les avocats étaient les repré- sentants attitrés du tiers état, les porte-parole des
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paysans, et ceux qui connaissent le mieux, dans les villes et les campagnes, la classe infime, triste descendance des serfs affranchis, milieu redoutable où la misère recrutera, pour les jours de révolte so- ciale, la bande des septembriseurs et des trico- teuses. Dans toutes les villes parlementaires, dans tous les chefs-lieux de présidiaux, cette corporation entretenait, contre la vieille société féodale, les animosités et les rancunes, prête toujours à sou- tenir les revendications des communautés d'habi- tants quand le faisceau des intérêts collectifs pouvait opposer plus de résistance ; lisant avec passion les livres qui faisaient du bruit, semant partout et en toute occasion les idées nouvelles. L'ordre des avocats était arrivé, comme en 1830, au plus haut point de sa grandeur, de sa puissance et de son influence.
Des trois éducations que recevait successive- ment la jeune bourgeoisie : l'éducation de la fa- mille, l'éducation du collège et celle du monde, la dernière prenait, vers 1780, une importance de plus en plus décisive. Personne n'en avait plus profité, ne s'était plus dégagé de sa raideur doctorale, que la corporation des médecins. L'action qu'ils exercèrent en ce temps-là dans la haute société,
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au moment où l'allaitement maternel devint à la mode, étonne les contemporains. Les sentiments que les médecins inspirent rappellent ceux des directeurs de conscience à la fin du règne de Louis XIV. L'usage des salons a donné aux mé- decins un esprit délié, des manières douces, en même temps que la connaissance du cœur humain. Ils en sont venus à rriontrer une âme sensible, ? suivant le jargon usité, et c'est du célèbre Lorry qu'une dame de qualité écrit :
— Il est si au fait de tous nos maux que l'on dirait qu'il a lui-même accouché.
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C'est ainsi que la haute bourgeoisie se préparait de jour en jour au rôle qu'un avenir prochain lui destinait . Elle était tout, et elle n'était encore rien comme pouvoir public. Les femmes le sentaient autant que leurs maris.
Leur éducation les avait avant tout disposées à la vie de famille. Elles avaient, en province plus qu'à Paris, reçu une instruction sévèrement reli- gieuse, mais d'une pratique raisonnable. Sans doute, le règlement des classes de Port-Royal qu'avait rédigé Jacqueline Pascal, sœur Sainte- Euphémie, n'était plus pratiqué dans les couvents. L'esprit janséniste avait cependant survécu dans
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les habitudes domestiques. On habituait les jeunes filles au sérieux ; on les façonnait au respect, et d'abord au respect d'elles-mêmes; les actes de dévotion n'étaient pas multipliés ; ils paraissaient trop graves pour être accomplis sans trouble de conscience. Les pnrents n'aspiraient pas à ce qu'il fût donné aux filles des connaissances étendues ; un fort enseignement, fondé sur la morale chrétienne, semblait suffisant pour former leur bon sens et leur raison. La mère de famille, dans la haute bourgeoisie, était préparée à avoir l'autorité. Par l'effet du caractère et de la dignité de la vie, son ascendant se maintenait jusque dans la vieillesse. Les femmes étaient les égales de leurs maris, quand elles ne leur étaient pas supérieures, par la force d'âme. Elles possédaient donc les qualités essen- tielles pour bien élever les enfants et elles ne les abandonnaient pas aux mains des serviteurs, comme faisait la noblesse.
Lorsque les lettres de cachet du 29 décembre 1752 firent fermer les dernières communautés jansénistes où l'on élevait la plupart des jeunes filles de la bourgeoisie, déjà le souflle mondain du siècle avait passé sur les maisons d'éducation. Sans ressembler aux riches couvents des Flandres et de
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Normandie, où chaque demoiselle avait son appar- tement, où les visites d'hommes étaient admises aux grilles, la rigidité de la discipline s'était détendue sans que les principes eussent varié; et, comme les couvents donnaient parfois asile aux femmes du monde, l'éducation des élèves se ressentait de leur rencontre. C'était du rcs!e la haute bourgeoisie qui fourni sait elle-même le plus de religieuses aux congrégations de lu Visitation, de Saint-Ursule et des sœurs de Charité ; elles y portaient en général l'esprit de mesure el de discernement.
Dans les quelques années qui précèdent la Révo- lution, l'éducation par la famille est à la mode : la jeune fille doit se former par les lectures, par les conversations, par les observations dans le mi- lieu social qu'elle fréquente. Quant on voit Mounier lui-m!me, Mounier, après Mirabeau la tête la mieux équilibrée de la Constituante, écrire dans l'exil : « Lisez Emile, et malheur à vous si vous n'éprou- vez pas le besoin de devenir meilleur! » quand la possession de toutes les œuvres de Jean-Jacques Rousseau « est un délice, une félicité qu'on ne peut bien goûter qu'en l'adorant » ; quand une jeune fille, la plus honnête, la plus noble de cœur, la plus intelligente, pense ainsi, il est bien difficile
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que la direclion des femmes soit la même qu'au XVII' siècle.
A Paris, la bourgeoisie ne met plus ses filles au couvent que pour leur première communion. Elles passent leur vie près de leur mère. On sort deux fois par semaine en toilette : le dimanche, pour les offices et la promenade; un autre jour, pour les visites entre parents ; on les conduit cependant au Salon de peinture, mais elles ne vont au lliéàtre que lorsqu'elles sont mariées. On leur donne des maîtres à domicile; au sortir des deux années pas- sées au couvent, elles s'instruisent presque toutes seules, lisant les mêmes livres que leurs frères. L'éducation sentimentale entre enfin dans la bour- geoisie féminine. La jeune fille devient attentive au mouvement des faits et des idées; elle sent et elle se passionne. Dans cet inléiieur discret où elle est aimée, où sa jeunesse s'écoule austère, elle n'est plus aussi pieuse et plus du tout dévote.
Si vous voulez la voir vivre et marcher, la sur- prendre dans ses habitude?, regardez-la dans les tableaux de Chardin, avec ses manches relevées à la saiL^née du bras, son tablier à bavette, sa guimpe noire, sa croix à la Jeannette, sa jupe de calmande rayée! Regardez-la encore en toilette de dimanche,
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son manchon à la main! Elle va se rendre au ser- mon avec sa mère en coqueluchon noir, la jupe à rclroussis. Elle arrange le nœud de sa fanchon ou son ruban au parfait contentement. C'est Tinté- rieur du ménage avec l'activité, Tordre, la régie des heures, les joies modestes du devoir. Il y passe comme un parfum léger de félicité domestique.
Suivez-la dans le monde quand elle est mariée. Elle a l'imagination plus souple et plus vive que son mari; elle a mieux que lui le talent de narrer; les liaisons des mots sur ses lèvres sont imperceptibles. Rentrée au logis, un air d'égalité y règne; la cou- tume de Paris lui donne, dans les profits, des droits étendus; elle est consultée dans toutes les affaires, aucune ne se conclut sans son assentiment. Elle gagne en bon sens ce qu'elle n'a pas toujours en orthographe; et, si ce n'était sa fidélité conjugale, on lui appliquerait ce mot- du plus fin Parisien d'alors :
— Une femme n*en est pas moins adorable pour mettre une s à la fin de « Je vous aime. »
Une exception est cependant à signaler. La so- ciété des financiers, par son opulence, ses goûts de luxe et de plaisir, par ses désirs d'arriver à la noblesse, faisait contraste avecla majeure partie de
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la haute bourgeoisie. Les fermiers généraux te- naient une place intermédiaire à peu près semblable à celle des magistrats des parlements. Très en vue, coudoyant les grands seigneurs, les Beaujon, les Bouret, les Grimod, les Godarl, les Augeard, tous d'une rare aptitude administrative, quelques-uns même écrivant avec une plume de véritable gentil- homme, à force de bel air et d'impertinente indi- vidualité, avaient emprunté ces vices élégants qui substituaient les fantaisies aux passions et ce scep- ticisme que donne aux manieurs d'argent la con- naissance intime de l'espèce humaine. C'était dans le milieu des financiers que se trouvaient en plus grand nombre les raffinés à qui l'on devait la créa- tion de toute cette artistique industrie du rococo, du superflu, de l'inutile, de la récréation des yeux, que le xviii" siècle a emportée avec ses paniers, ses falbalas, ses élégances. C'était là aussi que se recrutaient ces dégoûtés à qui rien ne faisait plus d'effet comme vrai, mais comme bien trouvé; ceux qui méprisaient les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer et qui cédaient, à chaque in- stant, à des sentiments de bienveillance et d'indul- gence; le siècle le voulait ainsi. Si quelques scandales, dont toutes les chroniques
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parlèrent, ont compromis des noms de femmes appartenant aux degrés supérieurs du tiers état, il faut se garder de généraliser. Les fortes assises de la famille bourgeoise ne furent pas atteinies, même au travers des dissipations et des tentations de la richesse rapidement acquise. La mère était là tou- jours préoccupée de l'éducation des enfants. Le collège des Grassins, le collège du Plessis ou les oratoriens de Juilly comptaient au premier rang de leurs élèves studieux les fds de ces fastueuses parvenues, les plus empressées à fêter l'esprit et les philosophes.
11 faudrait se garder de croire que la province fût séparée de Paris par les idées et les sentiments; si l'on y connaissait moins la douceur de vivre, la volupté de causer librement avec les hommes qui vous entendent à demi-mot ou qui vous de?inent, on était souvent mieux informé de l'existence des livres. Un ouvrage en plusieurs tomes n'était jamais lu à Paris que si la province avait décidé de son mérite. Jamais le commerce n'avait autant enrichi Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, que sous le règne de'LouisXVI. La vie mondaine delà bour- geoisie était brillante; on y jouait beaucoup la co- médie de société, et si le goût établissait des diffé-
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rences inévitables, l'honnêteté et le bon ton n'en créaient pas. La probité légendaire des grandes maisons commerciales, l'originalité plus accusée peut-être des caractères, mettaient plus en relief la vigueur morale du monde bourgeois. Mais aussi il se trouvait directement face à face avec la no- blesse provinciale, qui s'efforçait de plus en plus de racheter par la morgue des manières une impor- tance effacée et qui trouvait, dans des privilèges de vanité, des compensations à une fortune déchue. Maintenant que nous connaissons les person- nages, écoutons-les parier et voyons-les agir.
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La Révolution sociale de 1780 ne fut que ia fin logique et attendue des efforts persistants des classes moyennes depuis plusieurs siècles. Quand l'heure eut sonné, la haute bourgeoisie fut una- nime sur ce point qu'il fallait résolument substi- tuer aux institutions aristocratiques et féodales un état nouveau, simple, uniforme, ayant pour base l'égalité des conditions. Même ceux qui, sur les théories politiques, étaient en désaccord, parce qu'ils étaient plus instruits, comme Mounier, Malouet, partageaient, sur les théories civiles, les idées communes. Bien avant la convocation de étals généraux, bien avant le 14 Juillet et le 4- Août,
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la Révolution était faite dans leur esprit et dans leurs mœurs. Tenant aux deux extrémités de la société française, la classe moyenne écoutait et jugeait toutes les critiques et toutes les plaintes, toutes les colères et toutes les souffrances.
Si plus d'une cause chez elle fit éclater la ré- volte, aucune de ces causes ne fut plus puissante que les souffi-ances de l'amour-propre à chaque instant exaspéré. Qui le croirait? La mauvaise ad- ministration des finances, les lettres de cachet, les abus de l'autorité, les lenteurs ruineuses de la jus- tice n'eussent pas fait éclater la Révolution. L'iné- galité des rangs et du droit n'était plus acceptée par la conscience. La bourgeoisie ne pardonnait plus à l'ancien régime la place inférieure qu'elle y occupait. En province, les froissements étaient quotidiens. Les femmes les ressentaient encore plus vivement que leurs maris. Qui ne se souvient de l'affront fait à la mère de Darnave au théâtre de Grenoble par le duc de Clermont-Tonnerre,et l'in- jure lancée par le comte de Chabannes à Lacroix, qui donnait le bras à une jolie femme, au sortir de la Comédie? Il en était ainsi partout : en Auvergne, madame Couthon avait aussi subi les dédains de la gentilhomraerie provinciale. A l'église, les
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préséances étaient une question capitale. Des bour- / geois quittaient la campagne pour venir habiter la ville afin de se soustraire aux humiliations des seigneurs voisins. Quand l'opulence et l'esprit avaient réussi, en apparence, à désarmer cet or- gueil nobiliaire, la pointe aiguë effleurait toujours, perçait souvent et ne permettait qu'une familiarité inquiète et sans abandon.
Les anoblis appartenant aux parlements, au grand conseil, à la chambre des comptes, aux cours des aides, étaient, à leur tour, frappés de dédain par l'ancienne noblesse, celle qui montait dans les carrosses du roi ou qui allait à la chasse avec Sa Majesté. La présentation à la cour était le point essentiel. Lorsque Chateaubriand fut invité à chasser avec Louis XVI, il dut établir sa noblesse, de géné- ration en génération, jusques et y compris l'année 1400. C'était bien autre chose pour être de l'ordre du Saint-Esprit ou de Saint-Lazare. « On examinait messieurs les morts avec une somptueuse rigidité. » Pour être un page de la petite écurie, un écuyer de la grande, un gentilhomme de la chambre, il fallait prouver plus de deux cents ans de parche- mins. Et il le fallait aussi pour servir dans les maisons d'Orléans et de Condé, et même chez le
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duc de Penlhièvre. C'est la passion de l'égalité, chez une race essentiellement vaniteuse, qui dé- cida donc du premier éclat de la Révolution.
Il semble que toutes les circonstances se fussent réunies pour activer la marche de la bourgeoisie vers la démocratie. La noblesse s'appauvri;sait pendant que les richesses et les lumières du tiers état s'accroissaient; la propriété foncière passait de jour en jour dans un plus grand nombre de mains ; dans certaines provinces, les sociétés d'agri- culture en venaient déj'i à redouter le morcelle- ment pour les exploitations agricoles. A tous ces laits correspondaient partout des habitudes nou- velles de bien-être et de luxe intérieur en même temps que le plus complet épanouissement des f^sprits. Toutes les idées étaient soulevées avec une hardiesse sans précédents; les conversations ces- saient d'être légères et galantes pour devenir des querelles de classe. Pour donnerplus d'élan à celte lutte, un arrêt du conseil ne s'était-il pas avisé de charger tous les corps constitués de faire des re- cherches sur la tenue des anciens états généraux? Le nombre incalculable de brochures et de mé- moires était la preuve de l'agitation sans pareille des classes moyennes.
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Plus les pouvoirs politiques de la seigneurie avaient diminué, plus la perception des redevances seigneuriales devenait odieuse; plus la petite pro- priété augmentait, plus ce qui restait de la féodalité lui paraissait inique ; plus les classes laborieuses économisaient, s'instruisaient et montaient d'éche- lons, plus l'abîme se creusait entre elles et celte noblesse, qui vivait de droits féodaux. C'étaient comme deux peuples campés sur le même sol. La réconciliation devenait impossible. Le paysan sau- vage, ignorant et méfiant, épargnait denier par denier, afin de payer les procès ruineux qu'il sou- tenait contre le suzerain. Le seul homme en qui il eût confiance, à qui il racontât ses peines et ses rancunes, ce n'était pas son curé, c'était l'avocat qui partageait ses haines, l'avocat qu'il entendait parler. C'est ainsi que les hommes de loi étaient désignés d'avance à la rédaction des cahiers dans les baillages. Qu'importaient, pour la plupart, les théories politiques? Les habitants des villages in- sistaient d'abord pour que leurs chiens de basse- cour fussent délivrés du piquet qu'on suspendait, par ordre du seigneur, au col de ces pauvres bêtes afin de les empêcher de saisir un lièvre, si par hasard il s'offrait à leur portée.
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Pendant que, dans les campagnes, le paysan s'animait de plus en plus lorsqu'on l'interrogeait et qu'on faisait une universelle enquête sur ses misères, ailleurs, dans les villes, tout travail, toute industrie qui recevait le contre-coup de l'action de la féodalité s'émancipait. Cette vieille antipathie des bourgeois pour ce qui subsistait de l'ancien régime n'avait pas peu contribué à rendre subitement impopulaire môme le parlement, pen- dant tant d'années leur idole. Il venait de con- damner au feu le courageux livre de Boncerf sur ['Inconvénient des droits féodaux. L'enthousiasme pour ce grand monde parlementaire, anobli et ac- quéreur de cens, s'éteignait, et d'Espréménil, re- venant en 1788 des îles Sainte-Marguerite, où il était détenu, ne rencontrait plus sur son passage que l'indifférence et l'oubli.
Affranchir les terres et les personnes de toute entrave se confond dans ce cri général : « Plus d'i- négalités ! » Personne n'a mieux vu queRœderer ce motif déterminant des événements. 11 appartenait par son origine, par son éducation, aux plus hautes familles du tiers état. Personne n'avait été plus nourri que lui de toutes les connaissances que pos- sédait son siècle et n'en avait plus adopté les idées
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généreuses. Il avait même celle supériorité de joindre les connaissances économiques au savoir du jurisconsulte. C'est Rœderer qui, dans sa bro- chure sur les états généraux, écrivait ces mots dé- cisifs : « Depuis quarante ans, cent mille Français s'entretiennent avec Locke, avec Rousseau, avec Montesquieu. Chaque jour, ils reçoivent d'eux de grandes leçons sur les droits et les devoirs de l'homme en société; le moment de les mettre eu pratique est arrivé. >
IV
Les légistes, après avoir été les patrons dévoués des paysans dans leurs légitimes revendications, servirent de guide à la Constituante dans la refonte de la société civile. Les noms de ces admirables et vaillants bourgeois sont gravés, pour la plupart, dans le martyrologe de la Révolution. Ceux qui survécurent, apportèrent, sous le Consulat, la même volonté que le premier jour à l'achèvement de leur œuvre sociale et la firent définitivement consacrer. Ils n'avaieut pas tous le caractère à la hauteur du talent; mais, par leurs défauts, ils mon- trèrent que la classe dont ils étaient sortis élait plus encore jalouse d'égalité que de liberté. Ils
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avaient voulu l'une surtout pour assurer l'autre. Au milieu de cette foule d'hommes d'un sens droit et d'une intelligence vaste, comment ne pas nommer Merlin ? Il est impossible de nepas admirer ce labeur gigantesque qui lui permit de suffire à tout. Presque à lui seul il a, dans le comité fôodal, réalisé en détail et avec précision l'abolition décrétée en principe seulement dans la nuit du 4 Aoiit. Cette œuvre d'un profond savoir, il en est le commentateur lumineux dans un recueil célèbre; presque seul il verra clair dans cette confuse légis- lation intermédiaire. Investi du ministère de la jus- tice, non seulement il sera administrateur, mais il trouvera le temps de répondre directement aux tri- bunaux, aux officiers du ministère public, même aux juges de paix qui le consultent sur des questions de droit embarrassantes. Procureur général à la cour de cassation, il consolidera la Révolution par une jurisprudence immuable dans ses grandes lignes. Pourquoi faut-il que tant de talent, une raison si lumineuse, un esprit si audacieux dans ses conceptions juridiques, une volonté si persistante dans l'organisation de lanouvellesociété civile, aient été associés souvent à tant de faiblesse de caractère et à des mesures qui ont diî peser sur sa conscience 1
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Ce ne sera pas le seul exemple où, dans ce monde de haute bourgeoisie, nous trouverons des taches qui feraient presque désespérer des vertus de notre race. Saluons du moins, à cette aube éclatante et pure de leur vie publique, les représentants de l'esprit bourgeois qui apportèrent à la Constituante tant d'amour de l'humanité, tant de vigueur dans le dernier assaut livré à l'ancien régime, tant de confiance dans l'avenir et tant d'enthousiasme désintéressé dans une entreprise grandiose !
Il est des noms parmi eux qu'on répète volon- tiers, ceux de Lanjuinais, de Le Chapelier, de Thouret,d'Enjubault, deRœderer, celui de Tronchet, si vénéré qu'un décret l'appelait un jour à la tri- bune de l'Assemblée pour qu'il donnât son avis; Tronchet, une âme si parfaite que, en 1807, lors- que la mort le frappa, les juges les plus sévères s'inclinèrent devant cette renommée sans tache et cette sévère probité. Il en est d'autres encore dont nous réveillerons les ombres respectées : Malouet, en qui l'Auvergne avait mis son bon sens politique et ses facultés équiUbrées; Mounier, le plus pas- sionnément raisonnable d'eux tous, le mieux pré- paré à un rôle important dans les jours de liberté calme; Barnave, le plus éloquent et le plus sincère
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de CCS jeunes hommes que la philosophie et le droit avaient formés; Adrien Duport, qui n'avait pas été élu par le tiers état, mais qui lui appartint, dès le premier jour, par sa mâle altitude, par ses senti- ments démocratiques; Duport, à qui nous devons l'introduction du jury. Tous, pleins d'illusions et épris de justice; tous, il est vrai, dominés par les abstractions; mais est-ce que les abstractions sub- limes ne gouvernent pas les âmes, ne grandissent pas les caractères en élevant les pensées?
Dès les premiers jours de la Constituante, le vote individuel avait été substitué au vote par ordre; toute distinction de rang et de préséance entre les députés avait été prohibée; l'admissibilité, sans distinction de naissance, aux emplois civils et mi- litaires, avait été proclamée ; et, comme un sym- bole est nécessaire aux yeux pour constater le triomphe d'une idée, la destruction de la Bastille prenait ce caractère pour la bourgeoisie.
Le lendemain du 14 juillet, Etienne Delécluze, tout enfant, se promenait sur les boulevards avec son père :
<i Qu'est-ce donc que la Révolution ? lui deman- da-t-il.
— Il est bien difficile de te répondre... Si tu
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étais plus grand... Tiens, je ne puis mieux liiire qu'en te disant que la Révolution détruit toutes les distinctions entre les hommes. Désormais, il n'en existera plus qu'une : celle que la science et l'in- struction mettront entre les ignorants et les sa- vants. Aussi, travaille bien, si tu veux te distinguer. Il n'y a plus d'autre noblesse. »
La bourgeoisie avait fondé la démocratie. La dé- claration des droits ne fut que le frontispice des principes nouveaux. La bourgeoisie voulut établir la justice à tout jamais, dans la société moderne, lui restituer son ordre naturel : elle abolit donc la féodalité, et, avec la féodalité, tous les droits qui en découlaient. Non pas que la seigneurie fût encore celle du moyen âge et même celle du xvi^ siècle; Elle n'exerçait plus, à proprement parler, d'influence juridique sur le classement des per- sonnes. Le roturier, comme les nobles, pouvait de- venir possesseur de droits féodaux; ces droits étaient d'autant plus faciles à posséder que la plu- part n'étaient que fiscaux et échappaient aux embarras de l'exploitation. Mais ils paralysaient si bien la culture qu'Arthur Young, en 1787, s'é- criait :
« Ah ! si j'étais pour un jour le législateur de
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la France, comme je ferais bien danser tous ces grands seigneurs ! »
Quant aux privilèges, aux préséances, à ces va- nités extérieures auxquelles leurs possesseurs atta- chaient peut-être plus de prix qu'à des revenus, on ne les discuta même pas. Ils furent abandonnés sans phrases. En tète des décrets de la nuit du 4 Août, la Constituante traça le résumé du plan qu'elle concevait. Il fallait quatre années pour l'accomplir dans la législation. Les racines du vieil arbre féodal étaient si profondes que de longs eiîorls étaient nécessaires pour les extir- per.
Les légistes qui dirigeaient les comités et les délibérations avaient fait une distinction entre la féodalité dominante et la féodalité contraclante, entre les justices seigneuriales qui étaient des por- tions détachées de l'autorité publique, entre les servitudes personnelles ou les redevances qui en représentaient l'abolition, et les contrats d'inféo- dation. Les premiers de ces droits féodaux atten- taient à la souveraineté de l'Etat, les seconds vio- saientla liberté du citoyen, les troisièmes seuls ti- raient leur origine de conventions véritables. Les jurisconsultes firent décider que les deux premier
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étaient abolis sans indemnité ; le rachat pour les derniers fut admis.
Les censitaires, on ne l'ignore pas, n'acceptèrent pas cette décision : ils protestèrent, rédigèrent de nouveaux cahiers et appelèrent une loi plus radi- cale sur les droits déclarés rachetables.
Le sol affranchi, les privilèges détruits, il fallait, par la division de la terre, multiplier le nombre des propriétaires, créer plus de citoyens inter- ressés au nouvel ordre de choses; la bourgeoisie n'hésita pas à donner les biens nationaux comme dot à la constitution. Elle fit mettre aux enchères la dixième partie de la richesse foncière du pays.
Elle n'eût pas cependant vulgarisé la propriété, si elle n'avait pas d'abord transporté dans la famille l'esprit nouveau d'égalité. Depuis longtemps, la famille bourgeoise, réunie dans un faisceau serré et indissoluble, réalisait dans les sentiments, les lois de la nature et de la raison. Les philosophes et les légistes s'étaient mis d'accord pour appliquer l'ancienne formule de Marculfe : « Comme Dieu a donné au père tous ses enfants, ils doivent avoir une part égale aux biens de leur père. » Aussi les droits d'aînesse et de masculinité, représentant le principe féodal, furent-ils sappriraés et l'égalité
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établie dans les partages de toute espèce de succes- sion. Mais avec sa noble mission de faire passer dans la loi le spiritualisme social, la bourgeoisie ne voulut pas proscrire la liberté de tester et le droit pour l'hom ne de disposer d'une partie de ses biens. Tronc'iet, qui fut l'oigane de la pensée commune, dit aux applauJissements de tous ceux qui l'écoutaient :
« Pourrait-on refuser au père de récompenser par un témoignage d'afîection plus particulière l'enfant qui se sera le plus distingué par son res- pect et sa tendresse tiliale, qui se sera dévoué à secourir la vieillesse infirme de ses parents ; qui, par son travail, aura contribué sans intérêt à augmenter le patrimoine qui devient commun ? Les fils pourraient-ils légitimement lui envier cet acte de justice? >
L'abolition du retrait lignager que pouvaient exercer eu cas de vente les parents du vendeur et qui était enraciné dans les habitudes des pays coutumiers, fut la conséquence des dispositions destructives de la constitution féodale dans la famille. Il n'y eut pas de résolution plus conforme à l'esprit qui animait le foyer domestique du xviii" siècle; et le cœur des mères, dans ces heures
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trop rares d'union patriotique, battit du même mouvement que celui des enthousiastes fondateurs du monde moderne.
On ne connaît pas vraiment la Révolution si l'on n'a pas lu les travaux des comités de l'Assemblée et surtout les admirables rapports de Merlin sur les droits féodaux, sur les retraits de bourgeoisie, sur le retrait lignager, sur les successions, sur les réserves coutumières et les dévolutions. C'est dans ces résumés de la science juridique, dans ces pages écrites sous l'inspiration ardente de l'opinion, bien plus que dans les discussions de l'Assemblée, dis- cussions souvent abrégées, qu'il faut suivre le gigantesque effort de nos aïeux pour constituer la société civile qui nous abrite. Nous n'avor.s qu'à louer dans cette première partie. Après avoir établi dans la famille la justice et l'égalité, les classes moyennes essayèrent en politique de les concilier avec la vieille monarchie, et, «entativc plus grave! de faire entrer la démocratie dans les nouveaux rapports de l'Église el de l'Etat.
Sur la question religieuse, la bourgeoisie de la fin du xviif siècle avait des opinions très arrê- tées. La bourgeoisie parisienne, dans la réunion préparatoire des élections, avait pris une attitude particulièrement hostile au clergé. Elle ne voulait pas de la religion sous forme d'institution poli- tique. Le souffle du xviir siècle, en desséchant les croyances positives, avait laissé chez la plupart de ceux qui l'avaient respiré un déisme qui suffisait à leurs aspirations. Le cahier rédigé parladéputatlon de Paris manifeste clairement cet état des esprits . Ils furent cependant entraînés à commettre une des plus sérieuses atteintes contre la liberté de conscience.
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Leur éducalion juridique obscurcit sur ce point leur intelligence. Un reste de levain janséniste fer- menta dans un groupe ayant pour chefs Camus, Martineau, Treilhard. L'idée dominante des vieux légistes était la subordination de l'Église au pou- voir civil. Leurs luttes séculaires avec la cour de Rome, leurs goûts de clergé national et soumis au roi, avaient constitué un tempérament absolument rebelle à la conception d'une Église libre dans l'État. C'est une erreur profonde que de croire qu'il y ait eu alors un moment où la question de la sépa- ration de l'État et de l'Église pût être portée avec succès devant l'opinion publique. Même quand la Révolution avait tout brisé, quand le scepticisme avait tout remis en question, à l'époque où Bona- parte négociait le Concordat, la bourgeoisie, en ma- jorité, n'eût pas compris qu'on laissât l'Église libre. C'était une de ces idées que ses vieux juriscon- sultes lui avaient appris à dédaigner.
Vis-à-vis des personnes qui formaient l'ordre du clergé, vis-à-vis de la propriété ecclésiastique, elle ne voulut que l'application des principes de Tan- cienne monarchie. Tout en reconnaissant que le catholicisme était la religion dominante, elle dé- larait que chaque citoyen était libre dans son culte,
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et répudiait une religion d'Élat. Tout en mainte- nant les prêtres, elle détruisait l'ordre du clergé. Le principe de l'individualité qui lui faisait briser toute corporation, elle l'introduisait dans la société ecclésiastique ; et, comme première conséquence, elle sécularisait le mariage et la société fran- çaise.
Depuis le concile de Trente et l'ordonnance de Blois de 1579, l'acte civil avait été absorbé par le sacrement. Sans interdire la bénédiction nuptiale, sans même nier la dignité du mariage chrétien, les bourgeois de la Constituante ne considérèrent le mariage que comme un contrat civil et ren- voyèrent au pouvoir législatif la création du mode de constatation des naissances, mariages et décès, et la désignation des officiers publics qui en rece- vraient les actes.
Les témoignages les moins suspects indiquent cependant que le clergé paroissial, particulièrement les curés de Paris et des grandes villes, sortis en grande partie de familles bourgeoises, étaient en- tourés de considération et la méritaient. Les anti- pathies et les critiques étaient réservées contre les abbés pourvus de bénéfices. Le tempérament iro- nique de la nation s'adressait surtout aux moines
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et, aux femmes appartenant aux communautés reli- gieuses. Les vocations pieuses étaient en eflet de- venues rares. La verve gauloise ne tarissait pas quand il s'agissait des couvents et de la mendicité monacale. Un ordre de lemmes était pourtant excepté, celui des religieuses hospitalières. Les con- grégations enseignantes d'hommes étaient mémo respectées, parce qu'elles étaient entrées dans le mouvement des idées. La bourgeoisie permit à la Révolution d'ouvrir le cloître. Avec son esprit lo- gique et de réaction laïque, elle distingua juste- ment entre les liens de la foi et ceux de la loi civile ; elle refusa de mettre le bras séculier au service des vœux prononcés ; elle ne les sanctionne pas et interdit leur perpétuité.
Cette sécularisation à l'égard des personnes, les représentants des classes moyennes la poursuivi- rent à l'égard des biens. Ils reprirent les idées émises par MachauU, dès 1769, lorsqu'il proposait l'aliénation d'une partie des biens de l'Église. Avc^^ les distinctions déjà établies entre la nature de- biens féodaux, les dîmes inféodées avaient été décla- rées rachetablcs. Ces distinctions, l'opinion des campagnes ne les accepta pas davantage. La dîme, quelle qu'elle fût, môme rcsullant d'un contrat,
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était odieuse au paysan. Elle cessa d'être perçue, ainsi que les droits casuels.
Ce n'était que le premier pas. Le second fut ra- pidement fait. Le clergé sous la monarchie féodale étant un ordre dans l'État, ayant une personnalité morale, avait pu être propriétaire. La propriété re- posait surles rapports entre la chose et la personne.
s légistes de 1789 détruisirent ce rapport fonda- mental, en dissolvant le clergé comme ordre et en ne reconnaissant plus que des individus, des prê- tres, des citoyens. Dès lors ils ne pourront plus ac- quérir ni posséder qu'individuellement. L'État, di- saient Chapelier et Thouret, par droit de déshérence ou d'occupation, recueille la succession des per- sonnes morales qui disparaissent. « Tant que le clergé conservera ses biens, l'ordre du clergé ne sera pas détruit. »
C'était l'idée d'un clergé dépendant du pouvoir civil qui hantait l'intelligence de ces hommes pro- fondément imbus du souvenir des luttes anti-uUra- montaines des parlements, luttes soutenues au nom du roi, évêque du dehors. Ils avaient de l'État une uotion qui fait comprendre leur système adminis- tratif et judiciaire. Appliquée au domaine de la conscience, celte notion ajoutée à de vieilles ran-
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cunes assoupies allait leur faire commettre la plus redoutable faute et la moins just'fiable ( onlre la li- berté. Ils voulurent, on le sait, toi;c'. er aussi à la discipline et aux formes organiques de l'Église de France. Ces bornes, si justement posées par eux, entre le spirituel et le temporel, ils furent les pre- miers à les renverser.
Les quelques jansénistes de l'Assemblée avaient conçu l'espoir de faire prévaloir leurs dodriEes, et cet espoir se fortifiait, dans leur esprit, par l'idée qu'ils se rapprochaient davantage des formes de la primitive Église. Avec l'âpreté qui caractérise les minorités longtemps opprimées, ils reconstituèrent entièrement le clergé sur de nouvelles lois, confor- mèrent les circonscriptions des diocèses à celles établies pour les départements el essayèrent de soustraire l'Église de France à la domination de la cour de Rome. Comme ils exerçaient une influence prépondérante dans le comité ecclésiastique, ils firent présenter par Martineau, un des leurs, le projet de constitution civile du clergé.
Transformer à ce point l'organisation du catho- licisme, asseoir tout l'édifice ecclésiastique sur l'é- lection populaire, créer l'indépendance de la juri- diction des é\êques à l'égard de celle du pape,
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qu'était-ce de la part d'une assemblée politique, sinon placer en délinilive l'Église sous la dépen- dance du pouvoir civil? Pour que, du reste, aucun doute ne soit possible sur le but, pour bien attester les tendances de cet esprit unitaire qui caractéri- sait la bourgeoisie, on n'a qu'à se souvenir des pa- roles de ïreilhard, dans la séance du 29 mai 1790. « Un É!at peut admettre ou ne pas admettre une relii^ion ; il peut à plus forte raison déclarer qu'il veut que tel établissement existe dans tel ou tel lieu, de telle ou telle manière; quand le souverain croit une réforme nécessaire, rien ne peut s'y opposer. »
Pas plus qu'ils ne comprenaient la liberté d'as- sociation limitée par la loi, ces hommes sincères ne purent se dégager de ce faux principe qui prend la souveraineté collective pour la liberté. On n'a pas oublié comment l'Assemblée, pour donner à cette organisation nouvelle un point d*appui dans la conscience des ecclésiastiques, aggrava sa faute en exigeant des ministres du culte le serment à la constitution civile. On n'a pas oublié la protestation éloquentedeMontlosier et ce mot profond de Maury:
« Prenez garde, il n'est pas bon de faire des martyrs ! »
Les hommes auxquels ces paroles s'adrcs-
4-2 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
saient étaient des idéalistes et non des sceptiques. Ils se trompaient de bonne foi. Leur œuvre n'eut d'autre résultat que de retremper dans l'exil et dans la persécution les vertus déraillantes du clergé du xviii' siècle. Dans certaines provinces, loin des voix tumultueuses et des lièvres de Paris, ils trou- blèrent dans les familles religieuses plus d'une de €es âmes ardemment éprises de la Révolution, mais qui n'avaient pas séparé leurs croyances de leurs aspirations égalitaires. Laguerre civile étaitproche. Elle devait éclater dès que l'arbitraire démocratique n'aurait plus en face de lui les talents et les carac- tères du parti constitutionnel.
VI
Quels furent les sentiments politiques de la bour- geoisie? Les institutions ne lui avaient pas appris à devenir libérale. Les états généraux avaient été trop rarement assemblés pour exercer une action régulière sur les mœurs publiques; protestation intermittente des souffrances des roturiers, ils n'avaient pu faire leur éducation politique. Les tentatives d'intervention directe du parlement de Paris dans les afiaires du royaume avaient bien créé dans les classes moyennes une élite politique; mais l'esprit de caste avait fini par surexciter l'or- gueil de messieurs ('ii parlement et les avait mis en travers de la marche des idées, ih é. cillaient de
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temps à autre des désirs de liberté légale, sans les satisfaire par aucune opposition sérieuse et con- tinue. Cette opposition parlementaire servait d'ali- ment à l'esprit de discussion, mais elle n'était pas une école de gouvernement libre.
Les franchises municipales eussent été un meil leur apprentissage, mais elles n'avaient pu se re- lever des coups indirects que Louis XIV leur avait portés. Les municipalités dans les villes avaient dégénéré en coteries ; et dans les paroisses rurales, elles n'existaient vraiment plus. Hormis en Bretagne, la vie particulière de chaque province, les originalités elles-mêmes, s'affaiblissaient. L'au- torité des intendants et des subdélégués était toute- puissante; et c'est une vérité banale aujourd'hui que la France, dès avant 1789, était déjà la nation où les procédés administratifs étaient les plus per- fectionnés. Habituée à voir dans la royauté la source de toutes les réformes, la bourgeoisie, dans sa réac- tion légitime contre ce qui subsistait de la féodalité, ne comprenait qu'un pouvoir central fort et puis- samment organisé; et ce serait singulièremenl se tromper que de croire que la Révolution modidu sur ce point les idées reçues. L'État était déjà une sorte de Providence.
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Au fond, l'esprit de nos aïeux ne diffère pas beaucoup du nôtre. Leur admiration raisonnée pour des maîtres qui se sont appelés Louis X[, Richelieu, Louis XIV, avait laissé dans leur intel- ligence politique des traces ineffaçables. Le spec- tacle d'un despote réalisant des réformes démocra- tiques avait été leur éducation historique; de telle sorte que, dans la pratique, les traditions chez eux étaient serviles.
Au contraire, en théorie, jamais les idées n'avaient été plus avancées. Celait dans les livres des philosophes, et uniquement par les livres, que l'éducation polilique avait été préparée, et ces livres avaient enseigné l'absolu mépris du passé, le dédain des transactions avecles intérêts qui pou- vaient être dignes de respect. A l'inexpérience s'adjoignait donc une audace inouïe dans la sphère de la spéculation philosophique, une confiance or- gueilleuse et sans limites dans des maximes. Un désir tout idéaliste de justice et d'indépendance était associé à l'ignorance des faits et des réalités extérieures, à l'amour de l'uniformité sous la main de l'administration.
La bourgeoisie avait de plus les procédés révo- lutionnaires. Elle les tenait de ce qu'il y avait d'abs-
LQ LA DOUr.GEOIStE FRANÇAISE
ti'ait dans ses éludes théoriques de la politique. Elle s'était arrêtée à trois ou quatre livi-es bien connus, sans aller au delà. Bien peu, conmje Meu- nier, comme Malouct, se rendaient exactement compte de la nécessité de séparer le pouvoir exécu- tif du pouvoir législatif. Bien peu envisai^eaient le danger de concentrer dans une seule assemblée les délibérations et les responsabilités du gou- vernement. Plus les sentiments chez nos pères étaient généreux et les desseins admirables, plus les maladresses, les inexpériences apparai>^Sciient à chaque pas, créaient des obstacles et étaient au- tant de causes d'irritation et de colère. Avant le moment où elle surgit, la Révolution était faite dans ces intelligences très cultivées. Le publiciste qui a le mieux connu cette élite et qui la recevait chez lui tous les soirs, au sortir des séances de l'Assem- blée, Mallet du Pan, constatait que les vœux des politiques modérés se trouvèrent dépassés même le jour où ils purent se produire. Un événement dont l'influence fut profonde et longtemps mécon- nue, l'indépendance des États-Unis de l'Amérique du Nord, donnait à leurs passions démocratiques un élan démesuré.
Le goût pour la liberté était plus dégagé de
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loule espèce de liens chez les quarante grands seigneurs de la vieille noblesse. Ils avaient lu aussi, mais ils avaient passé la Manche. Il en était autre- ment de la petite noblesse provinciale très nom- breuse à la Constituante, et d'autant plus hostile . ju'elle jalousait le monde de la cour. Pour les [ premiers, le mouvement révolutionnaire, au début, n'était que combat de plume et de paroles, qui ne leur paraissait causer aucun dommage à la supé- riorité d'existence dont ils jouissaient et qu'une possession de plusieurs siècles leur faisait croire inébranlable. Ils étaient prêts dès lors à accepter une monarchie parlementaire. Mais combien étaient-ils? Et cependant, même vis-à-vis de ces grands seigneurs éclairés qui avaient vivement ressenti l'agitation de l'esprit du siècle, la bour- î^eoisie eut une méfiance incurable.
Les femmes n'étaient pas les moins ardentes. Les abus de la cour, la coterie de la malheureuse reine étaient l'objet de leur haine; et les meil- leures d'entre elles distribuaient des libelles qui descendaient du salon à la rue. Les émotions vio- lentes les exposèrent à bien des retours. Que la Révolution se fût accomplie sans égarement et sans crime, elles l'eussent suivie jusqu'au bout. Dans
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le 1 rouble inévitable apporté aux intérêts par les événements, elles avaient sur-le-champ, et les pre- mières, pris leur parti de la gêne. La foi dans les idées nouvelles les soutenait. Il n'y avait pas jus- qu'à l'enrôlement de leurs maris dans les gardes nationales qui ne leur plût. Elles n'avaient pas encore ressenti les fatigues du malheur et les mé- comptes des espérances brisées. C'est dans le salon de madame Panckouke soit à Paris, soit à Boulogne, ou dans celui de madame Pourrai à Louveciennes, qu'on eût le mieux noté, à l'aurore de la Révolution, la transformation rapide des femmes de la bourgeoisie.
Il était à la mode d'appartenir à la réunion qui portait le titre de Société de 89 et qui avait pris une importance soudaine depuis la scission entre les membres du premier club des jacobins. Le but que se proposaient les adhérents à cette société était de développer, de défendre et de propager les principes d'une constitution libre. On y trou- vait inscrits, non seulement les députés du tiers état les plus célèbres, mais des publicisles émi- nents, des savants, des hommes de lettres. Il y avait là Bailly, Beaumetz, Monge, Lavoisier, Pas- toret, Récamier, Sieyès, Thouret, Rœderer, Ra-
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mond, Garât, Emmery, Barnave, Duquesnay, Dupont (de Nemours), Suard, Rulhière, Piscatory, Lecoulteux, Lacretelle, André Chénier, Le Chape- lier, Duport, les Trudaine. La rupture avec les dé- magogues étant définitive, les constitutionnels fon- dèrent, plus tard, dans des bâtiments jadis occupés par les feuillants, sous le nom d'Amis de la con- stiUUion, une réunion semblable à la première. Quelques personnages nouveaux s'y adjoignirent : Bcugnot, Quatremère, Regnault, Michaud, Boissy (d'Anglas), Goupil de Préfeln, Fulchiron, Ginguené, Gouy.
Ils avaient créé un organe de publicité sous le nom de Journal de la société de 89. UAvis aux Français d'André Chénier, les pages les plus élo- quentes de ce noble esprit y parurent. UAmi des patriotes offrit ensuite l'exposé fidèle des idées politiques de la haute bourgeoisie; enfin, lors- qu'un groupes d'hommes de cœur résolut de lut- ter dans la presse contre l'influence grandissante des jacobins, ce fut le Journal de Paris qui devint le dernier organe des opinions modérées. C'est à ces feuilles souvent éloquentes, c'est aux rapports de l'Asseinblée, aux souvenirs recueillis dans la retraite, encore plus qu'aux harangues de la tri-
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bune qu'il faut demander les projets, les pensées politiques des chefs de la bourgeoisie jusqu'au iO Août 1792. A partir de cette date mémoiable, leur parti est vaincu et dispersé ! Il n'y aura plus que des efforts isolés. Les jeunes iront encore jus- qu'aux girondins. L'abîme après le £0 Mai lut irrévocablement creusé! Comme disait André Cliénier : « J'ai goûté quelque joie à mériter l'es- time des gens de bien en m'offrant à la haine et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j'ai démasqués ; s'ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu qu'être regardé comme ami. »
Si les tendances, dans ce milieu conslitulionnel, étaient entièrement démocratiques, les opinions n'étaient pas républicaines. Personne, dans cette génération enthousiaste et désintéressée, ne son- geait en 89 à renverser la monarchie héréditaire et à lui substituer une autre forme de gouverne- ment. Gomment donc ces honnêtes gens enten- dirent-ils unir la royauté à la démocratie, consti- tuer une société politique qui réalisât leurs aspi- rations libérales, répondît à leur raison, à leur besoin de justice, à leur amour du droit commun? Jamais tache ne fut plus diflicile.
VII
S'il ne se fût agi que de rester dans la sphère supérieure des principes et des libertés indivi- duelles, ces hommes illustres n'auraient éprouvé ni hésitation ni embarras. Ce sera leur éternel honneur qu'après avoir proclamé la souveraineté nationale et revendiqué, pour les représentants de la nation, le droit de faire la loi et de voter l'im- pôt, ils voulurent aussi donner au monde entier une charte modèle. Les libertés du citoyen étant le but, la fin de toute organisation politique, ils en déduisirent toutes les conséquences passées aujourd'hui dans notre sang. Les crimes seront personnels et la confiscation est abolie; toute en-
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trave mise à rassocialion industrielle est sup- primée; le secret des lettres est inviolable; la presse est déclarée libre; quiconque signe ou exécute l'ordre d'arrêter un citoyen, hors des cas strictement déterminés, est frappé des peines les plus sévères. Mais il ne suffit pas de proclamer des libertés et des droits pour qu'ils aient la vie, il faut les placer sous la protection d'institutions assez larges pour qu'ils se développent, assez fortes pour qu'ils soient garantis de toute atteinte. Les divergences, les incohérences, les préventions éclatèrent alors; mais, jusqu'au moment où l'on se heurta aux réalités, on eût pu croire, dans ce tournoi d'opinions métaphysiques, que l'Assemblée n'était qu'un congrès de philosophes.
Hormis un faible groupe, dontMounier, Malouet, Bergosse étaient les orateurs et qui voulait prendre pour type la constitution anglaise, la chimère que la haute bourgeoisie poursuivit était une royauté démocratique, avec une assemblée souveraine et unique. C'est à peine si, sur les bancs supérieurs de la gauche, trois ou quatre députés, alors obscurs, apercevaient vaguement la République au bout de leurs théories. Au milieu de la confusion des idées, les conditions fondamentales du gouver-
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nemont représentatif se posèrent néanmoins, mais sans méthode et sans le calme nécessaire à de pareilles délibérations. Ce calme était impossible, au milieu des ruines d'une ancienne société dé- truite et sous l'œil de Paris affamé, inquiet, mé- fiant, irrité.
Parmi les questions constitutionnelles, en est-il de plus importantes que les rapports du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, la division en deux chambres, la responsabilité ministérielle et le point de savoir auquel des deux pouvoirs reste le dernier mot s'il survient entre eux un dissenti- ment grave? Les députés les plus influents des classes moyennes firent successivement partie du comité de constitution, comité dont les membres se renouvelèrent fréquemment. Nous savons bien le fond de leurs doctrines. Rien qu'à la lecture du premier programme préparé par le comité (5 juil- let 1789), on s'aperçoit du peu de netteté dans les vues et du peu de précision de la langue politique. C'est ainsi qu'après la division consacrée des trois pouvoirs le comité propose, on ne sait pourquoi, de régler les devoirs et les fonctions du pouvoir militaire. Toutefois ce n'est que sur le second rap- port (28 août) que la bataille des idées s'engage.
Li LA UOUP.GEOISIE FRANÇAISE
Mounicr avait commencé pai' reconnaître haulc- ment que la souveraineté résidait dans la nation; mais que cette souveraineté, la nation ne pouvait l'exercer directement elle-même; deux chambres délibérant séparément étaient nécessaires pour assurer la sagesse des délibérations « et pour rendre au corps législatif la marche lente et ma- jestueuse dont il ne doit pas s'écarter ». La ma- jorité du comité pensait, en outre, que l'autorité royale ne pouvait être réellement protégée si l'on refusait au roi le droit absolu de sanction. L'As- semblée avait été avertie, par la bouche de Mou- nier, qu'elle louchait au moment suprême, et elle allait décider si la France aurait une constitution viable ou si elle tomberait dans une longue et funeste anarchie.
Derrière une seconde chambre, la bourgeoise s'obstinait à voir reparaîlre le spectre de l'aristo- cratie, qu'elle voulait abaisser pour toujours. Elle se décida pour une assemblée unique. Il était in- dispensable alors que la chambre des représen- tants eût un contre-poids qui l'empêchât d'arriver à la tyrannie. Thouret, avec la forte trenir-e de son esprit, était intervenu dans les débats pour chercher une conciliation. Le veto absolu fut écarté; le vélo
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suspensif remporta, avec effet, jusqu'à la seconde législature seulement. C'en était fini des idées gouvernementales de Mounier et de ses amis. Tout en restant dévoué à la monarchie constitution- nelle, la majorité des députés de l'ancien tiers état se bouchait les oreilles. Elle tenait pour dé- montré que les institutions des autres peuples étaient imparfaites, et que jusqu'en 89 le genre humain s'était égaré.
Ce fut bien pis lorsqu'on examina le rôle des ministres et la portée qu'il fallait attribuer à la responsabilité ministérielle. L'insouciance sur ce pDint n'eut d'égale que l'ignorance. Qui se douta, excepté Mirabeau, que le ressort principal du mé- canisme constitutionnel était tout entier dans ce principe? La plus lourde faute, en matière d'organi- sation politique, fut commise lorsque fut votée la proposition de Lanjuinais, excluant du ministère tout membre de l'Assemblée nationale (7 septembre 1789). Les méfiances envers Louis XVI avaient grandi, et le fossé qui séparait les deux pouvoirs s'élargissait.
Du moins, lorsqu'il s'agit de réformer les institu- tions judiciaires, les jnrisconsuUes furent guidés par leurs instincts. De l'organisation de lu France,
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telle qu'elle existait avant la Révolution, ils avaient peu à conserver. L'unité nationale reçut d'eux sa sanction définitive. La question d'attributicns des corps qu'ils venaient de constituer ne les divisa pas. Leur esprit démocratique l'emporta sur l'esprit libéral. Le vice radical de leur plan fut de créer, avec les directoires de déparlement et de district, des administrations collectives. L'idée d'un admi- nistrateur unique, contrôlé par un conseil élu, ne leur était pas venue. Leur fausse théorie qui plaçait le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif l'un en face de l'autre, comme deux ennemis, con- duisait à faire nommer les directoires par les assemblées administratives, sans qu'ils pussent être révoqués, à moins de forfaiture. Les procu- reurs-syndics, bien que chargés uniquement de l'expédition des affaires courantes sans voix déli- béralive, échappaient ainsi à l'influence royale et dépendaient des conseils élus.
L'anarchie éclata bien tôt à tous les yeux. Au lieu de revenir sur leurs pas, les plus habiles eux-mêmes comme Target, Thouret, Chapelier, cherchèrent le remède dans la confusion de tous les pouvoirs. Ainsi, ils furent bien vite amenés à attribuer au pouvoir exécutif le droit de suspendre les corps
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administratifs et d'annuler leurs actes; mais lo recours fut toujours réserve devant le corps légis- gisialif. Que devenaient dès lors les conditions de la liberté réglée?
Les légistes lurent mieux inspirés lorsque, après avoir renversé le vieux système judiciaire, ils donnèrent une organisation nouvelle à la magis- trature. Après avoir adopté le jury au criminel et l'avoir sagement rejeté au civil, malgré Adrien Duport, ils établirent l'égalité devant la justice, comme devant la loi, en supprimant toute juridic- tion exceptionnelle ou privilégée. Us s'efforcèrent de réaliser ce beau rêve : avoir des magistrats indépendants par la conscience, mais dépendants de la nation par leurs fonctions, et ne devant leur place qu'au savoir et à la probité. Au len- demain de la suppression des parlements, dont les agitations avaient laissé des traces dans leur mémoire, les légistes de la Constituante craigni- rent la reconstitution d'une aristocratie parlemen- taire, s'ils laissaient au roi la nomination de la nouvelle magistrature. Au milieu des méfiances, les opinions intermédiaires s'effacèrent, comme toujours. La présentation de trois candidats, parmi lesquels le chef du pouvoir exécutif choisi-
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rail, paraissait un sysièmc raisonnable. Il fut écarté. La question se po?a, encore une fois, dans le domaine de l'absolu, entre l'idée monarchique et l'idée démocratique : celle-ci l'emporta. On remit au peuple seul le choix des juges; le roi eut uniquement le droit de nommer les officiers chargés des fonctions du ministère public.
Gomme elle était cuisante, même dans les meil- leures âmes, la blessure des iniquités de l'ancien ré- gime! Gomme était illusoire, dans les intelligences les plus fermes, la confiance dans la race humaine et dans lapure logique ! «Gontre qui, disait Thourel, se commettent les crimes elles délits, si ce n'est contre le peuple? G'est donc au nom du peuple et par un délégué du peuple qu'ils doivent être poursuivis. S'il en était autrement, les ministres mal intentionnés pourraient poursuivre des accu- sations les plus injustes les amis de la liberté. » Le droit d'accusation fut enlevé au ministère public, ou plutôt aux commissaires du roi, suivant l'ex- pression significative de Duport. Le droit de grâce suivit le droit d'accusation; et le pouvoir exécutif au nom de qui se rendait la justice fut i ^)eu près étranger à son administration. Les cadres furent du moins habilement conçus : à la base, une créa-
PENDANT LA RÉVOLUTION. 5»
lion toute du xvni' siècle, la justice do pnix; en haut, une cour supérieure de revision; comme in- termédiaires, des tribunaux de district devenant juges d'appel les uns des autres. Sauf sur ce point que l'expérience corrigea, les grandes lignes ont été conservées. Mais l'expérience fut prompte à prou- ver les vices du syslème électif dans l'ordre judi- ciaire.
1
VIII
L'abus des principes simples avait pour eflet de détendre tous les ressorts du gouvernement et d'en détruire l'action salutaire. Au lieu di voir dans la liberté la limite des droits de cha- cun, limite posée par la justice, exprimée pai la loi, défendue par la force publique, la plu- part, par défaut d'éducation politique, ne voyaien dans la liberté que l'expression d'un droit per sonnel et absolu, sans relation avec le droit de autres. Ce péril n'échappait pas aux yeux de clairvoyants. Dans leurs réunions particulières, le réflexions les plus judicieuses se faisaient jour mais les portes ne s'ouvraient pas au public, et le
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. CI
opinions modérées exprimées à la tribune de l'As- semblcen'avaientpasun assez long retentissement. Le terrain constitutionnel était de plus en plus étroit.
Le courage de la haute bourgeoisie ne faiblissait cependant pas; à Paris, elle soutenait hardiment Lafayette; elle payait de sa personne pour réprimer l'émeute ; en province, elle avait encore la majo- rité dans les municipalités, dans les rangs des offi- ciers de la garde nationale. Mais une révolution ne peut pas se terminer parles moyens qui l'ont fait réussir, et Desmeuniers, Chapelier, Thouret, Bar- nave, Beaumetz et leurs amis comprenaient trop tard qu'il fallait fortifier l'action du gouvernement.
Depuis le retour de Varennes, les constitu- tionnels tentaient ostensiblement un dernier effort pour constituer la monarchie représentative. Leurs tentatives infailliblement échouaient s'ils n'osaient pas reviser la constitution. L'iiistoirenous a appris comment le comité, n'ayant pas la certitude d'être ^ soutenu contre les attaques de la droite de l'As- semblée et contre les folies des démagogues , se renferma strictement dans son programme ; et, hormis deux ou trois points insignifiants, ne remé- dia pas aux vices de la constitution de 1791.
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62 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
Maloucl, qui essaya de porter le débat sur les arti- cles fondamentaux, fut rappelé à Tordre. « Les aristocrates, avoue le marquis de Ferrières, ne voulurent prendre aucune part à la revision e laissèrent, en se iVoltanl les mains, les jacobin battre les constitutionnels. »
Si les fautes des adversaires n'excusent pas celle qu'on fait soi-même, elles devraient du moins alté nuer la sévérité du jugement. Faire rétrograder 1 Révolution jusqu'à l'ancien régime à l'aide des ar niées étrangères, ou la précipiter dans l'anarchi et dans le sang, au moyen de l'organisation jaco bine, tel lut le problème qui se posa devant le députés des classes moyennes, le 30 septembr 1 791 , au moment où la Constituante se séparait € où une Assemblée dont elle avait exclu ses membr prenait séance. Quelque bien douée qu'elle soi^ une nation n'a pas deux ibis, dans lamémepériode, une pléiade de penseurs^ de jurisconsultes, d'ora- teurs, de philosophes. Elle n'a pas même deux fois, lorsque l'éducation politique est à faire, le group silencieux, irais pondérateur, des hommes de bon sens. Aussi, sauf quelques individualités laissées en dehors par les élections de 89, sauf quelque: jeunes gens éloquents et héroïques, qui n'avaieiiî
I PENDANT LA RÉVOLUTION. 63
jamais vu de près les dirficultés pratiques, les votes s'étaient portés sur les représentants de la petite bourgeoisie, ou sur les personnages secondaires iippartcnant aux professions libérales et aux con- grégations dissoutes. Les projets libéraux rêvés par la haute bourgeoisie rencontraient comme obsta- cle, dans l'Assemblée législative, un parti nouveau, confus, violent, organisé avec les clubs et déter- miné à aller jusqu'au bout.
Les mœurs bourgeoises subissent le contre- coup des événements. L'influence incroyable des tableaux de David sur le goût et les modes n'en était que le résultat. Les femmes avaient aban- donné le charmant costume du xviii' siècle qui leur allait si bien. La poudre qui adoucissait leur visage, la mouche qui en relevait la pâleur, les corsets et les souliers à talon étaient proscrits. En substituant aux ro])es dites de cour, .des vêtements légers, simples, unis, élroits, l'étiquette était sup- primée peu à peu. Les habitudes rigoureuses d'exquise politesse se perdaient. Les homiiies avaient adopté le vêlement noir et la coiffure flot- tanle. L'introduction d'un costume nouveau chez un peuple n'est jamais un événement isolé, un fait insignifiant. Il annonce une modification complète
64 LA BOURGEOISIK FRANÇAISE
dans la vie ordinaire. Une lettre d'un officier de la garde nationale de Glermont-Ferrand envoyé en mission, à Paris, en novembre 1791, mentionne l'étonnement que lui inspira la tenue des députés de l'Assemblée législative. Eu moins de trois ans, le bourgeois parisien avait lui-même perdu le caractère qui lui était propre. Il étais jadis attaché à son roi, à sa parenté, aux usages. Le cercle de ses relations s'étendait rarement loin de son voisi nage. Le tumulte et les cris troublaient mainte nant les rues calmes du Marais et celte île Sainl Louis, où l'on ne connaissait naguère de révolu lions que celles causées dans le cours de la Sein par les hivers rigoureux.
Paris, jusqu'en 1789, avait été surtout une vill de plaisirs, d'agiotage et de commerce de détail, n'était pas, à proprement parler, un centre indus- triel, pas plus qu'un centre agricole. Les mar- chands et les gens de finances lui donnaient tout son cachet. Quel changement dès octobre 1 701 ! Jusqu'alors, les grandes familles bourgeoises avaient! supporté gaiement les sacrifices de fortune. Mai le désordre commençait à pénétrer dans les hab tudes de chaque jour. Les écoles, comme les étudJ sérieuses, étaient négligées; une sorte de lièvr
PENDANT LA REVOLUTION. 65
troublait le repos du corps et de l'esprit : « Quel espace franchi dans ces trois années, écrivait Bar- nave, et sans que nous puissions nous flatter d'être arrivés au terme ! » Les conditions du haut en bas de l'échelle sociale se déplaçaient. Toutes les âmes étaient ébranlées dans ce milieu jadis si attaché à la discipline, à l'ordre, au res- pect.
Pendant que la bourgeoisie parisienne attendait une solution du courage et du bon vouloir de ses chefs, elle voyait au-dessous d'elle les jacobins s'or- ganiser; elle restait inerte. Et cependant elle était la plus nombreuse ; elle occupait encore partout les postes importants; les premières élections judiciai- res lui avaient profilé; elle commandait les gardes nationales : à Paris, des bataillons entiers (comme celui des Filles-Saint-Thomas) étaient à elle et eus- sent versé leur sang pour résister à l'émeute. Elle avait vainement à l'Assemblée nouvelle quelques hommes jeunes, résolus : les Ramond, les Becquet, les Beugnot, les Dumolard, les Mathieu Dumas. Ils s'étaient fait inscrire aux Feuillants ; mais, menacés par la foule, ils avaient fini par être expulsés de la salle ordinaire des séances. Leurs journalistes : Boucher, Suard, André Chénier, Lacretelle, conti-
Cf) LA DOURGEOISIE FRANÇAISE
nuaient de comballre à la fois le jacobinisme et rémigration à main armée.
Où était la cohésion qui seule fait un parti? La cour elle-même était hostile à l'établissement d'une monarchie constitutionnelle. Elle subissait, mais n'acceptait pas la liberté. Craignant par-dessus tout l'inflaence des constitutionnels, le roi et ses amis s'unissaient momentanément aux jacobins et fai- saient nommer Pétion maire de Paris. On eût été découragé plus facilement. Les braves gens, avec soixante-quinze directoires de département, avaient applaudi à la lettre menaçante de La Fayette, l'avaient soutenu lorsqu'il était accouru de son armée réclamer à la barre des mesures contre les démagogues. La bourgeoisie constitutionnelle, par une contradiction que les faits expliquent, perdait confiance dans les paroles du roi, et pourtant elle ne \ voulait pas son renversement. Elle croyait à l'uti- lité d'un avertissement donné au château, niais elle] avait horreur d'un attentat sur la personne royale. Elle souffrait de la langueur du commerce, de la dégradation des rentes, de la dépréciation du papier-monnaie, maux attribués à la malveillance de la cour; mais elle redoutait encore plus les agressions violentes de la part des jacobins. Elle
PENDANT LA REVOLUTION. G7
€t;ul inquiète et incertaine de ce qu elle devait espérer ou craindre do Louis XVI, objet de ses prélérences et qui n'y répondait pas.
C'est au milieu de ces angoisses patriotiques que jaillit de son sein ce faisceau de jeunes tribuns idéalistes et inspirés qui s'appelaient les girondins.
Ils furent l'expression du dernier élan delà bour- geoisie du xviii' siècle ; et encore elle ne les suivit pas tout entière. Dès les premières et entraînantes paroles de Vergniaud et de Gensonné, on pouvait en effet constater que le milieu politique solide et l'élite capable de prendre en main le progrés de la nation et de la mettre en état de se gouverner elle- même, n'avaient pu s'établir depuis trois ans. Des institutions politiques inapplicables ou impar- faites avaient engendré l'impuissance. L'esp.it dé- magogique, d'une part, et les invincibles préjugés des courtisans, de l'autre, avaient rebuté les carac- tères les plus résolus. L'arrivée des Marseillais, lo manifeste du duc de Brunswick et le 10 Août firent le reste.
La bourgeoisie avait donc échoué dans son pre- mier essai d'organisation politique de la nouvelle société française. C'étaient les masses ignorantes, les clubs permanents, l'anarchie des sections, qui
63 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE.
prenaient violemment le pouvoir. Tandis que 'es démagogues se préparaient à commettre tous les excès et tous les crimes, le sentiment de ce qu'il y avait de juste et de légitime dans la révolution civile accomplie prenait néanmoins possession du cœur de la bourgeoisie, et elle envoyait courageu- sement ses fils se battre aux frontières contre l'ar- mée de Condé, unie aux étrangers.
il
II
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT
Jamais la bourgeoisie ne dissimula ses opi- nions et ses sentiments sur le gouvernement des jacobins. Pour elle, justifier le régime de 1793, prêter à des allenlats et à des crimes l'excuse de la fatalité, c'était nuire à la cause sacrée de la Révo- lution, c'était enlever aux jugements sur elle toute valeur et toute autorité. Non seulement la Républi- que avait été sauvée malgré la Terreur, mais encore la Terreur avait créé la plupart des obstacles que la République eut à renverser. Une puissance
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illimitée n'est jamais admissible; et, en réalité, elle n'était pas nécessaire. Si l'esprit public d périt pendant tout le Directoire, c'est à la Terreur qu'il iaut l'attribuer. Elle a préparé le pays à accepter un joug, elle l'a rendu indifférent el pour longtemps impropre à la liberté. « Elle a surtout frappé de réprobation, aux yeux du vulgaire, toutes les idées qu'embrassaient, quatre ans au- paravant, avec enthousiasme, les âmes com- munes. »
Le publiciste qui, en 1797, écrivait ces lignes, Benjamin Constant, parlait au nom de la société bourgeoise qu'il représentait. Il était l'écho des désillusions indignées et longtemps contenues qui s'étaient déjà fait jour dans le rapport de Boissy d'Angias sur la constitution de l'an m.
Malgré ses instincts monarchiques, le tiers état avait, par patriotisme, accepté la République; mais peu de ses chefs avaient été élus à la Convention. Ceux-là s'appelèrent les girondins. Depuis qu'au lendemain des massacres de septembre, Vergniaud et ses amis s'étaient ouvertem.ent rangés du côlé de la résistance, tous les patriotes de 89 regar- daient avec anxiété ces belles et Immnines figures qui « s'arrêtèrent toutes ensemble, avec un cri
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miséricordieux, au bord du fleuve de sang ». Les dernières vérités immortelles qu'ils confessèrent tenaient lieu du système politique qu'ils n'eurent pas le temps de formuler.
On en arriva, du reste, au point où la haute bour- lisie elle-même ne demanda plus qu'à pouvoir manger du pain. Le travail chômait devant l'é- meute en permanence. Pour qui les magnifiques escaliers à rampe ciselée? pour qui désormais les superbes tentures, les boiseries revêtues de vieux laque? pour qui les meubles précieux? Qu'est devenue cette industrie française, si proche voisine de l'art, qui habillait et parait toute la civilisation européenne? Où est le « monde »? Est-ce la petite société girondine dont parle Hcléaa Williams dans ses Souvenirs? Le nombre des amis qui pas- saient les soirées chez madame Roland diminuait heure par heure; la table autour de laquelle madame Panckouke avait réuni tant d'aimables convives se rétrécissait. C'est à peine si quelques déhcats déjà suspects se rendaient aux soirées de Julie Talma ou de mademoiselle Candeille. l^ 31 mai arrive. Plus de rires, plus de. société. Le spectacle de Paris pendant la Terreur et l'intérieur des familles bourgeoises ont été décrits par ceux qui
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ont traversé ces temps horribles. Dès l'aube, c'est le cortège des affamés qui fait queue devant les boutiques des boulangers ! Dans la journée, ce sont les charrettes des condamnés à mort qui passent, ou les sections qui défilent. Un jour (c'était le 29 germinal), Etienne Delécluze, alors âgé de douze ans, accompagnait sa mère, forcée de se rendre dans le faubourg Saint-Germain; trois heures et demie sonnaient lorsqu'ils voulurent rentrer dans le quartier du Palais-Royal. Au delà de la place Dauphine, l'enfant, se sentant entraîné avec vio- lence par sa mère, lui demanda pourquoi elle marchait si vite.
«Les charrettes! les charrettes! balbutia-t-elle en se hâtant encore davantage, tu ne les vois pas? Enlends-tu le bruit? Viens! viens! Courons vite ! »
La mère de Delécluse avait espéré regagner son logis avant quatre heures, l'instant où avaient lieu les exécutions. Sa diligence fut vaine. Elle et son jeune fils se trouvèrent arrêtés par la foule, à la descente du pont Neuf, au moment où sept char- rettes, remplies de condamnés, défilaient devant eux. Sentant ses genoux fléchir, la pauvre femme fit un mouvement pour se couvrir les yeux et s'appuya sur le parapet, lorsqu'un homme, si m-
sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 73
plement velu, s'approcha d'elle et lui dit à voix basse :
« Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui interpréteraient mal votre faiblesse. »
Lorsque la nuit tombait, les émotions étaient plus poignantes encore. Les familles bourgeoises se concentraient dans leur intérieur et calculaient leurs ressources appauvries; avec le coucher du soleil, le mouvement et le bruit n'aidaient plus à tromper l'inquiétude. On commençait à entendre les crieurs annonçant dans les rues, qui se vidaient, le jugement du tribunal révolutionnaire; alors tous les coeurs se serraient et l'on rentrait en trem- blant chez soi pour interroger la liste fatale, s'as- surer qu'elle ne contenait pas le nom d'un parent ou d'un ami. L'usage de dîner à deux ou trois heures s'élant maintenu, on faisait une collation vers neuf heures. Les parents soucieux ne man- geaient guère et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin qu'ils prenaient de leurs enfants. Les boutiques étaient fermées, les rues désertes; la silence n'était interrompu que par le pas de quel- ques passants attardés ou par le qui vive? des patrouilles.
74 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
« Paix ! disait tout à coup la mère, j'entends du bruit ! »
Et alors chacun, respirant à peine, prêtait l'oreille :
« Ah ! c'est une patrouille ! »
Mais parfois le bruit des pas était moins régu- lier : c'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la garde, qui faisait des visites domi- ciliaires ou des arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait tomber le mai teau d'une porte voisine. On était sauvé pour cet! fois. Le lendemain, on reprenait le courant d^ affaires, mais la soirée ramenait les mêmes angoisse!
Les petits commerçants, au contraire, généraU ment jacobins, remplissaient les tiiéâtres ; ils ei tonnaient, avant le lever du rideau, la Marseillais dont le premier couplet était chanté à genoux. Fréquemment on donnait des spectacles gratis, et pour intermède, un acteur disait les noms de. victimes qui, ce jour-là, avaient été conduites Jj l'échnfaud.
Les études étaient abandonnées; plus de et lèges, un très petit nombre d'écoles primaire pour les jeunes filles, les couvents ayant dispai les pensionnats n'étant pas encore créés, l'instrali
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lion secondaire n'était plus possible, même à Paris. Dans les villes de province, la bourgeoisie n'était pas plus heureuse; les clubs y étaient partout composés, en majorité, d'employés et de petits détaillants. Un procureur de village et un moine défroqué servaient, dans la plupart des cas, de président et de secrétaire. Les études de no- taire continuaient d'être fréquentées. Le paysan, le fermier, le rentier, qui avaient pu thésauriser achetaient de la terre. La vie était serrée. Les lettres que nous avons sous les yeux sont éloquen- tes dans leur laconisme. On se méfie de son ombre. Les préoccupations des ménagères sont la cherté des vivres, la difficulté de se procurer de la farine, ou la crainte, en faisant des provisions, de passer I pour accapareur. Au luxe, à la propreté, à la dé- cence, ont succédé les modes du jour : carmagnole et cheveux plats ; et, chez les sectaires, le bonnet rouge. Il semblait qu'être poli fût devenu un crime litre l'égalité. La résignation, les habitudes de subordination, et surtout celte douceur de mœurs "ne l'éducation du xyiii* siècle avait apportée à la iite bourgeoisie, créaient un obstacle de plus à 1 effort tenté pour arracher le pays à la plus hor- rib'c tyrannie. La Terreur avait si bien réduit,
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dans le monde bourgeois, tous les mobiles d'action au sentiment unique de la conservation person- nelle, que les enfants dont les parents avaient été exécutés n'osaient pas porter le deuil ou laisser voirie moindre signe d'affliction.
Cependant, lorsque la mise en accusation des girondins eut fait disparaître la dernière limite entre la lumière et les ténèbres, lorsque leur exé- cution eut livré la France aux démagogues, la majorité des administrations départementales, com- posée encore de patriotes honnêtes et de proprié- taires, s'était soulevée. Un cri d'indignation avait éclaté. Les bourgeois des villes, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu les arrêtés énergiques de leurs administrateurs ; mais ils n'avaient pas été suivis. Les campagnes ne con- naissaient pas l'éloquente Gironde. Cette élite, qui nous a tant intéressés, n'était qu'un état-major L'organisation lui faisait défaut.
Les femmes de la bourgeoisie avaient, de leur côté, révélé des vertus qui consolent l'humanité. L'une d'elles, madame G..., noble de cœur, douée, comme madame Roland, d'un esprit élevé et d'une grande fermeté de caractère, avait offert asile à un girondin proscrit, Pontécoulant. Elle ne le con-
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naissait pas, elle ne l'avait jamais vu. Mais le jeune député avait adopté, comme elle, avec ardeur, les principes de la Constituante. Il avait résisté cou- rageusement à l'anarchie et aux mesures san- guinaires, cela suffisait pour le rendre sacré aux yeux de la vaillante femme.
(( Il y va de la vie, dit Pontécoulant, qui fran- chissait le seuil.
— Qu'importe! répondit-elle, la vôtre est utile à la patrie, et je la sers en vous sauvant.
— J'étais donc attendu?
— Non, pas vous; mais j'avais fait vœu, dans la fatale journée du 31 mai, de sauver un proscrit, si le Ciel m'en envoyait un, et j'étais sûre qu'il exaucerait ma prière. »
C'est ainsi qu'étaient trempées ces âmes fémi- nines; nous pourrions citer bien d'autres exemples. Cependant elles conservèrent de ces émotions un ébranlement dont elles ne se remirent jamais. Plus tard, dans leurs conversations, dans leur corres- pondance, chaque fois que les mots de jacobin et de terroriste revenaient sous leur plume ou sur leurs lèvres, c'était avec des imprécations qu'elles les écrivaient ou les prononçaient. Elles avaient été courbées par ces événements d'une force ir-
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résistib'e. La mélancolie et la vieillesse entrèrent de bonne heure dans leur vie. On était gai jadis; on ne le fut plus, ou du moins on ne le fut plus de la même façon. Dans ce xviii' siècle, à jamais mort, on restait jeune, même en vieillissant; on gardait la glace, l'enjouement, l'égalité d'humeur jusqu'à l'heure dernière; et, quand cette heure était venue, on ne cherchait pas à désespérer les autres de vivre. Les trois années où régna le jacobinisme modifièrent profondément le tempérament na- tional, et l'esprit français subit comme une dé- viation. La majorité du pays, on peut l'affir- mer, abhorrait la Convention, mais était abattue par l'effroi et un profond découragement. Les coups définitifs que portèrent à l'ancien régime aristocratique et féodal les décrets de la terrible assemblée tombèrent dans le si- lence.
11 est trop vrai que l'exercice du pouvoir absolu apporte aux hommes une jouissance si extraordi- naire qu'elle enivre : quand les fumées de cette ivresse sont dissipées, les moins sectaires, les plus sages, comme Carnot, déclarent « qu'il y avait des journées tellement difliciles, qu'on ne voyait aucun moyen de dominer les circonstances; ceux
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qu'elles menaçaient le plus personnellement abandonnaient leur sort aux chances de l'im- prévu 5.
La bourgeoisie était impuissante à renverser un pareil régime, si les égorgeurs eux-mêmes, en se divisant, n'y eussent mis un terme. Elle mon- tra du moins jusqu'à la fin son antipathie et son dégoût. Plus d'un de ces modérés paya de sa tête l'improbation éclatante de la journée du 31 mai. Le courant de violente aversion grossissait sourde- ment en province. Ce n'était plus à Paris que se trouvait le véritable esprit public, nous voulons dire le juste sentiment de l'intérêt et de l'honneur. L'amour des désordres ou des plaisirs, la soif des émotions ou de l'agiotage avaient attiré dans la capitale une quantité considérable d'hommes venus de tous les points du territoire, et sa physionomie en était changée
Malgré toutes les précautions dictées par la frayeur, l'antipathie ou la haine des familles bour- geoises contre le comité du salut public étaient si unanimes, qu'il y avait peu de villes où des décrets pussent être exécutés de façon à répondre aux inten- tions de la tyrannie jalouse qui les avait conçus. Les actes de soumission n'étaient que dans la
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forme. Du reste, il ne faudrait pas croire que ces âmes ainsi troublées se détachaient de 89. Les principes conservaient leur pureté même à travers les plus terribles forfaits. Ils poursuivaient rapide- ment leurs conséquences, inflexibles comme le temps. Les grands événements dans lesquels l'es- prit humain s'agite et progresse ne se répartissent pas en périodes régulières et symétriques. La flamme désintéressée que la bourgeoisie avait cora- m.imiquée à la France, ses enfants la sentaient brûler en eux devant l'ennemi. Phase chevaleresque de ces premières et inoubliables guerres de la République, où le patriotisme suppléait à tout, où lui seul donnait la victoire, où, comme l'a dit Gou- vion Saint-Cyr, « on se purifiait en se battant » ! Pendant les accès de cette fièvre, il s'était, d'autre part, formé en Europe une ligue de sots et de fana- tiques qui eussent interdit à l'homme la faculté de réfléchir et de penser. « L'image d'un livre leur donne le frisson, écrivait Mallel du Pan, le plus courageux défenseur des doctrines libérales; per- suadés que, sans les gens d'esprit, on n'eût jamais vu de révolution, ils espéraient en venir à bout avec des imbéciles. » Combien sont peu nombreux, de tout temps, les esprits assez vigoureux et assez
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calmes pour conserver intacte et au-dessus des passions, d'où qu'elles viennent, leur foi dans le triomphe tardif de la liberté et de la justice pour tous!
II
La chute de Robespierre tempéra sans doule l'aclion du gouvernement des jacobins, mais l'im- pulsion primitive avait été si forte, qu'elle se fit sentir même après le 9 Thermidor. La joie de la délivrance fut néanmoins immédiate et intense. Toutes les correspondances en témoignent. Mais la société bourgeoise se ressentit longtemps des ébranlements causés par la Terreur; les fortunes privées étaient compromises. Hormis dans les vil- lages abrités contre les clubs par la difficulté des communications, presque partout ailleurs les inté- rêts avaient été atteints; les habitudes de la vie étaientnonmoins profondément troublées. Il fallait
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du temps pour que la régularité s'y rétablit. Ce fut la jeune génération, les fils de banquiers, d'indus- triels, les élèves des écoles centrales, les artistes (jui prirent à cœur de mettre à la raison, dans les sections, dans les lieux publics, les agitateurs révolutionnaires. Les rangs de cette jeunesse bour- geoise s'étaient grossis à Paris de volontaires reve- nus de la frontière. Le jour où parut, dans V Ora- teur du peupkyVappel de Fréron (12 janvier 1795), ils brisèrent dans tous les cafés le buste de Marat et ils allèrent applaudir avec frénésie, au théâtre, les couplets du Réveil du peuple.
Nous ne voulons pas peindre cette société du Directoire, où le bonheur d'être ensemble, de se retrouver, de se prodiguer les uns aux autres, domi- nait tout. On a trop généralisé les excentricités de ce monde qui avait un insatiable appétit de plaisir et qui cherchait l'affirmation de son libéralisme plus élégant que solide dans l'extravagance des cos- tumes et dans une effrénée licence.
Certains romans contemporains donnent exac- tement les impressions du monde de la bourgeoi- sie sous le Directoire. Les réunions d'alors y revi- vent avec leur mouvement et leur tourbillon. Les murs de Paris étaient couverts d'affiches en stylo
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presque académique annonçant des bals de toute condition et à tout prix. On dansait jusque dans les monastères et dans les églises ruinées, jusque sur le pavé des tombes que l'on n'avait pas encore en- levées. Certains bals bourgeois, ceux de Ruggieri ou de la rue Richelieu, devenaient des agences malri- moniales. Pour la présentation, le bal remplaçait le couvent. Jadis, le prétendant allait voir sa fiancée à la grille ; l'entrevue a lieu chez le maître de danse qui avait épousé la Guimard. La réputation de ses soirées attirait les héritières les plus riches, comme mademoiselle Perregaux, celle qui épousa le maré- chal Marmont, L'égalité la plus parfaite régnait dans ces réunions. La noblesse ayant été abaissée et la bourgeoisie relevée, on se trouvait rapproché sur une ligne moyenne où personne n'humiliait, ni n'était humilié.
Peu à peu quelques salons s'ouvrirent : d'abord, celui de madame Hainguerlot, salon d'une tenue irréprochable, où les débris des constitutionnels se rencontraient; celui de madame Devaines, la femme de l'ancien receveur des finances, qui avait pris Id Révolution en exécration, incapable de nuire aux gens qu'elle n'aimait pas, mais capable d'un vrai dévouement pour ses amis, sachant con-
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cilier les relations anciennes et les nouvelles, rap- procher Suard, l'abbé Morellet et Siméon et Tlii- baudeau ; celui de Lenoir, la maison de V Homme aux quarante écus, comme on l'appelait. On y faisait des soupers charmants, grâce à l'esprit fin et judicieux d'Andrieux, à hi verve el à la haute bon- homie de Talma. Une nouvelle venue dans la haute bourgeoisie, madame Hamelin, mariée à l'opulent fournisseur aux armées, réunissait au- tour d'elle le monde de la finance, les personnages à la mode qu'elle éblouissait de sa beauté.
Les bourgeoises réagissaient contre les robes diaphanes, contre les tuniques à la grecque, con- tre ces étalages de nudité qui, à la fin, amenèrent les sifflets et les haut-le-cœur. Un soir de première représentation à l'Opéra, la salle était remplie et le parterre composé de jeunes élégants, très impa- tientés par le relard qu'on mettait à commencer. Ils s'occupaient des toilettes des arrivants. La com- tesse de R,.., revenue de l'émigration, entrait, en- tourée de mousselines légères, avec un voile à riphigénie, retenu par une couronne de roses blanches. Elle avait cinquante ans. Le parterre fit entendre des huées et siffla. Au même instant, se montrait, dans une loge joignant l'amphilhéâti-e,
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une des jeunes femmes les plus distinguées du haut commerce parisien, madame V... Elle avait une robe de velours noir montante, avec une agrafe de diamants. Le parterre applaudit à tout rompre. Ce fut, pendant une semaine, le sujet de toutes les conversations mondaines.
Dans celte société folle de plaisirs où ii n'y a plus ni rang, ni décence; où actrices et femmes de bonne compagnie, mères respectées et courtisanes affichées, se coudoient; où l'association conju- gale, en vertu de la loi, n'est plus que temporaire; où, suivant le mot du citoyen Gambacérès, « le mariage est la nature en action »; dans cette so- ciété où le bâtard est admis au partage égal de la succession avec l'enfant légitime, la vieille famille bourgeoise se resserre et proteste, surtout en pro- vince, par ses mœurs intactes, contre les audaces et les immoralités. Elle refait la vie saine du pays par la solidité de son union et par son attachement au foyer domestique.
Le journal d'André-Marie Ampère, dans ces années du Directoire, nous fait connaître l'exemple le plus attendrissant de mœurs simples et devenus antiques.
Pendant que dans le monde bruyant des jacobins
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OU dans les soirées oflicielles du Luxembourg, les convenances étaient violées, la décence bannie, les délicatesses froissées, ces qualités restaient vivantes dans des âmes vibrantes de patriotisme, mais que les crimes des violents avaient exaspérées. Un an- cien négociant de Lyon, chargé des fonctions de juge de paix, avant le siège mémorable subi par cette malheureuse ville, fut guillotiné le 24 novem- bre 1793, par ordre de Dubois-Crancé. Doux, fort et résigné, il avait, au moment de monter sur l'échafaud, écrit à sa femme : « Mon cher ange, je désire que ma mort soit le sceau d'une réconcilia- tion générale, je la pardonne à ceux qui s'en ré- jouissent, à ceux qui l'ont provoquée, à ceux qui l'ont ordonnée. Ne parle pas à ma fille du malheur de son père, fais en sorte qu'elle l'ignore; quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui. Embrassez-vous en mémoire de moi; je vous laisse à tous mon cœur. » Ce fils avait dix-huit ans, et déjà il savait tout. Épris à la fois de poésie et de science, plein de foi dans l'avenir et cependant désespéré des iniquités politiques dont il était témoin, il ne s'était rattaché à la vie qu'en trou- vant sur son chemin une jeune enfant qui fut son seul amour. Le journal d'Ampère, à la date du
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10 avril 1796, commence par ces mots: « Je l'ai vue pour la première fois! »
Quel intérieur modeste et sain que celui de cette famille Carron avec ces jeunes filles d'un esprit original et cultivé, rimant des fables, corrigeant les vers de leur ami, lisant une lettre de madame de Sévigné, une tragédie de Racine, après avoir repassé les bonnets de leur mère et s'être occupées des soins les plus humbles du ménage! Que de raison et quelle grâce enjouée ! Que de droiture naïve dans ces deux sœurs, Élise et Julie, l'une plus délicate, plus calme, l'autre à l'imagination plus orageuse, prenant parti pour le pauvre Ampère amoureux, tremblant, si intéressant par ses larmes qui sortent sans qu'il le veuille ! Quelle lui le intime et charmante que celle révélée par ces lignes d'Élise à sa sœur cadette : « Arrange-toi comme tu vou- dras, mais laisse-moi l'aimer un peu avant que tu l'aimes. Il est si bon! Je viens d'avoir avec maman une longue conversation sur vous deux; maman assure que la Providence mènera tout; moi, je dis qu'il faut aider la Providence. Elle prétend qu'il est bien jeune, je réponds qu'il est bien raison- nable, plus qu'on ne l'est à son âge. » C'est une véritable idylle que celte soirée du
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3 juillet où, pour la première fois, à la campagne, mesdemoiselles Carron viennent rendre visite à madame Ampère.
« Elles vinrent enfin nous voir à trois heures trois quarts. Nous fûmes dans l'allée où je montai sur le grand cerisier d'où je jetai des cerises à Julie. Elle s'assit sur une planche à terre avec ma sœur et Élise, et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin, où elle accepta un lis de ma main; nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le remonter. Je restai à côté d'elle au bord du ruisseau, loin d'Élise et de ma sœur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au Moulin à Vent, où je m'assis encore près d'elle pour observer le cou- cher du soleil qui dorait ses habits d'une manière charmante; elle emporta un second lis, que je lui donnai en passant. »
Certes ce n'est pas l'éloquence et la touche large de la page des Confessions de Rousseau; mais quelle pui-eté et quelle candeur 1 Et cela se passait en 1797. Deux ans après, André-Marie Ampère épousait enfin Julie Carron, et, au dîner de noces,
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le bon Ballanche chantait dans un épithalame en prose le bonheur des jeunes mariés. Félicite par- faite, simplicité du cœur, comme les familles des classes moyennes en ont tant connu, et que nous avons voulu évoquer un instant en face des mer- veilleuses et des incroyables !
Si la bourgeoisie réagissait contre les mœurs du Directoire, un grand changement s'opérait en même temps dans ses opinions politiques. Elle s'était un peu tard convaincue que l'existence d'un pouvoir unique avait été la négation de toute sécu- rilé et de toute justice. Les esprits revenaient aux idées d'équilibre, de pondération et comprenaient la nécessité de se prémunir contre la tyrannie d'une majorité, tyrannie plus redoutable que celle d'un individu. Éclairés par cette tardive expérience, les quelques hommes graves, réfléchis, que la guil- lotine avait épargnés dans la Convention : Lan- juinais,Berlicr,Daunou, Durand de Maillane, Bau- din, Boissy d'Anglas, déchirant la constitution jaco- bine, avaient pris pour base de la nouvelle loi constitutionnelle l'ancienne théorie de la séparation absolue des fonctions et des pouvoirs. La division du Corps légi?lalif en deux chambres était enfin reconnue indispensable.
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Jamais parole plus autorisée et plus sévère que cei!G du rapporteur Boissy d'Anglas ne s'était fait entendre contre la dictature jacobine. La bour- i^eoisie pouvait donc espérer, lorsque, le 25 octobre 1795, la Convention se sépara, que la Constitution de l'an m lui permettrait, en ramenant la modéra- tion et l'équilibre, de reprendre les conditions de travail et de prospérité dont elle avait tant besoin. Les espérances lurent encore déçues. Elle n'eut, comme la France, d'autre consolation que la vic- toire, et n'entendit bientôt qu'un seul nom, celui du jeune héros des campagnes homériques de l'armée d'Italie.
m
L'histoire du Directoire est tout entière dans lutte de deux partis. L'un, issu de la Conventioi s'était ménagé le pouvoir, en rendant obligatoii l'élection de deux tiers de ses membres, et étaj résolu pour rester aux affaires i tout oser, mêi à suspendre la liberté. L'autre, sorti des rangs la bourgeoisie, était fatigué du joug des terro- ristes et voulait le briser à l'aide du droit commun. Le premier s'appuyait sur les débris des clubs ou des sections et sur la force armée; le second pui- sait son énergie dans l'opinion publique qui, de plus en plus, ressentait l'horreur des violences. Ceux qui avaient immolé Robespierre partageaien!
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au fond ses principes, mais s'étaient lassés plus tôt que lui de la Terreur. L'autre parti avait envoyé au conseil des Anciens et au conseil des Cinq-Cenls pour les élections du premier tiers, des libéraux de 1789, des feuillants, des citoyens honorables, in- struits, la plupart jurisconsultes ou administrateurs d'un vrai mérite : Vaublanc, Siméon, Barbé-Mar- bois, Pastoref, Dupont (de Nemours), Tronçon- Ducoudray, Lebrun, Portalis. Parmi ces députés, plusieurs pouvaient préférer la royauté, mais ils ne conspiraient pas. Ils regardaient la constitution comme un dépôt confié à leur honneur. Ils ne de- mandaient pas mieux que de conserver la Répu- blique pourvu qu'elle fûtgouvernéepar des hommes sages et honnêtes.
Mais la moins imparfaite de nos constitutions politiques, celle de l'an m, avait un vice : l'orga- nisation du pouvoir exécutif. Composé de cinq membres élus par le Corps législatif, il se renouve- lait chaque année, par cinquième. C'était la désu- nion organisée quand il fallait l'unité. Une seule question passionnait la bourgeoisie : celle de savoir ce que les Anciens et les Cinq-Cents feraient des lois révolutionnaires. Les directeurs, au contraire, entendaient maintenir les conventionnels au pou-
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voir et laisser subsister les mesures qui mettaienl hors du droit commun ceux qui s'étaient oppo.^és à la marche de la Révolution. Le conflit était im- minent.
Les élections du second tiers furent encore diri- gées par la haute bourgeoisie. Des hommes nou- veaux, sachant les affaires, tels que Corbière, Ramel, Defermon, Lafon-Ladebat, Lecoulteux, en- trèrent dans les conseils. Ce fut un changement marqué. Les séances sont calmes et dignes. Les tribunes, d'où étaient lancées naguère les apostro- phes, les injures et les menaces, devinrent silen- cieuses.
Deux représentants éminents de la haute bour- geoisie faisaient leurs débuis dans la politique ac- tive. L'un, neveu de Claude Perier, avait entendu à Vizille le premier cri de la Révolution et il l'avait recueilli dans son cœur. Appartenant à une famille de commerçants aisés, élevé par les oratorieus,puis au séminaire de Saint-l renée, où il commença de fortes études théologiques, il avait été élu par cette ville de Lyon, que les excès et l'oppression avaient exaspérée. Il se nommait Camille Jordan. En même temps que lui, entrait dans la vie parlementaire un personnage d'un esprit plus profond qu'étendu
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€t déjà puissant par la gravité impérieuse de sa raison ; cet autre grand bourgeois s'appelait Royer- Collard.
Camille Jordan et lui s'étaient unispour dé fendre la justice, encorela justice, toujours la justice. Ils débutèrent aux Cinq-cents, à un mois d'intervalle (juin-juillet 1797). L'acteleplus important àremplir était la pacification religieuse. Qu'on se reporte par la pensée dans le milieu d'animosités et de fureurs d'alors contre le clergé et les idées catholiques. L'incrédulité philosophique et l'intolérance jaco- bine n'acceptaient sur cette question ni transac- tion ni atermoiement. Camille Jordan n'était dans sa conscience que spiritualiste et déiste ; c'est la foi des autres qu'il défendit. Sans vouloir aucun secours direct de l'autorité civile, il pressentit avant Bonaparte le réveil de l'esprit religieux ; et, malgré les railleries, malgré les injures, son âme chaleureuse se fit l'écho des réclamations que les entraves mises à l'exercice du culte soulevaient de toutes parts; son rapport fut un événement.
La réaction lente et progressive des sentiments depuis l'installation du Directoire est un des phé- nomènes moraux les plus curieux à observer. Il n'y a pas, dans notre histoire, de période sembla-
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ble aux années qui précèdent le 18 Brumaire. La liberté de la presse, la liberté des élections et l'impunité alternaient avec une répression arbi- traire; la nation, dissoute en individus et déjà livrée à l'éparpillement, au milieu d'une société civile toute nouvelle, se cherchait elle-même. Les propriétaires, les négociants qui attendaient la re- prise des spéculations et le retour des capitaux, les employés des bureaux qui ne voulaient plus être renvoyés pour cause d'opinion, les officiers minis- tériels qui avaient ressenti le choc de tous les mou- vements politiques, les paysans et les acquéreurs des biens nationaux qui redoutaient d'être inquié- tés, tous les intérêts groupés commençaient à être mécontents et encourageaient les nouveaux élus dans leur opposition aux conventionnels. Le Direc- toire était même impuissant à réprimer les désor- dres qui alarmaient la province. Les routes n'étaient pas sûres : des bandes de brigands arrêtaient les voitures, pillaient les maisons de campagne. L'indi- gnation des rentiers était à son comble. Le créditpu- blic ne renaissait pas. Les mandats avaient le même sort que les assignats. Les contributions de guerre payaient heureusem.ent les dépenses des armées : mais de pauvres gens mouraient d'inanition dans
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la rue. Avec cela, la presse était sans doctrine, et sans frein.
C'est dans de telles circonstances que l'ancien parti constitutionnel tentait de réformer les lois révolutionnaires. Avant d'entrer en lutte avec le pouvoir exécutif, il essaya la conciliation. Les pré- sidents des deux conseils, Portails et Siméon, ap- portèrent dans ces tentatives toute l'autorité de leurs noms. Mais la majorité du Directoire décida le coup d'État du 18 Fructidor. La haute bourgeoi- sie fut la plus atteinte; et, pour mettre le comble aux illégalités, la même pression inique faisait annuler dans la journée du 22 Floréal les élections de sept départements et exclure trente-quatre dé- putés modérés.
La révolution de Fructidor ne résolvait pas les difficultés ; elle les reculait. Rappeler dans les em- plois les jacobins, proscrire en masse ceux qui dé- plaisaient, briser les imprimeries, tout cela ne préparait pas l'avenir. En détruisant l'inviolabilité du Corps législatif, le Directoire se suicidait. Il apprenait à l'armée comment on opprime les as- semblées délibérantes. La défiance et l'envie dont les jacobins étaient pénétrés les uns contre les au- tres étaient pour leur gouvernement un principe
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de mort. On faisait tout vis-à-vis de la bourgeoisie pour lui rendre la République haïssable.
Gomme aucun salon ne s'était rouvert dans les villes de province, les cafés avaient pris de l'impor- tance. Ils réunissaient, chaque soir, les personnes appartenant au commerce, au barreau, que la con- formité des opinions tenait en rapports continuels. Les habitudes aussi se modifiaient; on vivait moins chez soi, et les bonnes manières s'en allaient peu à peu : mais aussi, au point de vue de l'action, les convictions modérées se groupaient et reprenaient courage.
Hormis dans le Midi, où elles avaient été tumul- tueuses, les élections du troisième tiers amenaient des départements une nouvelle série d'administra- teurs, d'hommes de loi, d'esprits distingués, tous choisis dans ces inépuisables classes moyennes qui sauvaient la France. C'était un symptôme nouveau.
Si, à Paris, la société offrait un curieux mélange de types de l'ancien monde, caricatures grotesques d'agioteurs véreux, de fournisseurs enrichis; si, dans la confusion d'une société à peine réformée, se heurtaient, se mêlaient les plus étranges dis- parates : généraux et chevaliers d'industrie, femmes galantes et femmes de l'ancienne noblesse,
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émigrés et patriotes, tous étaient d'accord pour reconnaître que cela ne pouvait pas durer. Les esprits avaient subi des secousses si diverses, que la bourgeoisie se dégoûtait des fonctions élec- tives ordinaires. Les magistratures municipales n'étaient plus recherchées. En même temps, un mal nouveau naissait. Tous ceux qui avaient été membres des as embléss l'gis'a'ives, tous cer.x qu'avait éprouvés l'infcriune, froya'ent qu'ils devaient être indemnisés par des places lucratives. Les légistes, particulièrement préparés aux affaires et ne trouvant plus dans leur cabinet des res- sources suffisantes, étaient les premiers à donner l'exemple des compétitions. Le barreau était d'ail- leurs tombé dans l'avilissement. A cet ordre des avocats, asile de la science, de la probité, de l'in- dépendance et de l'honneur, avait succédé une tourbe de défenseurs officieux, qui, nés dans l'anar- chie, profitaient de la désorganisation de la com- pagnie pour envahir sans instruction et sans titre l'entrée de la justice. « Qui nous donnera con- fiance ? » s'écriaient de leur côté les négociants que la crise monétaire et la difficulté des transports arrêtaient dans leurs efforts pour se relever de la ruine. Une lettre de vendémiaire an v nous
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fournit un exemple de l'impossibilité même des com- munications.
« On ne croirait pas ce que le voyage d'Orléans à Paris nous a coulé. Il faudra nous ramener nos montures. Il n'y a plus de diligences proprement dites. Il faut prévenir un mois d'avance pour avoir des places, d'où il résulte qu'à l'heure qu'il est, et pendant que Paris est le centre de toutes aises et de tout luxe, on ne peut traverser la France qu'à pied ou à cheval. »
Le mécontentement était donc universel quand, pour la quatrième fois depuis la constitution de l'an m, la France fut appelée, en germinal an vu, à choisir ses représentants. « Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque, a dit le duc Victor de Broglie, ne sauraient se faire une idée du découragement profond où le pays était tombé dans l'intervalle qui s'écoula entre le 18 Fructidor et le 18 Brumaire. » L'exercice public de la religion était de nouveau suspendu, la banqueroute des deux tiers de la dette publique était suivie d'un emprunt forcé; une dictature sans grandeur énervait de jour en jourj la puissance de l'État.
La bourgeoisie se demanda alors ce qu'elle! devait garder de la Révolution. Ces hommes, formés]
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h l'école instructive des événements et qui avaient perdu leurs préjugés et leurs passions, en arrivèrent à ne plus croire à la République et à la liberté. Ils attachèrent moins d'importance à la forme du gouvernement qu'à la composition de la société. Pourvu qu'elle restât fondée sur l'égalité, que l'influence du clergé fût comprimée, que l'an- cienne aristocratie nobiliaire fût abolie, l'essen- tiel de la Révolution leur parut conservé. Leur esprit se préparait ainsi à comprendre et à accepter la nécessité d'une crise qui mettrait fin à l'agonie du Directoire et au malaise de la France.
Notre pays ne change pas, du reste, aussi com- plètement qu'on le croit. Sans doute la Révolution avait transformé les lois, les mœurs, les habitudes extérieures, le costume; mais l'éducation de l'âme, de la conscience, elle ne l'avait pas refaite. Une révolution religieuse n'avait pas accompagné la révolution sociale. La liberté ne s'était pas im- plantée dans le pays. La Convention avait dé- veloppé les côtés démocratiques de cette race audacieuse et active qui apprécie avant tout un gouvernement pour sa justice et sa bienveillance, un gouvernement prenant pour lui le souci de
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gérer les affaires des autres, un gouvernement absolument uniforme et égalitaire.
Tout avait conspiré pour faire de Bonaparte l'homme qui répondît à ces goûts et à cette lassi- tude. Les têtes les plus solides étaient folles de lui. Ceux qui ont traversé ces temps de désordre et de patriotisme ne parlent dans leurs lettres d'affaires que des récits déj<àlégendaires des batailles d'Arcole et de Rivoli. On s'embrassait dans les rues, on pleurait d'attendrissement à la nouvelle que Bona- parte était arrivé d'Egypte; les jacobins, préoc- cupés de leur bien-être, se préparaient à endosser des habits galonnés,
« Puisque nous ne pouvons pas sauver la Répu- blique, disait l'un d'eux à madame de Staël, tâchons de sauver du moins les hommes qui l'ont faite. »
Bonaparte, ce génie si italien, éblouissait par son imagination grandiose tous les hommes de la Révolution; il avait, à trente ans, de ces mots de désabusé, comme celui-ci à Decrès : « Je suis venu trop tard, il n'y a plus rien à faire dans ce monde ! » ou, comme cet autre mot à Rœderer, qui, visitant un jour avec lui les Tuileries, lui disait : « C'est triste ! — Oui, comme la grandeur. »
Il faut le constater, l'opinion de la bourgeoisie,
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bien loin d'être inquiète au lendemain du 18 Bru- maire, fut confiante et rassurée. Elle espéra tout alors, môme le maintien des formes proteclrïces du droit, de l'homme extraordinaire à qui elle demandait avant tout de consacrer la révolution civile.
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Une force inconnue avait brisé les caractères les plus fermes et frappé d'aveuglement les esprits les plus éclairés. Les contemporains de Bonaparte furent ses complices, et il régna sur la France de son propre consentement. Tous ces grands bourgeois, les Rœderer, les Thibaudeau, les Mer- lin, les Berlier, les Porlalis, les Boulay, les Real, les Lebrun, les Siméon, les Ramond, les Chaptal, semblaient craindre qu'on ne laissât pas assez libre l'épée qui faisait respecter la France.
Comme le besoin le plus urgent était de recon- stituer la science du gouvernement et son autorité, le premier consul sentit que la bourgeoisie, avec
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sa pratique supérieure des hommes, s'appliquerait d'autant plus complètement aux choses de second ordre qu'elle s'élait mesurée aux plus grandes affaires. Il sut créer, pour ces vigoureux esprits, le conseil d'État, des places dans les assemblées et dans les plus élevées des fonctions publiques. Ils étaient d'accord pour ne plus vouloir de per- sécutions d'aucun genre et pour maintenir les ré- sultats principaux de la Révolution. Les patriotes de 89, ramenés en arrière parla Terreur, croyaient avoir trouvé dans la constitution de l'an viii un asile et une fin. Plus avides pour la plupart de libertés civiles que de libertés politiques, ils se fai- saient des illusions volontaires sur les nouveaux pouvoirs qui n'étaient qu'une image éloignée de la représentation nationale. Certes, ce qui leur suffi, sait était loin de ce qu'ils avaient rêvé d'abord : mais le spectacle de la tyrannie démagogique avait borné leurs désirs à l'abolition du régime féodal, à l'ordre, à l'égalité, à la justice régulière et à la sûreté de la vie. Ilstenaientpour une grande chose le triomphe éclatant des armées françaises sur toute l'Europe; et, s'il y eut des bassesses, elles ne se rencontrèrent que chez les anciens jacobins. Se félicitant pompeusement de la part qu'il avait
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prise au 18 Brumaire, Garât déclarait devant le Conseil des anciens que les garanties les plus so- lides des libertés publiques étaient dans la gloire de l'homme de génie que la France appelait au gou- vernement. La limite du pouvoir personnel lui pa- raissait d'autant plus sûre qu'elle ne serait pas marquée dans une charte, mais « dans le cœur de Bonaparte », Nous ne parlerons pas de Gambacé- rès, de Fouché, et de tant d'autres. Il leur restait à prendre des titres de noblesse. Le mot de Ra- mond, un des meilleurs préfets du premier em- pire, était bien vrai : « L'heure des révolutions sonne quand les changements survenus dans les cœurs des peuples et la direction des esprits sont arrivés à tel point qu'il y a contradiction manifeste entre le but et les moyens de la société, enrc les institutions et les habitudes, entre les intérêts de chacun et les intérêts de tous. »
Des idées propres à la bourgeoisie, il en était une qu'on réalisa immédiatement. Nous voulons parler de l'unité absolue d'administration. Celte pensée de fortifier le pouvoir central, de le rendre en môme temps habile et entreprenant, datait d'a- vant la Révolution. Les circonstances donnèrent à l'instinct gouvernemental de la race bourgeoise
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l'occasion unique de se développer. Le principe de concentration présida à toute cette organisation administrative, judiciaire et financière que l'on con- naît et qui est entrée presque dans notre sang. Les liens les plus étroits de la centralisation étreigni- rent toute la société démocratique, à la satisfaction de ceux qui l'avaient fondée. La réorganisation de l'institution du notariat, la transformation de l'ancienne compagnie des procureurs en celle des avoués, répondaient aux vœux de ces puis- sants esprits pratiques qui entouraient le jeune consul, maître plus obéi que Louis XIV.
Quant aux avocats, Bonaparte leur fit de bonne heure l'honneur de les redouter. Ces anciens chefs du tiers état avaient souffert de la révolution qu'ils avaient faite. La loi de l'an xii avait bien rétabli le tableau; mais l'ordre n'existait pas encore légale- ment avec ses libertés et ses droits. Les avocats ne aient pas modiiier les violentes antipathies de 'Bonaparte à leur égard. Pourrait-on oublier la 11! Ire de l'empereur à Gambacérès, à propos du décret de 1810 sur les franchises du barreau? « Ce décret est absurde! Il ne laisse aucune prise, aucune action contre les avocats. Ce sont des fac- tieux, des artisans de crimes et de trahison. Tant
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que j'aurai l'épée au côté, je ne signerai pas un pa- reil décret; je veux qu'on puisse couper la langue à un avocat qui s'en sert contre le gouvernement. » Et cependant, — telle est la force de la tenue et de la probité — la tourbe des défenseurs officieux se dispersait ; la clientèle, avec l'influence, revenait partout aux survivants de l'ancien barreau. Ils étaient restés, en religion, en politique, en littéra- ture, ce qu'étaient leurs devanciers : même bon sens, même mesure; et, en tout, celte pointe de li- béralisme qui fît qu'en 1804, sur deux cents mem- bres inscrits au barreau de Paris, trois seulement votèrent pour l'empire. Les années devaient, départ et d'autre, accroître ces rancunes; et il faut atten- dre la Restauration pour retrouver le barreau à la tête de la bourgeoisie.
Pendant que, dans l'administration, la concen- tration prévalait, la haute bourgeoisie de province trouvait dans le premier consul l'interprète résolu de ses théories sur la société religieuse. Le catho- licisme, loin de Paris, n'avait pas cessé de faii e un pas en avant depuis le 9 Thermidor. Les prêtres qui avaient prêté serment en 1791 étaient en petit nombre. Ceux qui revenaient de l'étranger bapti- saient à nouveau les enfants, remariaient les époux
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et réveillaient les consciences endormies. Français (de Nantes), chargé comme conseiller d'État, d'in- specter le Midi, le constatait. G'étaitbien autre chose dans tout l'Ouest, en Bretagne, dans la Charente, dans la Vendée, dans les Deux-Sèvres. Deux autres commissaires dont le témoignage n'était pas sus- pect, Barbé-Marbois et Fourcroy, établissaient que la Révolution, en province, n'avait modifié d'aucune façon les croyances. « Quand la connaissance du cœur humain, dit le rapport de Fourcroy, n'ap- prendrait pas que la grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres, la fré- quentation des habitants des campagnes et surtout de celles qui sont très éloignées de Paris, la visite des départements que j'ai parcourus, me l'aurait seule bien prouvé. C'est une erreur de quelques philosophes modernes, dans laquelle j'ai été moi- même entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les pré- ' jugés religieux. Ils sont pour le plus grand nombre des malheureux une source de consolation. Ils l'ont même été pour quelques esprits très éclairés de tous les siècles. Il faut pardonner et souffrir dans le plus grand nombre des humains une opinion que les lumières les plus grandes et le génie le
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plus profond ont laissée germer dans la tête de Pascal, de Newton, de Rousseau. La "uerre de la Vendée a donné aux gouvernements modernes une grande leçon que les prétentions de la philosophie voudraient en vain rendre nulle. »
A Vannes, Barbé-Marbois était entré le jour des Rois dans la cathédrale; on célébrait la messe con- stitutionnelle ; il n'y avait que le prêtre et deux ou trois pauvres. A quelque distance de là, Barbc- Marbois trouva dans la rue une si grande foule qu'il ne pouvait plus passer! C'étaient des gens de toute condition qui n'avaient pu pénétrerdans une chapelle déjà remplie de fidèles, où l'on disait la messe appelée des catholiques. Ailleurs, les églises des villes étaient pareillement désertes et Ton aliaif, à travers des chemins affreux, dans les villages voi- sins, entendre les prières d'un prêtre récemment arrivé d'Angleterre. Il en était de même en Auver- gne et en Limousin. Des lettres du temps nous montrent toute la bourgeoisie aux genoux d'un vieux prêtre, aumônier de la princesse de Conti pendant l'émigration, et devenu le véritable curé de la petite ville de La Souterraine. Les autels se relevaient d'eux-mêmes; une statistique administrative con- state qu'au 18 Brumaire, le culte était rétabh
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dans [resqiie toutes les communes de France. La plupart des personnages entourant le pre- mier consul étaient, au coniraire, indiflerents ou sceptiques; quelques-uns même étaient athées. Dans le monde officiel, les croyances religieuses étaient une marque certaine de faiblesse d'esprit. A Paris, le culte catholique n'était suivi que par des femmes et des vieillards. Les jeunes filles de la bourgeoisie recommençaient à faire leur pre- mière communion; mais les nombreux adhérents qu'avait conservés dans les familles parisiennes la philosophie du xyiii° siècle craignaient que la protection du gouvernement ne relevât le crédit du clergé. La séparation de l'Église et de l'État désirée par La Fayette était-elle possible? Elle sou- levait la grave question du droit d'acquérir, au lendemain de la vente des biens ecclésiastiques ; et, pour les esprits clairvoyants, elle préparait au clergé un retour incontestable d'influence. Pouvait- on, en 1800, « prolestantiser » la France? Aux yeux des gens qui l'eussent souhaité comme Fourcroy, l'occasion était perdue depuis la Constituante, et la force des choses entraînait les plus résistants. Fallait-il adopter la théophilanthropic de La Ré- vellière-Lepeaux? L'opinion la jugeait ridicule. Il
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vaut mieux, pensait la bourgeoisie, mettre le clergé catholique dans la dépendance d'un gouvernement bienfaisant et protecteur que de le laisser agir iso- lément sur l'esprit des populations. L'ancienne tradition latine et française de la subordination de la religion au pouvoir civil était encore vivante chez tous les légistes. Il fallait simplement, suivant le mot de Siméon au Tribunal, « placer les prêtres plus qu'ils ne l'étaient sous la main du pouvoir ». Le conseiller d'État qu'on chargeait de formuler le nouveau droit canonique issu de la transaction avec la Révolution, Portails, comme presque tous les membres des anciennes familles parlementaires, était fort attaché aux maximes de l'Eglise gallicane. Pour les doctrines théologiques, il en était reslé à Bossuet et à la déclaration de 1682. L'ancienne règle du gallicanisme : « L'Église est dans l'Élat, et non l'État dans l'Église », fut le fond de la nou- velle constitution ecclésiastique de la France. La sécularisation de la société moderne fut consacrée. La puissance temporelle et la puissance spirituelle devaient être nettement séparées. Le but de la haute bourgeoisie était de n'attribuer au catholi- cisme aucun des caractères politiques qui seraient inconciliables avec le nouveau droit social; elle
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entendait qu'il fût la religion de la majorité des Français et non celle de l'État. En protégeant le culte catholique, elle ne voulait pas le rendre domi- nant et exclusif, mais veiller sur sa doctrine et sur sa police, afin de tourner des institutions si impor- tantes à la plus grande utilité publique ; elle ne croyait pas devoir ressusciter les ordres monasti- ques supprimés; elle ne désirait qu'un clergé sécu- lier, des prêtres ayant des fonctions dans un dio- cèse; elle ne voulait pas davantage que le clergé pûtposséderà ce titre des propriétés immobilières ; elle se souvenait des principes de d'Aguesseau et de son édit de \1^9 sur les acquisitions des biens de mainmorte.
Le Concordat fut inspiré par ces idées politiques. La tolérance n'y eût pas trouvé une éclatante con- firmation, si les articles organiques n'avaient pas été dictés en même temps. L'égalité des cultes, un des glorieux héritages de la Déclaration des droits de l'homme, était reconnue de la manière la plus explicite, et le protestantisme, où les opinions mo- dérées d'une fraction de la bourgeoisie s'abritèrent, était relevé enfin des interdictions et des ana- thèmes. Ce n'était pas toute la liberté, c'était l'exis- tence légale et administrée. La bourgeoisie ne
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comprit pas autrement, dans sa haine de la théo- cratie, la paix avec l'Eglise.
Si, dans le sein du Corps législatif et du Sénat conservateur, si même parmi les conseillers d'Etat et les jeunes généraux, le Concordat rencontra un accueil silencieux ou moqueur, il en fut autrement en province. Il répondait au sentiment religieux et à la raison de cette masse, pleine de bon sens et avide d'union, qui constituait la France bour- geoise.
Cependant les légistes ne croyaient pas que la société civile fût réorganisée tant que leur rêve, longuement poursuivi, d'unité et d'égalité ne serait pas définitivement affermi par la législation, par un code unique pour toute la France. Réaliser en- fin, au profit de la patrie renouvelée, cette pensée de posséder à jamais et pour tous, la loi la plus rai- sonnable, la plus claire, la plus juste; quel pays pouvait aspirer à cette œuvre grandiose et incom- parable, sinon le nôtre, qui, depuis plus de trois; siècles, était, par extîellence, l'école du droit? On] ne dira jamais assez les services rendus à la civili- sation et au monde par ces immortels légistes, qui] surent à la fois conserver les traditions des anciens] principes, transiger entre les coutumes et le droit
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romain, et vivifier par l'esprit de 89 ce travali, d^nt les années ne font qu'assurer et montrer les assises majestueuses, l'ordre lumineux et l'harmonieuse sanesse. En dehors des noms célèbres de Tronchet, de Portahs, de Treilhard, de Berlier, de Malieville, de Bigot, il faudrait citer aussi les conseillers d'État, les membres du Tribunal, du Corps législatif. La lisle des hommes judicieux et instruits qui prirent part aux discusions des divers chapitres du code civil est un livre d'or pour la bourgeoisie et com- plète la liste des députés à la Constituante. Une énumération serait fastidieuse. Bornons-nous à mentionner Thibaudeau, Siraéon, Rœderer, Merlin (de Douai), Regnault de Saint-Jean d'Angely, Cha- bot (de l'Allier), Real, Duchâlel, Chazal, Boulay Cambacérès, Cretet, Defermon, Régnier, Lacuée Bérenger, Emmery,Eschassériaux:, Thiessé, FaurO; Petiel, Duveyrier, Grenier, Goupil de Préfeln Favard, Savoye-Rollin, Jaubert.
Les titres de prince, de duc, de comte, de ba- ron, que la plupart d'entre eux acceptèrent plus tard, ne vaudront jamais celui de collaborateur à la fondation de la société civile française. C'est là leur éternel honneur; ils le partagèrent avec les membres, plus ignorés, du tribunal de cassation
lie LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
et des tribunaux d'appel, dont les remarques et les observations avaient rappelé les plus beaux jours de la science juridique. Tous, du Nord au Midi, étaient avides d'assurer l'ordre social, de rétablir dans leur intégrité les vrais principes, si longtemps méconnus, et de contribuer à doter leur pays de bonnes lois civiles, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir.
Ce résultat, le plus durable des longs et indomp- tables efforts de la bourgeoisie, nous le devons à ces contemporains du Consulat. Le régime de Bo- naparte, en ces moments heureux, suivit et déve- »oppa les inspirations des conseillers qui l'entou- ."aient jusqu'au jour où, enivré et isolé par la puissance, il porta lui-même la main, en créant les majorais et le domaine extraordinaire, sur les principes d'égalité qui représentaient l'esprit de .a Révolution française.
Cette étude n'est pas un commentaire, ni un sxposé des motifs du code civil, et nous n'avons pas à faire ressortir davantage son importance et ses bienfaits. En n'isolant pas absolument les insli- utions civiles du passé et en les liant à l'avenir, nos lieux ont imprimé à leur ouvrage ce caractère de stabilité qui en garantit la durée.
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Ainsi l'administration était organisée, les rap- ports entre l'Église et l'État réglés, l'unité de la législation civile créée, mais un autre problème préoccupait la haute bourgeoisie : l'instruction et l'éducation de ses fils.
La. mobilité et la contradiction des systèmes d'enseignement présentés depuis six ans opposaient de grands obstacles à la réorganisation des col- lèges. Les écoles centrales, qui en tenaient lieu, avaient besoin d'être réformées. Les classes d'his- toire, de belles-letires, de législation étaient dé- sertes. Les cours de mathématiques, de chimie, de dessin étaient un peu plus suivis, parce que les sciences ouvraient les carrières lucratives. Quel- ques services qu'eussent rendus les anciennes con- grégations enseignantes, la bourgeoisie ne songeait pas à les reconstituer. Elle croyait cependant qu'on pouvait emprunter à ces maîtres renommés leur système de direction, ce que le premier consul ap- pelait « leur police morale ». Le système d'instruc- tion publique, créé par la loi du 11 floréal an x, reçut tous ses développements. Les enfants de la bourgeoisie envahirent les nouveaux lycées, qui s'élevèrent de toutes parts. La commission chargée de faire le choix des livres classiques pour chaque
us LA BOURGliOISlE FllANÇAISE
CiKsse de laliii et pour celle de belles-lettres avaii marché sur la trace de Rollin et désigné en grande partie les auteurs, les méthodes acceptés dans les collèges de l'Oratoire ou des Pères de la Doctrine {rapport du 27 floréal). Mais les lycées étaient iso- lés, indépendants les uns des autres. L'avenir des maîtres qui se consacraient à l'enseignement secondaire n était pas assuré ; eux-mêmes n'étaient pas assujettis à une discipline commune. La bour- geoisie appelait de ses vœux la formation d'un corps enseignant; l'ordre civil se lorlifierait ainsi par la création d'une sorte de corporation laïque dépen- dant de. 'État. Les anciens patriotes de 89 voulaient, en majeure partie, que leurs fils ne fussent ni dévots ni athées. Ils les voulaient appropriés à l'état de la nation et de la société. En un mot, une insti- tution d'enseignement d'État paraissait aux pères de famille une garantie contre la réouverture des établissements des jésuites.
Quant à Bonaparte, qui savait s'emparer des idées des autres pour les agrandir, il avait un autre but; il voyait dans un corps enseignant fortement organisé, ayant une hiérarchie, des grades et sojmis à des règles d'avancement, un moyen de diriger les opinions politiques et philo-
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sophiques. Il répétait la phrase célèbre de Leib nitz : « Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle et je changerai le monde. »
Pour les classes moyennes, la question était autre : trouver l'éducation qui convenait à la société nouvelle, fondée sur les principes de la Révolution. Le conseil d'Etat, voix autorisée des aspirations de la haute bourgeoisie, ne chercha, dans les neuf rédactions successives du projet, que la solution pratique de ce problème : séculariser l'instruction publique, comme le code civil avait sécularisé la France : l'Université fut créée. Son originalité et son utilité ne consistaient pas seule- ment dans l'étude des langues et de la littérature de la Grèce et de Rome, dans cet apprentissage des plus nobles sentiments humains; l'éminent service qu'elle devait rendre aux jeunes bourgeois consistait surtout dans l'enseignement critique de riiistoire et des doctrines philosophiques. C'est en ce sens que les principes de 89 étaient fortement engagés dans la création de l'Université fran- çaise.
Sans doute, on ne tendait nullement alors à donner aux enfants les connaissances morales et politiques qui font les citoyens et les préparent à
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participer aux travaux de leur gouvernement. Sans doute, on leur parlait plus de Bonaparte que de l'État, en les exaltant pour la gloire; mais, comme le remarquait dès lors une femme d'une haute raison et d'un mâle bon sens, madame de Rémusat, la force de l'étude, la puissance du temps développèrent bien vite chez les professeurs, comme chez les élèves, l'esprit d'examen et d'indé- pendance démocratique. Ce qui restait de l'an- cienne noblesse le comprit si bien qu'elle éloigna ses enfants des lycées. La jeunesse bourgeoise, au contraire, vint s'y fortifier de la toute-puissance de l'opinion publique et elle acquit une supériorité incontestable. C'est grâce à l'enseignement de l'histoire, quelque restreint qu'il fût, que l'esprit libéral se réveilla dans l'âme de la jeunesse, et c'est à l'Université que nous devons ces classes moyennes de la Restauration, qui ne le cédèrent à leurs aînées de 89 ni par l'éloquence, ni par le courage, ni par le patriotisme.
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Rassurée sur le maintien des résultats sociaux de la Révolution et sachant gré au premier consul de la préserver du retour des jacobins, la bour- geoisie n'aspirait plus qu'à pouvoir réparer les pertes de sa fortune, exercer librement son esprit et cultiver en repos ses vertus privées.
Une seule catégorie de personnes avait su tirer parti des malheurs publics et de la détresse finan- cière, c'étaient ceux qui, prévoyant le discrédit du papier-monnaie et l'ayant reçu de toutes mains, dans la vigueur de sa jeunesse, avaient pu ainsi acquérir toutes les marchandises ; puis, par le jeu de la hausse et de la baisse, avaient accaparé presque
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lout3 la monnaie d'or ou d'argent. Fiers de leurs richesses rapidement acquises, ils avaient obtenu la fourniture des divers services. Au milieu de misères sans nom, ils donnaient le spectacle de scandaleuses prodigalités; et leurs femmes subite- ment élevées à l'opulence, hormis d'honorables •exceptions, prêtaient au ridicule. Jusque dans les premières années du siècle, la vieille bourgeoisie leur tint rigueur. « Je t'ai quittée l'autre jour pour aller à l'Opéra, écrivait unjcune officier, Maurice Dupin, à sa mère; on devait donner Corisande, c» fut Renaud. Mais rien ne contrarie un provincial c'est là où va ce qu'on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des jeunes femmes char- mantes d'une élégance merveilleuse; mais, si elles ouvrent la bouche, tout est perdu ! Vous entendez : Sacristi, que c'est bien dansé! Il fait un chaud du diable ici! Vous sortez; des voitures bril- lantes et bruyantes reçoivent tout ce beau monde et les braves gens s'en retournent à pied et se vengent, par des sarcasmes, des éclaboussures qu'ils reçoivent. On crie : « Place à M. le fournis- seur des prisons! Place à M. le Brise-Scellés! » Mais ils vont toujours et s'en moquent. Quoique tout soit renversé, on peut dire comme autrefois :
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< Llionnèle homme à pied et le faquin en voilure! Ce sont d'autres faquins, voilà tout. »
En province, où n'existaient qu'en petit nombre agioteurs et fournisseurs, les fortunes de la bour- geoisie étaient atteintes. Les paysans, qui jouissaient des bienfaits du nouveau régime, sans prendre désormais aucun intérêt à la chose publique, étaient plus à l'aise. Mais les négociants étaient ruinés; voyant l'État manquer à ses engagements, plus d'un n'avait eu nul scrupule à faire ban- queroute. Nos ports de commerce étaient vides. La prospérité de Marseille et de Lorient, avec leur mouvement de 3,000 bâtiments, avec leur chan- tiers d'où sortaient, par an, plus de 60 navires, / avait disparu. Les excès de la Terreur, les guerres maritimes, la suppression de la franchise en étaient la cause. Les importations et les exporta- \ lions, durant les six derniers mois de l'an ix, ne représentaient pas un mouvement égal à celui qu'offraient autrefois quinze jours de paix. Les armateurs qui envoyaient des vaisseaux aux deux Indes étaient réduits à un petit commerce de détail qui soutenait à peine leur famille.
De ^ages mesures financières, la réOfganisation de la comptabilité publique, le rétablissement des
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bourses de commerce et surtout le caractère légal reconnu à la Banque de France rendirent le plus vif essor aux imaginations. De toutes parts, les manufactures se rouvrirent. La création de la caisse d'amortissement fonda le crédit public; les maisons de commerce conçurent des projets de spéculation embrassant l'étude entière du conti- nent. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps, reprirent la route des marchés de l'Europe. L'ac- tivité du premier consul venait ajouter aux efforts des particuliers de vastes travaux d'utilité géné- rale. Des routes monumentales, des ponts, des canaux étaient en pleine exécution. On recommen- çait à embellir Paris.
Du moment que les hommes qui guettent les faiblesses des gouvernements pour en profiter s'aperçurent du goût de Bonaparte pour les jouis- sances de la vanité, ils ne manquèrent pas d'appiau- dir à ce penchant et à le cultiver. La Révolution avait fait violence aux anciennes habitudes, elle ne les avait pas déracinées. Lorsque, le 1 9 février 1 800, le premier consul était parti du Luxembourg en costume officiel pour venir s'installer aux Tuile- ries, le cortège s'était trouvé formé par des fiacres dont les numéros étaient recouverts de papier.
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Deux années à peine avaient suffi pour opérer la plus rapide métamorphose. Les formes empruntées aux républiques anciennes avaient fait place à des formes militaires; l'élégance reprenait partout ses droits, sauf pourtant dans l'intérieur des habita- tions.
Il fallut, en effet, plusieurs années pour que la haute bourgeoisie pût reprendre ses goûts de luxe et de confort élégant dans ses demeures; mais la question du costume, toujours si importante en France, n'attendit pas longtemps sa solution. Plus de cocardes, plus de pantalons : des bas de soie, des souliers à boucles, des épées de parade, des chapeaux sous le bras. Les femmes, qui poussaient à l'nncienne mode, étaient cependant ennemies de la poudre. Le Litre de madame leur avait été rendu chez le premier consul et dans les billets d'invita- tion qu'il leur faisait adresser. Ce retour à l'an- cien usage avait bientôt gagné le reste de la nation. Quant à la dénomination de citoyen, elle ne fut supprimée que le 29 floréal (mai 1804) après avoir pendant douze années régné dans les écrits et dans la conversation.
Les mœurs monarchiques avaient donc vite '] reparu sous le badigeon révolutionnaire et elles
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élendaient partout leur empire. Dans le ravisse- ment universel, on aurait eu peine à entendre des voix discordantes. Qui donc écoutait ce mot de Joubert sur Bonaparte : « Quel dommage qu'il soit si jeune et qu'il ait eu de mauvais maîtres! » Les plus récalcitrants, comme Gohier, ne pouvaient que constater sans lui résister « cet enthousiasme délirant qui fermentait dans les têlesj celte in- fluence magique que le nom seul du premier consul exerçait sur les imaginations ». Courts moments d'illusion et de jeunesse, où la bourgeoisie, satis- faite par la certitude de l'ordre matériel et de la possession tranquille du bien-être, fut éblouie par la gloire ! Elle fit taire -ses principes, ses croyances, .es souvenirs d'un passé si près d'elle; elle parti- cipa à la fierté commune delà nation, qui se croyait invincible et reine du monde.
A défaut de salons, le théâtre, et spécialement la Comédie-Française, exerçait sur les classes bour- geoises une influence prépondérante.
C'est seulement à Paris que la rentrée d'im acteur pouvait prendre lesproportions d'un événe- ment; cela était arrivé en mai 1790, en. pleine Révolution, à Larive, qui, à la suite d'un mouve- ment de dépit et d'humeur, avait, depuis trois ans,
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quitté la Comédie-Française. 11 y était fort regretté Ses anciens camarades, sentant tout ce que fi re- traite leur faisait perdre, lui avaient adressé plu- sieurs députations pour le presser de rentrer, s'engageant d'avance à accepter les conditions qu'il pourrait exiger. 11 résistait, refusant même les deux ou trois parts qu'on le priait d'accepter. Eniin la Comédie l'emporta. Mais à qui dut-elle sa vic- toire? A l'abbé Gouttes, qui présidait en ce mo- ment l'Assemblée nationale. Ancien vicaire de Paris, dans le quartier du Gros- Caillou, où demeu- rait Larive, il avait conservé pour lui beaucoup . d'amitié. Il ne dédaigna pas de déployer toute son éloquence pour déterminer le célèbre comédien à oublier ses griefs ; et, suivant le jargon du temps, il lui fit voir sa rentrée au théâtre « comme un acte de civisme digne de ses vertus ». Larive céda et promit Œdipe. L'intérêt que l'abbé Gouttes pre- nait à la représentation était si vif, qu'il voulut en être témoin; il pria donc un de ses collègues de vouloir bien remplir pour lui ce jour-là les fonc- tions de président de la Constituante (spectacle non moins curieux!). Personne ne fut scandalisé de savoir que l'abbé avait servi d'intermédiaire entre les comédiens ei leur camarade, et qu'il
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avait échangé pour la représentation de rentrée le fauteuil de président contre une place au parterrpi On sait l'histoire de la Comédie-Française pen- dant la période révolutionnaire. En 1800, le goût public tendait à se réformer. Après un long boule- versement, lorsque l'ordre politique recommence sa marche régulière, est-ce que l'ordre littéraire ne suit pas de son mieux? Il est des heures où un esprit tranchant, un jugement hautain et dogma- tique répond aux besoins de l'opinion. Cet état des intelligences fut la cause de l'indiscutable autorité ^ de la critique dramatique de Geoffroy. La bour- geoisie et lui étaient faits pour se comprendre. Leurs idées étaient assorties. Ils cherchaient en toutes choses l'autorité. Voltaire, après avoir régné presque seul sur la scène, cédait le pas à Corneille, à Racine, qui reprenaient faveur. Les nouvelles générations de la bourgeoisie s'en nourrissaient. Le Misanthrope réapparaissait au milieu des petites comédies musquées, « comme si le duc de Sully, retiré depuis longtemps dans ses terres, arrivait de la campagne et entrait dans la salle du conseil, en face des petits-maîtres de la cour de Louis XIII ». Jamais, du reste, plus brillants inter- prètes n'avaient été donnés aux chefs-d'œuvre du
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génie français. Jamais notre belle langue n'avait été mieux prononcée. C'était l'école classique par excellence que celte maison, avec des maîtres comme Saint-Prix, Fleury, Monvel, Talma, mesde- moiselles Raucourt, Contai, Duchesnoiset la jeune mademoiselle Mars.
Ce n'éiait plus, comme dans les soirées ardentes de la Révolution, une cohue bruyante qui venait applaudir ces acteurs, dont la parfaite tenue, les élégantes manières étaient un enseignement, alors que les traditions presque partout ailleurs étaient oubliées. Le parterre des vieux habitués se recon- stituait, et les magistrats, le barreau, le haut né- goce, le corps médical le remplissaient et ravi- vaient le goût aux yeux de l'Europe, jalouse des succès de la première scène du monde. Les débuts de mademoiselle Duchesnois et de mademoiselle George passionnaient et divisaient la société pari- sienne autant que les passions politiques la lais- saient froide; les feuilletons de Geoffroy étaient attendus avec autant d'impatience qu'autrefois un discours de Mirabeau.
Celte passion du théâtre, elle perçait même dans l'éducation nouvelle donnée aux jeunes filles de la bourgeoisie. De 1791 à 1796, les moyens d'instruc-
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tion leur avaient parlout manqué. Non seulement les couvents, mais les petites écoles tenues par des religieuses avaient été fermées; vers 4797, des pensionnats et des externats s'établirent. L'initia- tive était venue de l'ancienne lectrice de Marie- Antoinette, madame Campan. Elle avait ouvert, après le 9 thermidor, un pensionnat à Saint-Ger- main et inauguré pour les jeunes filles l'éducation laïque. Dans le règlement de cette maison, comme plus tard à Écouen, les idées pédagogiques de ma- dame de Mainlenon dominaient, mais avec le senti- ment de ce qu'exigeait une société issue de la Révo- lution. L'art de bien lire y était estimé au plus haut degré et remplaçait presque la passion de la danse. Le théâtre était un auxiliaire de l'éducation. En province, les maîtresses de pension louaient la salle de spectacle pour leurs élèves, et, si nous voulions connaître exactement la note qui dominait en l'an ix chez les jeunes filles de la bourgeoisie, nous la trou- verions dans une lettre de madame B..., racontant à sa petite fille ses impressions de jeunesse :
« Mes compagnes et moi, nous n'avions qu'un rêve, qu'un c.jsir : entendre Talma dans Manlius ou dans Abufar et assister à une revue du premier consul. »
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Ainsi se transformaient les familles bourgeoises» s'éloignant de jour en jour des mœurs, des cou tûmes du xviii' siècle, comme elles en avaient quitté les modes; prenant de plus en plus posses- sion de l'administration par leur amour des fonc- tions publiques, refaisant leur fortune par le travai. et l'économie. Préservées par leur esprit pénétrant, positif et
i fin, de tout ce qui était imprudent et désordonné, les femmes, avec une raison aimable et solide, re- prenaient le gouvernement de cette société encore mal assise, mais qui n'avait plus à offrir à leurs ran- cunes vaniteuses les inégalités d'autrefois. Si leur cœur de mère avait déjà la crainte des levées d'hommes trop nombreuses, leur esprit rasséréné n'avait cependant d'autres préoccupations poli tiques que le retour d'un attentat comme celui de la me Saint-Nicaise.
j Quelques années avaient suffi pour creuser un abîme infranchissable entre deux mondes.
VI
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Il restait pourtant quelques survivants du mond philosophique, quelques représentants de ces salon bourgeois du xvm* siècle où l'on pensait à tout où l'on parlait de tout, rien que par mouvemen et plaisir d'esprit; où l'on conservait les tradition de V Encyclopédie, où l'on demeurait attaché au idées de liberté et d*humanité. Ces débris du pass avaient trouvé une dernière maison hospitalier! à Auteuil, chez une femme excellente et distinguée ayant plus de bonté que d'esprit, plus de tact et d'ingénuité que de savoir, plus de naturel et de simplicité que de passion, et belle encore malgréi les années. Elle se nommait madame Helvétius.
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De bonne heure, alors qu'elle n'était que made- moiselle de Ligneville, elle avait connu tous les gens de lettres chez sa tante, madame de Graffigny. En ce temps-là, on l'appelait Minette; quand elle était lasse des beaux esprits, elle quittait le cercle pour aller jouer au volant avecTiirgot, qui étudiait en Sorbonne et portait la soutane. On ne sait pour- quoi elle ne l'avait pas épousé. Helvétius, frappé de sa beauté, lui offrit sa main, après s'être démis de ses fonctions de fermier général. Leur salon ras- semblait à peu près les mêmes personnes qu'on voyait chez le baron d'Holbach : Diderot, D'Alem- berl, Condillac, Thomas, l'abbé Raynal.
Comme Helvétius sortait habituellement après le dîner pour aller à l'Opéra ou à la Comédie, sa femme faisait seule les honneurs du logis. Elle avait acquis cette qualité supérieure, chez une grande dame, de s'intéresser à tous sans vouloir t plaire à un seul. Trois enfants étaient nés de son mariage : un fils qui mourut jeune, et deux filles, madame d'Andlau et madame de Mun, celles que Franklin nommait les Etoiles. Ce fut un des mé- nages les plus heureux de Paris. Les envieux disaient en parlant de M. et madame Helvétius :
< — Ces gens-là ne prononcent pas comme les
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autres les mots : mon mari, ma femme, mes enfanis. »
La mort d'IIelvétiiis ayant fait passer en d'autres mains la majeure partie de sa fortune, sa veuve s'était retirée à Auteuil avec 20CG0 livres de renie. C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre heureuse chez elle entourée de ses amis. Le premier de tous, au moment où la Révolution éclata, était FaLbé Morellet. De 1760 à 1789, il y eut peu d'exemples d'une liaison aussi étroite, aussi douce; Morellet passait régulièrement deux ou trois jours par semaine à Auteuil. Il y avait transporté sa bibliothèque et y avait commencé le fameux Dictionnaire du commerce^ qui ne vit ja- mais le jour et pour lequel il recevait une subven- tion; de telle sorte que les malins disaient qu'il faisait le « commerce du Dictionnaire ».
A deux pas d'Auteuil, à Passy, demeurait Fran- klin. Durant son long séjour en France, ce fut im échange continuel de visites et de dîners. L'amabi- lité simple, le bon sens railleur, la bonhomie, l'indulgence, la sérénité douce en faisaient l'agré- ment. On arrivait à dire et à écrire les plus char- manies folies. Qui pouvait s'attendre à trouverj Franklin si ami du badin âge? Un malin, après
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avoir passé la journée de la veille à laisser leur fantaisie s'abandonner à tous les caprices, ma- dame Ilelvélius ne reçut-elle pas de son voisin cette déclaration qui n'effarouchait pas nos grand'- mères :
« Chagriné de votre résolution, écrit-il, pro- noncée si fortement hier au soir de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me retirai chez moi ! je tombai sur mon lit, je me crus mort et je me trouvai dans les champs Élysées. » Franklin y rencontre Ilelvétius! Oublieux de ses liens, il avait pris nouvelle femme, madame Franklin. « Je l'ai réclamée, mais elle me disait froidement : « J'ai formé une nouvelle connexion » qui durera l'éternité. » Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la résolution de revenir en ce bas monde, revoir le soleil et vous. Me voici, vengeons-nous ! »
Madame Ilelvétius ne se vengea pas. Franklin retourna en Amérique en 1786, emportant avec lui les meilleures heures de la maison d'Auteuil. Il laissait Cabanis à son amie, Cabanis de qui elle disait : « Si la doctrine de la transmigration était vraie, je serais tentée de croire que l'âme de mon fils a passé en lui. »
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Ce fut autour de Cabanis qu'allait se grouper la seconde société d'Auteuil. Il n'avait que vingt-deux ans lorsque Turgot, qui l'avait connu pendant son intendance de Limoges, le présenta à madame Ilelvélius; il revenait d'un voyage en Pologne avec une santé languissante; madame Helvétius lui avait proposé de se fortifier à Auteuil. Il avait accepté; et le calme, la douceur d'une vie régulière et pai- sible, lui rendaient la vie. Cabanis avait trouvé, installé dans la maison avec Morellet, un ancien bénédictin, homme de sens et de bon esprit, l'abbé Laroche. C'était lui qui, en 1771, était allé en Hollande porter le manuscrit de V Homme, qu'Hel- vétiuslui avait confié. En apprenant la nouvelle de sa mort, il était revenu auprès de sa veuve et s'était dévoué entièrement à elle.
Tels étaient les trois personnages qui vécurent ensemble plus de quinze ans sous le toit de ma- dame Ilelvélius. Jusqu'en 89, leurs opinions diffé- raient peu. S'ils avaient des querelles, c'était tout au plus à propos de la passion de leur amie pour les chats. La maison, il est vrai, en était remplie.
« Ils sont dix-huit, écrivait Morellet, et vont être incessamment trente, mangeant tout ce qu'ils attrapent, ne faisant rien que tenir leurs mains
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dans leurs robes fourrées, et se chauffer au soleil en laissant la maison s'infester de souris. On avait proposé de les prendre dans un piège et de les noyer... On pourrait proposer pour eux un part: plus doux qui tournerait au profit de l'Amérique... Nous aurions de quoi en charger un petit bâtiment. Ces chats ne feront que retourner dans leur véri- table patrie. Amis de la liberté, ils sont absolument déplacés sous les gouvernements d'Europe. Ils pourront donner aussi quelques bons exemples. Car d'abord ils sauront se retourner contre l'aigle qui les emporte; et en lui enfonçant les griffes dans le ventre, le forcer de redescendre à terre pour se débarrasser d'eux. Nous devons aussi leur rendre celte justice que nous n'avons jamais vu entre eux la moindre dispute à la gamelle, qu'on leur porte régulièrement deux fois par jour. Chacun prend son morceau et le mange en paix dans son coin. > Ainsi se passaient les soirées d'Auteuil quand la Révolution fit son entrée violente dans le monde. La courtoisie, l'amabilité en souffrirent. Volney, Sieyè<, Condorcet, Bergasse, Chamfort, furent pré- sentés par Cabanis. Les discussions se multipliaient, s'aigrissaient même. A la suite d'un mémoire publié par l'abbé Morellet, sur les troubles du bas
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Limousin, sans en prévenir Cabanis, originaire de cette province, la dissension se mit entre les vieux amis. Madame Helvétius se réserva quelques obser- vations. Morellet emporta ses meubles et ses livres, et ne revit plus celle qui lui avait donné tant de preuves d'affection.
Madame Helvétius défendait la Révolution, parce qu'elle avait relevé, ennobli, rendu plus heureuse la partie la plus nombreuse de la nation; mais son enthousiasme se changea en animadversion contre les révolutionnaires, dès qu'elle vit les massacres, le pillage, la tyrannie des jacobins. Dans ses dégoûts comme dans ses sympathies, elle fut très bourgeoise. Cabanis avait bientôt souffert comme elle dans ce qu'il aimait le mieux. La prison, l'échafaud, le sui- cide, lui enlevaient chaque jour ses amis. L'abbé Laroche était arraché à l'affection de madame Hel- vétius, et Cabanis lui-même n'était sauvé que par la reconnaissance qu'il avait inspirée aux habitants d'Auteuil, dont il était le médecin.
Cependant ces derniers représentants du xviir siècle ne perdirent pas la foi dans l'hu- manité et dans un meilleur avenir. Ils crurent d'abord en Bonaparte, Cabanis surtout. Le grand] séducteur avait désiré rendre visite, après le
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ISBruraaire, à madame Helvétius. « Général, lui avait-elle dit, en se promenant avec lui, vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. » Un an après, elle mourait; son dernier mol était pour Cabanis, qui baisait ses mains déjà froides, en l'appelant : « Ma bonne mère! » Elle répondit : « Je la suis toujours. y>
La mort de celle excellente femme, qui avait ajouté à l'art si dilficile de plaire l'art supérieur de se faire aimer, n'avait pas dissous la réunion à laquelle son charme avait présidé. La société d'Au- teuil devint un cénacle. C'est elle qui, dans les années silencieuses de l'Empire, resta comme une protestation, au nom des illusions déçues; c'est elle que Bonaparte, devenu le maître du monde, poursuivait de ses sarcasmes, en appelant idéo- logues ces bourgeois penseurs et écrivains devenus prêtres d'un temple abandonné un moment, mais prêt à se rouvrir.
Ils se reconnaissaient à ce signe ineffaçable qu'ils conservaient les traditions de 1789, qu'ils étaient apôtres de la raison et de la science et ne voyaient pas de bornes aux progrès de l'esprit humain. C'étaient Cabanis, Tracy, Yolney, Gérando, Gin-
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guené, Thurot, Andrieux, Laromiguière, Daunou, Maine de Biran, Gallois, Fauriel.
Cabanis servait de lien à ces esprits distingués; de leurs entretiens, de leurs réflexions sortait ce beau livre, qui produisit un effet considérable : Bapports du physique et du moral de V homme.
Une femme d'une exquise beauté et d'une intel- ligence rare passait à travers les conversations de ces sages. Nous avons nommé Charlotte de Grou- chy, sœur de madame de Condorcet. Cabanis l'avait épousée pour obéir aux volontés suprême de Con- dorcet, qui lui avait légué le soin de sa famille et le dépôt de ses écrits. Ayant plus d'âme que ceux qui l'accusaient de ne pas y croire, il vivait dans la quiétude entre la femme qu'il adorait et une amitié dont la tendresse délicate comprenait sa nature parfaite, l'amitié de Fauriel. Pour exprimer cette fleur de bonté, de douceur qu'il avait reconnue dans le cœur du fils quasi-adoptif de madame Helvétius, Manzoni le nommait « cet angélique Cabanis ». En 1808, il s'éteignit brusquement et, avec lui, la société d'Auleuil.
Tracy, d'un esprit si ferme et si rigoureux, était trop renfermé pour renouer ces chers entrelions. Il s'appelait lui-même le solitaire d'Auteuil. Daunou^
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depuis que la mort Tavait séparé de Marie-Joseph Chénier, se laissait aller à ses sentiments 4e nai- santhrophie studieuse; Gérando, Laromiguière, se détachaient de l'école de Condillac et ressen- taient les souffles régénérateurs du siècle. Ces intelligences nettes et vigoureuses, ces républi- cains de l'an m, qui avaient accepté le 18 Bru- maire, s'arrêtèrent mécontents devant l'Empire. Les uns, comme Volney, n'avaient pas pardonné à Bonaparte le Concordat; les autres, froissés d'avoir vu supprimer l'.\cadémie des sciences morales et politiques, dont ils faisaient presque tous partie, représentèrent dans leur altitude, dans leur lan- gage, la revendication constante et calme du droit. Les derniers rayons du soleil du xviu* siècle, qui s'éteignait devant une réaction déclarée dans les doctrines, dans les sentiments, dans les talents, éclairèrent ce groupe de bourgeois d'une vigueur morale indéniable.
A cette époque de gloire militaire arrivait à Paris un jeune homme qui devait être un jour le chef politique de la haute bourgoisie, quand sonna l'heure suprême et où elle se divisa et où elle per- dit la partie qu'elle jouait depuis soixante ans. Fils lui-même de la Révolution, qui lui avait donné la
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liberté religieuse et un état civil, il fut frappé du spectacle auquel il assistait. Les excès et les caprices ^e la force avaient remplacé le? élans vers la liberté. Sécheresse, froideur, isolement des sentiments et des intérêts personnels, tels étaient le train et l'ennui ordinaire du monde. Les fidèles héritiers des salons lettrés du xviii' siècle demeu- raient seuls étrangers à la réaction, seuls ils con- servaient les plus nobles et les plus aimables dis- positions de leur temps : la promptitude à la sympathie, la curiosité bienveillante et empressée, et surtout le besoin de libre entretien. Ce jeune homme original, avide de tout connaître, au visage amaigri et grave, aux yeux de flàiTimc, qui déce- laient une ardeur concentrée et une passion in- domptable, s'appelait François Guizot. Que d'évé- nements devaient s'accomplir depuis son arrivée à Paris jusqu'en 1848 ! Quels contrastes! Qui eût osé prédire en 1809 les deux invasions, le retour des Bourbons, le réveil de la liberté, le triomp'.ie de la bourgeoisie, enfin la chute du gouvernement fondé par elle; et tout cela en moins de quarante ans!
III
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
SOUS l'empire et les premières années
DE la restauration
Les plus rebelles cependant cédaient devant réclatante fortune du premier consul. La bour- geoisie parisienne, toujours frondeuse, avait trouvé dans Camille Jordan l'écho de ses sentiments, lors- que le Sénat servile supplia Bonaparte d'avoir la bonté de se faire empereur. Sans doute il était entré dans son vote un sentim ent profond de reconnais- sance pour l'homme qui gouvernait. Appelé au pou- voir dans des jour s de désordre, Bonaparte avait
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vaincu les ennemis du dehors, dicté la paix, com- mencé la justice, consolé le malheur. « Il est natu- rel, ce mouvement d'un peuple généreux qui aime à prolonger l'autorité qui l'a sauvé. Nous nous fus- sions défiés de ce sentiment de reconnaissance, comme trop sujet à égarer les peuples, si à ces con- sidérations ne s'en était joint une autre qui a du fixer nos suffrages. C'est la ferme confiance que bientôt Bonaparte, appréciant les nouvelles circon- stances qui l'entourent, n'écoulant que l'inspiration de son âme et la voix des bons citoyens, posera lui- même à l'autorité dont il est investi une limite, qu'il ne profitera de cette prolongation de sa ma- gistrature que pour achever et réaliser des institu- tions dont le but sera de former dans le sein de ce peuple un pouvoir véritablement national. »
Quelques libéraux sincères, Lanjuinais, Carnot, Lambrechts, applaudissaient à ces paroles et eus- sent voulu que la dictature du 18 Brumaire fît place à des institutions sérieusement représentatives. En moins de deux ans, tous les corps créés pour balan- cer l'action gouvernementale, le Tribunal, le Corps législatif, le Sénat, avaient perdu toute indépen- dance. Les sénateurs réclamaient l'hérédité, les tri- buns dem;m laient que la durée de leurs Ibnclionsi
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fût portée de cinq à dix ans et leur traitement de quinze à vingt-cinq mille francs. Les membres du corps législatif, de leur côté, insistaient pour obte- nir des avantages analogues.
Austerlilz fit accepter la servitude par la haute bourgeoisie, et le régime impérial lui parut pendant quelques années si bien établi, qu'elle rechercha pour ses enfants les fonctions publiques. Elle trouva l'empereur disposé à s'attacher la jeunesse, à lui offrir des occasions d'agir, de se produire et d'exer- cer de l'autorité. L'égalité, rien que l'égalité, tel était le mot de ralliement entre les hommes de la Révolution et Napoléon; les paroles qu'on lui attribue après l'adoption de la proposition Curée peignent bien l'état des âmes pendant ces années d'éblouissement. Il se vantait d'avoir ter- miné doucement la Révolution, parce qu'il ne déplaçait aucun intérêt et qu'il en éveillait beau- coup.
« Qu'est-ce qui a fait la Révolution? disait-il. C'est la vanité. Qu'est-ce qui la terminera ? Encore la vanité; la liberté est un prétexte. L'égalité, voilà notre marotte ! » Et madame de Rémusat qui cite cette conversation ajoute que Bonaparte avait en effet fini par se persuader qu'en conservant sa
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propre personne il gardait de la Révolution tout ce qu'il était utile de ne pas détruire.
L'heure sonna bientôt où les principes d'égalité eux-mêmes furent froissés et les intérêts menacés. Un travail lent et continu se fit alors dans l'esprit de la bourgoisie. Dure destinée ! Reprendre encore, après avoir tout donné, le chemin des déceptions amères !
Si aucune Ca^j garanties inspirées par l'idée de liberté ne subsistait, elle avait cru du moins que l'idée d'égalité, la base du nouveau règne ne subi- rait aucune atteinte. C'était un leurre. Le 14 août 1806, un sénatus-consulte créa les majorais et le substitutions. Bonaparte montrait plus clairemei quels rêves monarchiques hantaient son cerveai par les décrets de 1808 établissant la noblesse impj riale ; ce ne furent pas les membres des anciennes assemblées révolutionnaires, non plus que les offi- ciers généraux qui défendirent le principe d'égalité. Cambacérès devenait prince, Fouché devenait duc, Treilhard, Merlin et tant d'autres conventionnels, acceptaient le titre de comte. On assistait au mêr spectacle que celui donné sous l'ancien régime ps les acquéreurs de droits féodaux. Les hôtels dure? porter sur leurfaçade le nom du propriétaire anobli
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vSi le code civil n'eût pas été promulgué, il aurait I subi des modifications qui l'eussent mis en har- monie avec le nouveau système monarchique, et Bonaparte n'eût pas employé la voie détournée des } sénatus-consultes organiques. Il n'en fut pas de \ même du code pénal qui n'était pas achevé et on j sut le terminer « de manière à en faire un arsenal à l'usage du despotisme ». Le plus précieux des I droits, l'institution du jury criminel fut menacée. Il faut lire dans les Mémoires de Miot de Mélito, le récit de la séance du conseil d'État tenu à Saint- Cloud le 4 juin pendant les débats du procès de Moreau. Bigot, Gambacérès, Porlalis lui-même, avaient cédé, lorsque Berlier dansun discours plein de force et de raison écrasa ses adversaires, après avoir réfuté victorieusement leurs sophismes. Loi'squ'on alla aux voix et que la majorité du con- seil se fut prononcée pour le jury, l'empereur, qui ■présidait, leva brusquement la séance. Le jury ' était sauvé.
Que pouvait être la société mondaine sous un
pareil régime? Sans doute dans la haute banque et
: dans l'industrie, le goût des réceptions se répandait,
' sans doute Paris redevenait la capitale du monde
civiUsé, par l'affluence des étrangers, par l'éclat du
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théâtre, par le luxe de la nouvelle cour; mais il ne faudrait pas croire que les salons des banquiers, des grands négociants, eussent la liberté de propos sans laquelle la conversation et l'esprit s'abaissent. En dehors de Gérard, qui avait fait le portrait de toutes les têtes couronnées et dont les réceptions avaient un caractère semi-officiel, en dehors de madame Bertin de Vaux, chez qui se réunissaient Fiévée, Féletz, Leclerc, Girodet, Boissonnade, le jeune Villemain, Hoffmann, cercle choisi qui se dispersa en 1811, après la confiscation du Journal des Débals, la bourgeoisie avait ouvert peu de salons.
Madame Hainguerlot, aussi bonne que spiri- tuelle, dont Arnault, Duvicquet, Lenoir, Méhul Digeon fréquentaient les soirées, madame Haii guerlot et son mari, d'humeur indépendante avaient donné de l'irritation au maître. Il avait fa| appeler Fouché, et devant ses hésitations, Savai avait reçu l'ordre de faire arrêter M, Hainguer- lot. On savait que ce dernier devait dîner chez ma- dame Regnault de Saint-Jean d'Angély. Savary fit investir la maison par la gendarmerie d'élite. M. Hainguerlot, averti, segardabien de sortir. Sur ces entrefaites, Regnault de Saint-Jean d'Angély
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revint du conseil d'État. Il ne fut pas moins surpris qu'embarrassé de voir la force armée autour de sa demeure. Il lui était difficile, à raison de sa posi- tion môme, de receler chez lui la personne que cherchait le duc de Rovigo. M. Ilainguerlot dit alors à l'un de ses amis, M. Cachard : « Tiens, voilà la clef de la petite porte du jardin; va en re- connaissance; examine si toutes les issues sont occupées, je compte sur toi ! » Cachard suit avec confiance ces instructions; mais à peine eut-il mis le pied dans la rue, que, malgré ses cris, il est £ lisi et transporté dans une voiture par les gen- darmes. On leva le blocus et M. Hainguerlot effec- tua paisiblement sa retraite par la porte cochère.
Il n'est guère possible, sous un pareil régime, de retrouver dans la pratique de la vie, cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui étaient la marque propre de la sociabilité française.
Dans la profession libérale la plus surveillée, le barreau, les rapports sociaux n'avaient plus qu'un caractère professionnel. Sur deux cents membres inscrits au tableau de l'ordre à Paris, trois seu- lement, nous l'avons dit, avaient voté pour l'Em- pire; il fallait moins que cela pour attiser les rancunes déjà manifestées par Bonaparte. Les
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Lépidor, les Billecoq, les Gicquel, les Bonnet, les Archambault, les Delacroix-Frainville, continuaient, dans leur intérieur laborieux et modeste, les tradi- tions du barreau du xviir siècle, avec la même in- dépendance de conscience, la même mesure et la même pointe d'humeur gauloise. Quant aux hauts fonctionnaires appartenant presque tous à la bour- geoisie, ils formaient depuis l'Empire une tribu à part et un corps d'administrateurs remarquables.
Mais les intérêts devaient inévitablement s'alar- mer. Déjà depuis 1805, des bruits d'invasion anglaise avaient fait resserrer l'argent. Depuis la chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement réparé ses vides, était demeuré insuf- fisant. Toutes les correspondances de négociants sont, à ce sujet, remplies de plaintes. Malgré les mandements cpiscopaux lus dans les églises pour faciliter la conscription, on commençait aussi à éprouver quelque fatigue de voir la guerre remettre i si souvent en question les destinées des particuliersj et même celles du pays.
Certes la législation commerciale soigneusement] étudiée, conçue sur un plan uniforme et vaste, i aurait pu amener le plus grand bien; mais il fal-j lait plus de capitaux et plus débouchés. La con-'
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duile violente de l'Angleterre, courant sur notre pavillon, causait des pertes immenses à nos ports. La paix n'était plus que fictive. Les traités ne ser- vaient qu'à donner le temps aux anciennes monar- cliies de rassembler des hommes et des canons.
Des lettres de province, écrites en 1810 et 18! ', parlent de la cherté des denrées par le blocus con- tinental et des angoisses des familles peu aisées. On payait le sucre six francs la livre, et à côté d'une opulence apparente, on manquait des choses nécessaires. Nos fabriques n'avaient pas atteint le degré de perfectionnement nécessaire à l'isolement de notre commerce. Lasse de s'en prendre aux Anglais, la bourgeoisie attaquait déjà le chef de la nation. Les levées de 1811 et de 1813 inspirèrent de l'irritation. La formation des cohortes delagarde nationale (mars 1812) fut aussi une cause de souf- frances et de murmures. Il y eut même de véritables mutineries et, à Paris, les jeunes gens des Écoles avaient poussé dans les cours publics des cris sédi- tieux. L'emploi des colonnes mobiles pour faire exécuter les lois de la conscriplion dans les dépar- tements exaspéra. Il fallut prendre des mesures contre les jeunes conscrits qui se mutilaient pour se faire l'éformer.
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La tempête qui grondait au loin s'approchait rapidement. Dès les premiers mois de 1813, les transactions commerciales s'étaient arrêtées. La France s'assombrissait. Les sénateurs, plus dociles que jamais, avaient accordé la levée de 280 000 hom- mes. Cette nouvelle conscription retombait entière- ment sur nos vieilles provinces. La nouvelle des funestes journées de Leipzig (18, 19 octobre 1813) arriva grossie de tout ce que la peur et l'affolement pouvaient y ajouter de détails douloureux. L'aspect de Paris devenait morne.
Cependant il se manifestait dans la bourgeoisie une sorte de satisfaction de voir l'empereur châtié dans son ambition. Les effets publics étaient tombés à 50 francs; les intérêts particuliers se sentaient plus menacés que jamais, lorsqu'on apprit le 2l décembre qu'un corps autrichien avait passe le Rhin près de Huningue. L'invasion commençait. Alors l'esprit public se réveilla. L'Université avait préparé ce mouvement en donnant l'exemple d'un retour aux doctrines philosophiques élevées. L'af- lection pour le souverain n'existaitplus dans la majo- rité des classes moyennes. Les hauts fonctionnaires, envoyés dans les départements pour réchauffer le zèle, ne pouvaient inspirer une confiance qu'ils
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n'avaient plus eux-mêmes. Les magistral s qui avaient eu le mérite de compléter par une jurispru- dence saine et ferme, l'œuvre du code civil, étaient prêts à accepter tous les revirements de la fortune. Ils réservaient, pour l'application des lois, leur vigueur de caractère, sans se préoccuper delà mon- trer dans la conduite de la vie.
Le Corps législatif, jusqu'alors muet et docile, finit lui-mêmepar s'apercevoir que la Révolution s'était faite pour garantir la liberté de la presse, la liberté individuelle, le droit de propriété et pour abolir les distinctions héréditaires. Or, la presse n'était- elle pas plus asservie que sous l'ancien régime? N'existait-il pas de véritables lettres de cachet? La confiscation n'avait-elle pas pris place dans le code pénal ? Une noblesse nouvelle n'avait-elle pas été créée avec des majorats et des sublitutions? Enfin où en était la représentation du pays?
Ce fut du sein de la haute bourgeoisie que sortit le cri de révolte. Laine, Gallois, Raynouard, Flau- gergucs, Maine de Biran, le poussèrent. On sait que le courageux rapport de Laine fut supprimé et qu'un décret du 1" janvier 1814 ajourna le Corps législatif. Cet événement avait produit surtout un grand effet dans la bourgeoisie des provinces du
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Nord et de l'Esl. Plus près des dangers dont l'en- nemi la menaçait, elle prenaitles choses gravement. La charge de l'impôt, les maux de la guerre, la con- scription pesaient lourdement sur elle. Napoléon était détesté des mères. Quel supplice il leur avait imposé pendant tant d'années!
Tous CCS germes de mécontentement se dévelop- paient d'eux-mêmes sans l'aide du ferment roya- liste, qui n'existait que dans un cercle politique étroit. Revenir à la République était impossible. L'abdication de l'empereur au profit du roi de Rome: un enfant avec la régence de Marie-Louise ! la bourgeoisie n'y voyait pas de garanties. Le conseil municipal s'était réuni en secret. Les négociants importants, les personnages appartenant à la riche société bourgeoise avaient imité cet exemple et avaient choisi pour délégué, un banquier très estimé, esprit résolu et libéral, M. Laffitte.
La sage bourgeoisie parisienne représentait exactement l'opinion publique ; elle comprenait que les Bourbons, quoique oubliés, devenaient les suc- cesseurs nécessaires de l'empereur renversé; et que, s'ils montraient du bon sens, s'ils avaient rintellit>ence de la situation, ils trouveraient les meilleures volontés au service de leur cause. C'est
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ce que dit Laffille le 30 mars l-Sl'i, dans une con- férence chez Marmont. La bourgeoisie, dès le !"■ avril, retrouvait l'organe de ses opinions, le Joîtrnal des Débats. Un arrêté des membres du gouvernement provisoire autorisait les Berlin à reprendre leur propriété.
Yeut-on savoir ce que l'Empire avait fait des caractères dans le monde officiel?
Dès le 3 avril, il n'y avait pas un magislrat, pas un administrateur qui ne remerciât le Sénat impé- rial d'avoir détruit l'édifice du despotisme. Et, parmi les auteurs ou les complices empressés de ces palinodies, quels noms trouvons-nous ? Les anciens conventionnels, le comte Merlin, le comte Sieyés, le comte Garât, le prince Gambacérès, le duc Fouché, même le comte Fontanes, et bien d'autres. Un homme restait digne et désintéressé, Carnet, qui n'avait pas voté l'Empire,
II
La Restauration a été pour la bourgeoisie l'école où elle apprit à aimer la liberté et à respecter le droit.
Jamais les questions ne furent aussi clairement posées que durant cette période si vivante de notre histoire; jamais les circonstances ne furent plus favorables à l'éveil de l'esprit politique; jamais les temps ne se prêtèrent mieux à l'examen des pro- blèmes constitutionnels; jamais les fautes com- mises ne groupèrent aussi plus intimement les résistances.
Il semble qu'une sorte de pari eût été follement engagé par les revenants de l'émigration pour
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irriter, exaspérer el jeter hors de ses gonds une nation jalouse, ombrageuse, qui entendait ne rien céder sur les conquêtes égalitaires et civiles de la Révolution.
Celte nation ne demandait alors que la fin de la guerre. Elle n'avait ni antipathie ni hostilité pour les Bourbons. Dans la mémoire des générations nouvelles, les noms du comte de Provence et du comte d'Artois n'avaient pas laissé de traces. Le prodigieux roman que la France venait de voir se passer sous ses yeux avait si fortement pris pos- session de son imagination, que les souvenirs môme de l'ancienne histoire étaient presque eflacés.
Heureusement une jeunesse s'élevait plus ori- ginale, plus intéressante, aussi passionnée que celle de 89, avec plus de maturité et plus de tris- tesse.
Pendant les longues guerres de la République et de l'Empire, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération nerveuse, conçue entre deux batailles, élevée dans les collèges au roule- ment des tambours. Surprise, humiliée, con- sternée, celte généi'ation se demandait si elle ne serait pas condamnée à rester à jamais le jouet des
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événements qu'elle se sentait impuissante à con- jurer. Toutes ces jeunes âmes faisaient silencieu- sement le vœu de se consacrer à la défense de la légalité, au culte du juste et du vrai.
Quelles leçons recevaient-elles à l'âge où toutes les émotions se gravent en traits ineffaçables! Si madame de Staël, abordant à Calais après dix î:ns- d'exil, eut le cœur serré en apercevant sur la rive l'uniforme prussien ; si, quelques jours après son arrivée, allant à l'Opéra, elle sentit monter des larmes à ses yeux en voyant l'escalier bordé de grenadiers russes et la salle garnie d'officiers étrangers; si elle se sentait honteuse de la grâce française prodiguée devant les vainqueurs, comme s'il était encore du devoir des vaincus de les amu- ser; qu'on juge du désespoir des jeunes hommes- de vingt ans élevés dans la croyance aveugle au bonheur de celui qui fatiguait la victoire ! Quet bouleversement dans ces têtes, cependant plus- fortes que les nôtres, alors que les Tuileries, le Louvre étaient gardés par les troupes de Blu- cherl Lorsque cette jeunesse intelligente et pa- triote vit paraître la tète des colonnes de l'Europe coalisée, elle éprouva la commotion qu'avaient dû ressentir les Romains, lorsque du faîte du
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Capilole, ils découvrirent les soldats d'Alaric. Mais (nous nous trompons) il y avait une classe d'hoinnes que dévoraient plus cruellement encore les douleurs de la patrie envahie. C'étaient ceux qui avaient combattu pied à pied pour la défendre. Serrés dans leurs redingotes boutonnées, cachant leurs décorations, froissant d'une main crispée, la pomme de leur canne comme la poignée d'un sabre, officiers et soldats de l'armée impériale regardaient et n'osaient en croire leurs yeux.
Lorsque Louis XVIII entrant dans Paris, le 3 mai 1814', descendit à Notre-Dame, c'était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie le long du quai des Orfèvres. Jamais figures humaines, au dire de Chateaubriand, n'avaient exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible.
« Au bout de la ligne (c'est l'auteur de la Monar- chie selon la Charte qui parle) était un jeune hus- sard à cheval, il tenait son sabre nu; il le faisait sauter et comme danser dans un mouvement con- Yulsif de colère. Il était pâle, ses yeux pivotaient dans leur orbite. Il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouf- fant des cris dont on n'entendait que le premier son. Il aperçut un officier russe; le regard qu'il
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lui lança ne se peut dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval et cer- tainement il eut la tentation de se précipiter sur le roi. »
En province aussi, les désenchantements de l'année 1814- étaient survenus brusquement. Pour la première fois on toucha les choses du doigt, on vit les mourants et les blessures. Un de ces petits incidents dont se compose la vie d'une population impressionnable donne bien l'idée précise de l'état d'esprit de la bourgeoisie des petites villes. Il ne s'agit ni de la Champagne, ni de la Lorraine dont le patriotisme légendaire entretenait l'entliou- siasme; il ne s'agit pas davantage de la Bretagne, de l'Anjou et de la Vendée, où malgré les efforts d'une administration habile, les vieux ferments de la guerre civile couvaient encore ; il s'agit d'une de ces provinces calmes, où s'élevait silencieuse- ment une des âmes les plus indépendantes, les plus sincères, les plus nobles qu'il nous ait été donné d'admirer.
Un matin de l'hiver de ISl^, près de Bourg, les oisifs étaient allés sur la route, selon la coutume, à la rencontre du messager. « Ce messager était un idiot dont l'intelligence n'avait gardé qu'une
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case pour le sentiment de la patrie. Ordinairement il tenait à la main une branche de chêne qu'il agi- tait de loin en signe de victoire. Son grand chapeau
(. à cornes était à demi couvert par une immense co- carde tricolore enrubannée, mêlée de pâquerettes. Ce jour-là, il ne tenait pas de branche à la main; quand nous fûmes près de lui, nous vîmes qu'il n'avait pas de fleurs à son chapeau. « Mauvaises » nouvelles ! » nous cria-t-il. « Les Kaiserliks ne sont » pas loin... » Et il continua son chemin à la manière des idiots, en trébuchant à chaque pas. J'avais at- teint le haut d'une montée. Je regarde, je vois une interminable file de cavaliers, jusqu'au bout de l'horizon. Ils étaient couverts de manteaux blancs, car il pleuvait. Ils venaient lentement, en silence, les deux rangs écartés aux deux bords de la route. Ma mère pleurait. Voilà donc à quoi avaient abouti tant d'efforts prodigieux ! Qui eût cru que jamais on eût vu ce jour-là? Le bruit des pas des chevaux résonnait au milieu du silence des hommes comme sur une tombe. Depuis ce moment, on a cessé d'a- voiren France la vie légère. Auparavant, même dans le plus grand péril, on gardait une certaine séré- nité, elle s'est perdue et ne se retrouvera pas.^ *
1. Qiiinct, Histoire de mes idées.
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C'était la première invasion. Contre-coup inat- tendu des émotions ardentes et de l'exaltation des sentiments douloureux ! La bourgeoisie, soumise et muette, un mois à peine aupaiavant, devint tout à coup avide de lire et de parler. Cette rapide trans- formation s' expliquait par la longue incubation de la rciïexion concentrée, et par la culture d'esprit que l'Université avait donnée aux générations nouvelles. Si les souffrances morales étaient profondes, que dire des détresses matérielles? La propriété ru- rale était encore plus atteinte que l'industrie; l'ap- pauvrissement était visible. Les bras manquaient. Les femmes et les enfants s'attelaient à la charrue. On ne rencontrait plus d'hommes dans les campa- gnes. Le voyageur était frappé de ces symptômes d'inaction et d'agitation tout à la fois. Dans une aussi redoutable crise, cette anxiété des esprits n'aboutissait pas à l'unité morale, et, s'il y avait communauté de malheur et d'expérience, il n'y avait pas communauté de pensées.
La haute bourgeoisie parisienne, avide de paix, plus désintéressée des emplois, préoccupée de la reprise des affaires et du travail, fut convaincue la première que le rétablissement des Bourbons était la seule solution raisonnable.
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La majorité des commerçants, le barreau, les esprits éclairés mettaient cependant deux condi- tions absolues au retour de la monarchie légitime : ne pas alarmer les intérêts nouveaux de la société française et constituer une liberté sage plaçant désormais la nation à l'abri des caprices de la volonté d'un seul. Les Bourbons sauraient-ils vivre avec la France moderne? La connaissaient-ils? Comprendraient-ils qu'elle avait donné à la Révo- lution, son sang, son cœur, et qu'au-dessus des crimes commis par quelques-uns, il y avait l'égalité et la sécularisation conquises par tous et pour tous?
Tel était le problème. Louis XVIII heureusement avait longtemps habité la patrie du régime parle- mentaire; on croyait pouvoir compter sur son expérience. Le Sénat impérial, pénétré par l'esprit pubhc. tentait, durant l'interrègne, de réaliser dans une constitution les principes elles idées pour les- quels avaient lutté les membres les plus éminents de la Constituante, Mirabeau, Meunier, Malouet ; mais dans la crainte d'être chassés comme des ma- nants, les sénateurs avaient imité les convention- nels en 1795, avec la cupidité en plus. Ils avaient stipulé qu'ils feraient tous partie du Sénat nouveau
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et avaient ainsi enlevé à leur œuvre toute autorité et tout crédit.
Malgré sa phrase malheureuse au prince régent d'Angleterre, le comte de Provence avait mis à pro- fit les longues méditations de l'exil. D'autre part, les écrits substantiels de Benjamin Constant sur la distribution des pouvoirs, une brochure de Boyer- Fonfrède sur les avantages d'une constitution libé- rale, étaient dévorés par des milliers de lecteurs et contribuaient à préparer l'éducation politique des classes moyennes. C'était à qui travaillerait le plus à acquérir les connaissances politiques nécessaires. En quelques semaines, les intelligences avaient fait un immense effort. L'heure de l'apaisement sem- blait enfin avoir sonné pour notre malheureux pays.
Malgré les vieilleries du préambule et la consta- tation des dix-neuf ans de règne, bien qu'elle fût octroyée et qu'une atteinte eût été ainsi portée au principe de la souveraineté nationale, la Charte n'en fut pas moins bien accueillie par la bourgeoi- sie. Elle y vit une adhésion implicite aux idées de 89, une satisfaction donnée aux vœux essentiels de la Révolution. Elle espérait d'ailleurs qu'en recon- naissant les gouvernements antérieurs, on ne
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déclarerait pas nulle leur autorité ; qu'en choisis- sant dans les classes moyennes des ministres, des administrateurs, des généraux, des magistrats, on n'appellerait pas l'égalité une maladie du siècle; qu'en proclamant la liberté des cultes, on ne repré- senterait pas l'unité de foi religieuse, commel'idéal à atteindre; qu'en traitant de calomnie le soup- çon de ménager le retour de l'ancien régime, on ne l'offrirait pas aux regrets de la dynastie et des gens « bien pensants ». En un mot, suivant la pa- role d'un de ses chefs les plus autorisés à parler en son nom, M. de Rémusat, la bourgeoisie espérait qu'en cédant sur les giandes lignes à Vesprit du temps, on ne le qualifierait pas d'esprit d'impru- dence et d'erreur.
Pour écarter de sa pensée ces contradictions d'un gouvernement qui néanmoins lui fut utile et développa dans tous les sens son activité, la bour- geoisie oubliait alors que, si l'éducation ne man- quait pas au parti royaliste, l'étude et les lumières lui faisaient absolument défaut; que, dans la vieille noblesse militaire on rencontrait une haine aveugle de ce qui s'était réalisé en France depuis trente ans, et la conviction qu'avec six mille gentils- hommes bien armés, on eût arrêté à jamais tout
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le mouvement révolutionnaire. La bourgeoisie ou- bliait que même chez les hommes du parti roya- liste qui s'étaient livrés à l'étude, l'aversion du présent faisait adopter pour chefs d'école deux écrivains d'une incontestable vigueur, de Maistre et de Bonald, l'un et l'autre affirmant comme une vérité qu'aucune loi fondamentale et constitution- nelle ne peut être écrite, et que, si elle est écrite, elle est nulle; qu'il fallait s'en fier pour l'établis- sement des libertés publiques à l'action lente et mystérieuse du temps; et que, si la Révolution française avait abouti à d'abominables excès et des déceptions, c'est qu'on avait voulu tout régler et tout écrire.
En province, une inquiétude plus grave et plus matérielle préoccupait la bourgeoisie des cam- pagnes; elle avait acquis à diverses dates des biens nationaux. L'attitude des émigrés qui rentraient faisait redouter toutes les revendications imagina- bles.
La société française offrait du reste à ce moment un spectacle singulier. Aux uniformes de la garde impériale se mêlaient les uniformes des gardes du corps et delà Maison-Rouge, exactement taillés sur les anciens patrons.
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« Le vieux duc d'IIavré, avec sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal Victor. Le duc de Mouchy, qui n'avait pas vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du maréchal Oudinot, tout criblé de blessures. Les dames de l'ancienne cour impériale introduisaient les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours du palais. Dans les rues, on voyait passer des émigrés caducs, avec des airs et des habits d'autrefois. » Le passé et le présent, qui se trouvaient face à face, ne se reconnaissaient pas. La noblesse de province, au moins celle qui n'était pas riche, était venue en foule à Paris pour demander la restitution de ses biens, et solliciter, en attendant, des places de tout genre et de (oute valeur. « Arrivaient des députations de Bordeaux et d'autres villes du Midi avec des brassards, des capitaines de paroisse de la Vendée surmontés de chapeaux à laRochejaquelein*. »
Les émigrés que le roi ramenait avec lui n'avaient pas pu prendre à l'étranger une idée vraie des chan- gements survenus depuis un quart de siècle dans
1. Voy. Mémoires cC Outre-Tombe, Chateaubriand.
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notre droitpublicet dans nos mœurs. Delà meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIII qu'un roi continuant Louis XV et Louis XVL M. Beugnol, à qui ils adressaient leurs réclamations, îes blessait en essayant de les convertir. Il profa- nait à leurs yeux le sanctuaire de la légitimité. Tous ces hobereaux se montraient peu traitables sur les conséquences nécessaires du principe de l'égalité de l'impôt; ils parlaient d'exemption et menaçaient d'avance le percepteur. Quand ils sor- taient des ministères, ou des antichambres dUi comte d'Artois, ils rencontraient les officiers ei demi-solde ou les soldats mutilés qui revenaien de Montmirail, de Champaubert et des garnison des bords du Rhin. Ceux-là étaient convaincu! que, en leur absence, l'étranger aidé de quelques nobles et de quelques prêtres avait seul ramené lei Bourbons, et cette idée les remplissait d'une véri table fureur contre la vieille monarchie.
Elle était, en effet, bien juste cette comparaison empruntée à l'un des moralistes satiriques du moyen âge : le vieux monde endormi se réveillant et se heurtant au monde nouveau qu'il croyaiti disparu et qu'il rencontrait à chaque pas.
Comme au début de tout gouvernement, il y eut.
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pourtant une sorte de trêve. On était au lendemain du despotisme de l'Empire, et la liberté de la presse était jugée assez favorablement. Les blessures d'amour-propre ne s'étaient pas encore avivées. La bourgeoisie se contentait de rire ou de hausser les épaules devant les ridicules ; ou bien elle fredon- nait les chansons d'un jeune poète inconnu qui s'appelait Déranger. La trêve devait être de courte durée.
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m
Bien qu'elles fussent représentées par la Cham- bre de 1814-, les classes moyennes étaient stupéfaites d'avoir passé tout à coup du régime le plus orageux à un état presque tempéré. Encore toutes meurUies de la main pesante de l'empereur, elles doutaient de la réalité du gouvernement parlementaire. Faibles, timides, ignorant leur importance el/ comme surpris de la liberté, les députés élus eol vertu de la constitution impériale ne comptaien pas, dans leurs rangs, d'hommes d'un talent supé rieur. Ceux qui étaient de la bourgeoisie prenaien néanmoins au sérieux les déclarations de la Charte On le vit bien, lorsque dans deux circonstances, le
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tendances nouvelles elles instincts anciens selrou- \ lent inopinément mis en présence.
Déjà, lors de l'ouverture du Corps législatif, le 4 juin, les frémissements etlesmurmures s'étaient élevés quand le chancelier d'Ambray, dans un dis- cours plein de réserves maladroites, à la fois dé- fiant et provocateur, avait blessé la Révolution, elTacé vingt-cinq ans d'histoire, daté le règne de Louis XVIII de la mort de Louis XVI. Des inquié- tudes vagues étaient mêmes nées dans cette séance^ lorsque l'un des théoriciens les plus inintelligents de la royauté, M. Ferrand, avant de donner lecture do. la Charte, l'avait appelée un don et non un
'it. Mais le premier choc véritable de l'opiniott [publique fut déterminé par la présentation et la [discussion du projet de la loi sur la presse. Le spec- jtaclc d'une assemblée libre commençait à captiver ivivement Paris. Le rapport de Raynouard faisait ^'objet de toutes les conversations. Sans doute l'élo- tquence de la tribune était encore inexpérimentée; ;sans doute on ne savait pas encore soutenir une [discussion, ni se passer de discours écrits; néan- [moins l'émotion des assistants fut telle, que les Uribunes durent être évacuées.
Une autre mesure qui touchait davantage aux.
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intérêts matériels fut mal exposée et mécontenta, au lieu de calmer,les acquéreurs de biens nationaux. L'Etat avait encore entre les mains 350,000 hecta- res de bois et de pâtures confisqués sur les émigrés. Il était juste de rendre à d'anciens propriétaires les biens que l'État possédait, et il était politique de res- pecter enmême temps des aliénations quelesannées etdestransactions subséquentes avaient consacrées. Mais les maladresses de M. Ferrand ne se comp- taient plus ! D'une loi de réconciliation, sa phrase en l'honneur de ceux qui avaient toujours suivi la ligne droite, sans jamais en dévier, fit une me- nace de guerre civile. Au contraire, le rapport ferme et sévère de M. Bédoch, qui conquit, ce jour-là, une popularité facile, fut accueilli avec enthousiasme par le public.
Ce n'est cependant pas le mécontentement des opinions, ce n'est pas même l'inquiétude des inté- rêts qui pourrait expliquer le changement subit qui s'opéra dans la bourgeoisie quatre ou cinq mois après la rentrée des Bourbons.
En dehors du roi, garanti des folies dangereuses par la justesse de son esprit et par son scepticismeJ une influence funeste, celle du parti des ultras' comme on l'appelait, grandissait au pavillon Mar-
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san,souslepatronnage inconsidéré du comte d'Ar- tois. C'est là que venait s'inspirer la Quotidienne, qui revendiquait nettement pour le roi le droit suprême de pourvoir aux vides de la constitution, qualifiant les libéraux de jacobins à demi-solde, comparant le journal le Censeur, rédigé par Du- veyrier.à VAmi du peuple de Marat. C'est là que trouvait crédit le Journal royal créé pour défendre dans toute leur pureté les doctrines de M. de Bo- nald. C'est là qu'on établissait cette thèse célèbre : « De même qu'il n'existe qu'un soleil dans l'uni- vers, il ne peut exister qu'un chef dans la société; le chef tient son autorité de Dieu. La souveraineté est indivisible et inhérente au gouvernement. Sup- poser dans une monarchie deux autorités suprêmes, deux volontés générales, c'est donner à l'État deux souverains. »
C'était surtout là que s'organisaient ces sociétés qui, dans le Midi et dans l'Ouest, sous couleur de royalisme, usurpaient les véritables fonctions du gouvernement et reconstituaient par leurs exagéra- tions, dans chaque ville, petite ou grande, un parti hostile à la Restauration. Par une aberration que rien ne justifiait, ni la fortune, ni le talent, ni les services rendus, les blessures les plus vives étaient
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porlées aux amours-propres dans un pays fanatique d'égalité.
Ainsi le ministre de la guerre, le général Dupont, voulant réduire à une seule les trois écoles mili- taires de Saint-Cyr, de Saint-Germain, de La Flèche, visait, dans l'ordonnance qu'il faisait rendre, l'édit de janvier 1751 et semblait annoncer l'intention d'écarter des écoles militaireslajeunessebourgeoise, pour y admeltre exclusivement la noblesse. Sans parler des incidents relatifs aux invalides, aux or- phelins de la Légion d'honneur, dans lesquels la vieille armée s'était sentie atteinte au cœur, l'arres- tation du général Exelmans, pour une lettre écrite au roi Murât, avait mis en mouvement le droit de pétition aux Chambrés, et répandu, dans la bour- geoisie qui lisait, celte conviction qu'il y avait en France comme deux nations.
Celait surtout dans la vie sociale que se mar- quaient ces antagonismes de classe, inconnus sous l'Empire. La vanité recréait les divisions. En haut lieu, les femmes, plus jalouses, se plaignaient avec amertume, les unes, les titrées, de se voir con- fondues avec les bourgeoises de la Révolution, les autres, de se voir dédaignées ; et, sans rendre res- ponsable le roi, elle s'en prenaient à son parti. En
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province, dans certaines villes, on allait jusqu'à ou- vrir lin scrutin, dans la société royaliste, à j'effet de décider si l'on recevrait telles ou telles femmes dont les maris, disait-on, s'étaient mal conduits en 89. Là où ces étranges exclusions n'étaient pa& prononcées, l'air insultant, le mot blessant y sup- pléait et finissait par produire le même résultat.
Il commençait alors à se fonder, dans chaque chef-lieu un peu important, deux cercles : l'un, le cercle des nobles ; l'autre, le cercle du commerce ou du barreau, tous les deux aussi exclusifs l'un que l'autre et représentant des goûts, des senti- ments, des passions opposés. Tandis qu'à Paris,, où siégeaient deux assemblées, dont les membres étaient issus pour la plupart des classes moyennes, la morgue et la hauteur de l'aristocratie royaliste rencontraient des obstacles, dans les départements,, en revanche, elles se déployaient à l'aise et se ma- nifestaient par les scènes les plus incroyables. En Provence, en Normandie, en Bretagne, en Langue- doc, d'anciens seigneurs avaient voulu que, dans l'église du village, on leur présentât l'encens, d'autres que le pain bénit leur fût offert, avant de l'èlre aux autorités municipales. Ils avaient pro- voqué des conflits ridicules qui avaient été dé-
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nonces aux Chambres et dont la publicité faisait justice.
Les anoblis de TEmpii e, mis au second rang par le rétablissement de l'ancienne noblesse, compre- naient que la classe bourgeoise d'où ils sortaient pouvait seule leur donner un appui. Ils briguè- rent donc ostensiblement son alliance, rentrèrent dans ses rangs et la plupart des sénateurs et des généraux nommés par Napoléon se trouvèrent ainsi placés à côté des chefs de la bourgeoisie libé- rale.
Un exemple, éclatant entre autres, montra la dif- férence que vingt-cinq ans de pratique de l'égalité avaient apportée entre deux régimes. Une fête était donnée le 29 août à la famille royale dans les salons de l'hôtel de ville de Paris. On commença par en- lever à la garde nationale le poste d'honneur pour le remettre àla Maison-Rouge. On n'admit à la table des princes que les dames de la cour ; mais ce qui acheva d'humilier la bourgeoisie, ce fut de voir le préfet de la Seine, debout derrière Louis XVIII, pas- sant les plats, la serviette sur le bras, changeant les assiettes, et les conseillers municipaux, M. Bel- lard en tête, remplir le même office auprès du duc d'Angoulême et du duc de Berry. On n'en revenait
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pas. Le même spectacle ne put se renouve- ler.
Un autre point devait être la pierre d'achoppe- ment de la royauté restaurée. Sans être impie, la classe moyenne voulait être libre dans ses croyances et ses usages. Un peu gouailleuse, héritière des idées du xviii* siècle, elle ne voulait pas, qu'au point de vue religieux, on prît à rebours ses goûts, ses mœurs et même ses travers. Il fallait infinimen: de tact pour la réhabituer aux pratiques pieuses; on en manqua. Il fallait surtout se garder de laisser prendre ou même de paraître accorder au clergé une influence dans le gouvernement. Mais, parmi tous les actes de Napoléon, le Concordat avait été le plus entravé par les Bourbons, dans leur exil. Si quelques prélats s'étaient alors refusés à donner au pape une démission sollicitée, l'influence du comte de Provence et du comte d'Artois n'y avait pas été élrangère. On se répétait les conversations qui indiquaient la résolution d'introduire des chan- gements dans ce grand traité de paix. L'émoi com- mença à naître chez les commerçants quand une ordonnance voulut les obliger à fermer, dès le malin du dimanche, les boutiques ouvertes jusqu'à midi et à faire vider les chantiers où l'on travail-
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lait une partie du jour. Le Parisien disait qu'on allait avoir un gouvernement de dévots.
Sous l'influence de ces diverses causes, l'apaise- ment qui s'était manifesté au début de la Restaura- tion avait fait place des deux côtés à l'irritation. La France ancienne et la France nouvelle, étonnées de se retrouver en présence, s'observaient, se lâtaient, et se séparaient peu à peu. Quoique tout fût grave dans ses conséquences, rien dans cette rupture n'était encore définitif. Elle résultait de la susceptibilité froissée, plus que de la colère. Nulle action énergique du pouvoir sur la société ou de la société sur le pouvoir ne se produisait. Grâce à ce sentiment d'instabilité qui est le vice redoutable de la nation, circulait déjà ce mot que tous les gouvernements : empire, royauté, république, entendent successivement prononcer : Cela ne peut pas durer.
Madame de Staël, avec la pénétration de son vi- goureux esprit, avait compris la première qu'on se trompait, en croyant captiver l'armée par la nomi- nation du maréchal SouU au ministère de la guerre. Son premier acte, l'érection d'un monument aux émigrés de Quiberon, lui avait enlevé la faveur de ses compagnons d'armes et n'avait pas désarmé les
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royalistes. C'était une erreur profonde des per- sonnes élevées dans l'ancien régime d'attacher une trop réelle importance aux chefs : les masses étaient devenues tout, et les individus, peu de chose.
Au milieu de l'atonie de la bourgeoisie, la nou velle du débarquement de Bonaparte sur les côtes de France tomba comme un coup de foudre. La veille, madame de Staël s'était rendue aux Tuile- ries pour faire sa cour au roi. En sortant, elle aper- çut sur les parois de l'appartement les aigles de Napoléon qu'on n'avait pas encore enlevées et elles lui paraissaient être redevenues menaçantes.
Ses pressentiments ne la trompaient pas; et quand, le lendemain, la nouvelle fut certaine, elle dit à M. de Lavalette ce mot caractéristique : « C'en est lait de la liberté si Bonaparte triomphe; et de l'indépendance nationale, s'il est battu. »
IV
Tandis que la masse du peuple, dans les villes, éprouvait une préférence d'instinct pour l'homme qui avait si puissamment remué son imagination, tandis que les cocardes tricolores conservées par les vieux soldats au fond de leurs sacs reparais- saient avec une promptitude magique, la bourgeoi- sie, au contraire, inquiète et troublée, ne dissimu-i lait pas ses désirs croissants de liberté et de paix. A Paris, elle eût préféré conserveries Bourbons, ei leur résistant dans les départements où les amours- propres avaient été plus atteints, où les acquéreurs de biens nationaux se croyaient menacés; les corps municipaux, à travers des protestations de dévoue-
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 181
ment, déclaraient hardiment qu'ils acceplaient le nouvel empire s'il devait être entièrement différent du précédent. Nous ne parlons pas des olficiers. Certains que l'Europe entière se coaliserait contre l'empereur, ils étaient résolus de mourir pour leur idole.
Lui, cependant, s'avançait sans obstacle, escorté par les fantômes de ses victoires; les régiments qu'on envoyait pour l'arrêter, entraînés par une attraction irrésistible, ne faisaient que grossir son cortège. 11 avait compris, après quelques étapes, que, si l'armée et les populations rurales lui étaient favorables, une opinion libérale s'était formée dans les classes moyennes. 11 s'apercevait qu'il y avait désormais, en France, d'autres volontés que la sienne, et il avouait à M. de Lavalelle qu'il était eftrayé de l'énergie de tout ce qui l'entourait.
Le vœu général de la bourgeoisie, qui avait ac- clamé, par haine des émigrés, le retour de l'île d'Elbe, était de ne plus confier désormais à un seul homme la fortune de la France, d'avoir un gouver- nement de publicité, avec un ministère responsable devant les Chambres. Napoléon, de son côté, était résolu à tenter l'épreuve. On sait le rôle joué par
le publiciste qui savait le mieux les théories con-
11
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stiUUioïineUes et qui, la veille, avait dénoncé l'em- pereur au monde comme un criminel. Si Benja- min Constant tint la plume au nom des classes éclairées, l'honnête et candide Sismondi, prompt à l'espérance, leur fit mieux connaître le tempé- rament du héros converti malgré lui aux idées libérales. Au fond. Napoléon pensait que, pour satisfaire la nation et se rattacher, il suffisait de se poser nettement en face des Bourbons, sur le terrain d;e la Révohitrorr, avec l'égalité absolue devant la loi, le nivellement des impôts et l'accès de tous tes citoyens à toutes les fonctions publiques. Les vieux hommes d'État de l'Empire, les anciens conventionnels qui l'avaient toujours servi, ne se sentaient pa& plus de goût que leur maître pour d'autres essais de liberté.
L'acte additionnel n'en fut pas moins un change- ment radical dans l'état des choses; et cependant toutes les correspondances du temps constatent que jamais la liberté ne fut plus mal accueillie. L'opinion s'obstinait à retrouver la trace de l'es- prit absolutiste de Napoléon dans le préambule qui mentionnait avec éloge la série des con- stitutions de l'Empire, dans le maintien de la con- fiscation et surtout dans la conservation des collèges
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électoraux à vie. Les témoins les plus favorables à l'empereur ne se rappelaient pas avoir vu, dans l'esprit public, un changement pareil à celui qui eut lieu à Paris lorsque parut l'acte additionnel. L'enthousiasme des patriotes se transforma incon- tinent en froideur glaciale; ils tombèrent dans le découragement.
Mais, en dehors de l'élite de la bourgeoisie, on ne s'occupait guère, dans les petites villes et les campagnes, de l'acte additionnel. La liberté, pour la plupart, consistait en effet dans la mise à l'écart des nobles^ d'ans le retour des beaux grenadiers avec le drapeau tricolore et dans la vision loin- taine, au fond d'une région presque inaccessible, de l'empereur à cheval. Qui ne se souvient dans Henri Heine du tambour Legrand, qui avait des larmes qu'il ne pouvait pas pleurer, et de ces deux anciens soldats revenant de captivité? C'étaient les senti-
^ ments qui pour beaucoup tenaient la place des
' théories constitutionnelles.
La haute bourgeoisie voyait, au contraire, claire- ment que le rétablissement de Napoléon, s'il four- nissait des garanties pour la stabilité des principes sociaux de la Révolution, laissait des doutes sur la durée des libertés politiques et donnait la certitude
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d'une large effusion de sang. Elle pressentait main- tenant que le dénouement fatal de cette crise serait le retour de Louis XVIII, ramené par l'étran- ger.
Qu'importait la cérémonie du champ de Mai? Les électeurs quittaient Paris tristes et mécontents, après avoir vu défiler 20 000 soldats qui saluaient leur empereur avant de mourir. Malgré des efforts même révolutionnaires pour réchauffer l'enthou- siasme éteint, il semblait que la foi dans sa foriun^ eût abandonné l'empereur lui-même, depuis soi entrée à Paris. Il sentait qu'il n'était plus second] par le zèle ardent et dévoué auquel il était accoi tumé. « Ils m'ont laissé venir, disait-il à Mollien] comme il les ont laissés partir. » Avec sa nature italienne et fataliste, il était le premier à déclarer" que le destin était changé pour lui, et qu'il perdait là un auxiliaire que rien ne remplacerait.
Le comte Miot de Mélito, qui revenait en qualité de commissaire extraordinaire de visiter Nantes^ La Rochelle et Poitiers, avait été frappé de l'aver-i sion violente que les femmes de la bourgeoisie manifestaient pour Napoléon. Elles s'efforçaient d( îO iffler leur haine à tous ceux sur lesquels ellec exerçaient quelque influence. Dans un dernieî
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entretien qu'il eut avec l'empereur, le comte Miot ne put lui cacher celte inimitié avouée des femmes. « Et, ajouta-t-il, en France, cette sorte d'adversaires n'est pas à dédaigner. — Je le sais, s'écria l'em- pereur, on me le redit de tous les côtés et je n'en puis douter. Je n'ai jamais voulu admettre les femmes dans les secrets du cabinet et je n'ai jamais voulu les laisser se mêler du gouvernement; elles se vengent aujourd'hui. » Il se trompait: c'étaient, toujours, les mères qui l'exécraient.
Évidemmentle grand homme de guerre était hors de son naturel. Le faux de sa situation éclatait de toute part. Sa place était à l'armée. Dès qu'il fut parti, on compta les heures qui devaient s'écouler avant le duel suprême. Les cœurs généreux qui onl vécu alors ont vécu deux fois. Si nous en croyons les souvenirs éloquents d'un des esprits les plus éminenls de la bourgeoisie parisienne, les cerveaux étaient tendus vers une seule idée. Paris sans soldats, avec sa garde nationale peu nom- breuse, avec ses fédérés irrégulièrement armés, Paris était dans une torpeur inquiète, dans le silcn e des grandes craintes et des grandes co- l re-.
Napoléon avait laissé derrière lui la Chambre des
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représentants, image confuse des classes moyennes, indécises et troublées par le long éblouissement de la gloire. Dans ce rôle de quelques jours où ils étaient impuissants à empêcher que le sort de la France ne se décidât dans les plaines de la Belgique, les représentants comprirent que soutenir la guerre contre loule l'Europe était absurde ou cou- pable. Le retour subit de Fempereur après Wa- terloo, en consternant toutes les âmes, lui ravit les derniers restes de l'afifectiion publique. Pou- vait-on accuser la France d'inconstance et de légè- reté vis-à-vis de lui? Mais c'était oublier, suivant la parole de La Fayette, qu'elle avait suivi Napoléon sur cinquante champs de bataille, dans les sables d'Egypte, sur les rives de la Tistule, sur celles du Guadalquivir et du Tage. C'était pour l'avoir ainsi suivi que la Fiance avait perdu trois millions de ses enfants sacrifiés à l'ambition d'un seul homme. C'était assez. Le devoir de la bourgeoisie était de sauver la patrie.
Dans la garde nationale parisienne, on était généralement bien disposé pour la Chambre; et, quand un député de Paris, un grand boaigeois, Benjamin Delessert, fit appel à la légion dont il était colonel et lui demanda de venir protéger.
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contre toute tentative violente, la représentation du pays, son appel fut facilement entendu.
Deux jeunes avocuts firent alors, avec des fortunes diverses, leurs premiers pas dans la vie publique. L'un, légiste de premier ordre, réunissant toutes les qualités d'esprit et tous les défauts de caractère de la bourgeoisie, devait être plus particulièrement appelé sous la seconde Restauration à prêter l'ap- pui de son bon sens vigoureux, de sa science juri- dique, de son esprit incisif à toutes les causes politiques retentissantes. Il ne se pressait pas d'aborder la tribune, alors qu'il tr<i>uvait à la barre autant de popularité et un rang indiscuté. L'autre, plus passionné avec des dehors fix)ids, appartenait tout entier à la Révolution : d'un caractère i ado m p- table et désintéressé, aimant les luttes parlemen- taires pour elles-mêraes, n'y perdant jamais son sang-froid, il devait mourir en pieine vigueur de l'âge, sans avoir pu appliquer au pouvoir ses facultés de gouvei'aement. Le premier s'appelait Dupin; le second, Manuel.
Dupin- dès son entrée à la Chambre des repré- sentants,