From the Library of Henry Tresawna Qerrans Fellow of tVorcester Collège^ Oxford 1882-JÇ21 Given /oUnA^ersi^.o.^.loronte iVbifa ri Sj his JVife ^ BINDING TTC' /x LA BOURGEOISIE FRANÇAISE 1789-1848 CALMANN LÉVY, ÉDITEUR DU MÊME AUTEUR Format iii-8<> LE COMTE DE MONTLOSIER ET LF, GALLICA- NISME 1 vol. LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONÏ. . * . . 1 — LA BOURGEOISIE FRANÇAISE 1 — MADAME DE CUSTINE 1 — LA JEUNESSE DE LA FAYETTE ....■...,. l — LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. . . 1 — Format grand in-18 LA COMTESSE PAULINE DE BKAUMONT 1 VOl. ÉTUDES d'un AUTRE TEMPS i — MADAME DE CUSTINE 1 — Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège. EMILE COLIN — IMP. DU LàONT fo-^Alk At BARDOUX (t LA BOURGEOISIE FRANÇAISE 1789-1848 PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 1893 ' Droits de reprodaction, de traduction et de représentation réservés» WO«OBfiTER COLLEOe •XfOlUL IV Les légistes, après avoir été les patrons dévoués des paysans dans leurs légitimes revendications, servirent de guide à la Constituante dans la refonte de la société civile. Les noms de ces admirables et vaillants bourgeois sont gravés, pour la plupart, dans le martyrologe de la Révolution. Ceux qui survécurent, apportèrent, sous le Consulat, la même volonté que le premier jour à l'achèvement de leur œuvre sociale et la firent définitivement consacrer. Ils n'avaieut pas tous le caractère à la hauteur du talent; mais, par leurs défauts, ils mon- trèrent que la classe dont ils étaient sortis élait plus encore jalouse d'égalité que de liberté. Ils I PENDANT LA RÉVOLUTION. 27 avaient voulu l'une surtout pour assurer l'autre. Au milieu de cette foule d'hommes d'un sens droit et d'une intelligence vaste, comment ne pas nommer Merlin ? Il est impossible de nepas admirer ce labeur gigantesque qui lui permit de suffire à tout. Presque à lui seul il a, dans le comité fôodal, réalisé en détail et avec précision l'abolition décrétée en principe seulement dans la nuit du 4 Aoiit. Cette œuvre d'un profond savoir, il en est le commentateur lumineux dans un recueil célèbre; presque seul il verra clair dans cette confuse légis- lation intermédiaire. Investi du ministère de la jus- tice, non seulement il sera administrateur, mais il trouvera le temps de répondre directement aux tri- bunaux, aux officiers du ministère public, même aux juges de paix qui le consultent sur des questions de droit embarrassantes. Procureur général à la cour de cassation, il consolidera la Révolution par une jurisprudence immuable dans ses grandes lignes. Pourquoi faut-il que tant de talent, une raison si lumineuse, un esprit si audacieux dans ses conceptions juridiques, une volonté si persistante dans l'organisation de lanouvellesociété civile, aient été associés souvent à tant de faiblesse de caractère et à des mesures qui ont diî peser sur sa conscience 1 28 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Ce ne sera pas le seul exemple où, dans ce monde de haute bourgeoisie, nous trouverons des taches qui feraient presque désespérer des vertus de notre race. Saluons du moins, à cette aube éclatante et pure de leur vie publique, les représentants de l'esprit bourgeois qui apportèrent à la Constituante tant d'amour de l'humanité, tant de vigueur dans le dernier assaut livré à l'ancien régime, tant de confiance dans l'avenir et tant d'enthousiasme désintéressé dans une entreprise grandiose ! Il est des noms parmi eux qu'on répète volon- tiers, ceux de Lanjuinais, de Le Chapelier, de Thouret,d'Enjubault, deRœderer, celui de Tronchet, si vénéré qu'un décret l'appelait un jour à la tri- bune de l'Assemblée pour qu'il donnât son avis; Tronchet, une âme si parfaite que, en 1807, lors- que la mort le frappa, les juges les plus sévères s'inclinèrent devant cette renommée sans tache et cette sévère probité. Il en est d'autres encore dont nous réveillerons les ombres respectées : Malouet, en qui l'Auvergne avait mis son bon sens politique et ses facultés équiUbrées; Mounier, le plus pas- sionnément raisonnable d'eux tous, le mieux pré- paré à un rôle important dans les jours de liberté calme; Barnave, le plus éloquent et le plus sincère PENDANT LA RÉVOLUTION. 29 de CCS jeunes hommes que la philosophie et le droit avaient formés; Adrien Duport, qui n'avait pas été élu par le tiers état, mais qui lui appartint, dès le premier jour, par sa mâle altitude, par ses senti- ments démocratiques; Duport, à qui nous devons l'introduction du jury. Tous, pleins d'illusions et épris de justice; tous, il est vrai, dominés par les abstractions; mais est-ce que les abstractions sub- limes ne gouvernent pas les âmes, ne grandissent pas les caractères en élevant les pensées? Dès les premiers jours de la Constituante, le vote individuel avait été substitué au vote par ordre; toute distinction de rang et de préséance entre les députés avait été prohibée; l'admissibilité, sans distinction de naissance, aux emplois civils et mi- litaires, avait été proclamée ; et, comme un sym- bole est nécessaire aux yeux pour constater le triomphe d'une idée, la destruction de la Bastille prenait ce caractère pour la bourgeoisie. Le lendemain du 14 juillet, Etienne Delécluze, tout enfant, se promenait sur les boulevards avec son père : L'abolition du retrait lignager que pouvaient exercer eu cas de vente les parents du vendeur et qui était enraciné dans les habitudes des pays coutumiers, fut la conséquence des dispositions destructives de la constitution féodale dans la famille. Il n'y eut pas de résolution plus conforme à l'esprit qui animait le foyer domestique du xviii" siècle; et le cœur des mères, dans ces heures 34 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE trop rares d'union patriotique, battit du même mouvement que celui des enthousiastes fondateurs du monde moderne. On ne connaît pas vraiment la Révolution si l'on n'a pas lu les travaux des comités de l'Assemblée et surtout les admirables rapports de Merlin sur les droits féodaux, sur les retraits de bourgeoisie, sur le retrait lignager, sur les successions, sur les réserves coutumières et les dévolutions. C'est dans ces résumés de la science juridique, dans ces pages écrites sous l'inspiration ardente de l'opinion, bien plus que dans les discussions de l'Assemblée, dis- cussions souvent abrégées, qu'il faut suivre le gigantesque effort de nos aïeux pour constituer la société civile qui nous abrite. Nous n'avor.s qu'à louer dans cette première partie. Après avoir établi dans la famille la justice et l'égalité, les classes moyennes essayèrent en politique de les concilier avec la vieille monarchie, et, «entativc plus grave! de faire entrer la démocratie dans les nouveaux rapports de l'Église el de l'Etat. Sur la question religieuse, la bourgeoisie de la fin du xviif siècle avait des opinions très arrê- tées. La bourgeoisie parisienne, dans la réunion préparatoire des élections, avait pris une attitude particulièrement hostile au clergé. Elle ne voulait pas de la religion sous forme d'institution poli- tique. Le souffle du xviir siècle, en desséchant les croyances positives, avait laissé chez la plupart de ceux qui l'avaient respiré un déisme qui suffisait à leurs aspirations. Le cahier rédigé parladéputatlon de Paris manifeste clairement cet état des esprits . Ils furent cependant entraînés à commettre une des plus sérieuses atteintes contre la liberté de conscience. 36 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Leur éducalion juridique obscurcit sur ce point leur intelligence. Un reste de levain janséniste fer- menta dans un groupe ayant pour chefs Camus, Martineau, Treilhard. L'idée dominante des vieux légistes était la subordination de l'Église au pou- voir civil. Leurs luttes séculaires avec la cour de Rome, leurs goûts de clergé national et soumis au roi, avaient constitué un tempérament absolument rebelle à la conception d'une Église libre dans l'État. C'est une erreur profonde que de croire qu'il y ait eu alors un moment où la question de la sépa- ration de l'État et de l'Église pût être portée avec succès devant l'opinion publique. Même quand la Révolution avait tout brisé, quand le scepticisme avait tout remis en question, à l'époque où Bona- parte négociait le Concordat, la bourgeoisie, en ma- jorité, n'eût pas compris qu'on laissât l'Église libre. C'était une de ces idées que ses vieux juriscon- sultes lui avaient appris à dédaigner. Vis-à-vis des personnes qui formaient l'ordre du clergé, vis-à-vis de la propriété ecclésiastique, elle ne voulut que l'application des principes de Tan- cienne monarchie. Tout en reconnaissant que le catholicisme était la religion dominante, elle dé- larait que chaque citoyen était libre dans son culte, PENDANT LA RÉVOLUTION. 37 et répudiait une religion d'Élat. Tout en mainte- nant les prêtres, elle détruisait l'ordre du clergé. Le principe de l'individualité qui lui faisait briser toute corporation, elle l'introduisait dans la société ecclésiastique ; et, comme première conséquence, elle sécularisait le mariage et la société fran- çaise. Depuis le concile de Trente et l'ordonnance de Blois de 1579, l'acte civil avait été absorbé par le sacrement. Sans interdire la bénédiction nuptiale, sans même nier la dignité du mariage chrétien, les bourgeois de la Constituante ne considérèrent le mariage que comme un contrat civil et ren- voyèrent au pouvoir législatif la création du mode de constatation des naissances, mariages et décès, et la désignation des officiers publics qui en rece- vraient les actes. Les témoignages les moins suspects indiquent cependant que le clergé paroissial, particulièrement les curés de Paris et des grandes villes, sortis en grande partie de familles bourgeoises, étaient en- tourés de considération et la méritaient. Les anti- pathies et les critiques étaient réservées contre les abbés pourvus de bénéfices. Le tempérament iro- nique de la nation s'adressait surtout aux moines 3 38 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE et, aux femmes appartenant aux communautés reli- gieuses. Les vocations pieuses étaient en eflet de- venues rares. La verve gauloise ne tarissait pas quand il s'agissait des couvents et de la mendicité monacale. Un ordre de lemmes était pourtant excepté, celui des religieuses hospitalières. Les con- grégations enseignantes d'hommes étaient mémo respectées, parce qu'elles étaient entrées dans le mouvement des idées. La bourgeoisie permit à la Révolution d'ouvrir le cloître. Avec son esprit lo- gique et de réaction laïque, elle distingua juste- ment entre les liens de la foi et ceux de la loi civile ; elle refusa de mettre le bras séculier au service des vœux prononcés ; elle ne les sanctionne pas et interdit leur perpétuité. Cette sécularisation à l'égard des personnes, les représentants des classes moyennes la poursuivi- rent à l'égard des biens. Ils reprirent les idées émises par MachauU, dès 1769, lorsqu'il proposait l'aliénation d'une partie des biens de l'Église. Avc^^ les distinctions déjà établies entre la nature de- biens féodaux, les dîmes inféodées avaient été décla- rées rachetablcs. Ces distinctions, l'opinion des campagnes ne les accepta pas davantage. La dîme, quelle qu'elle fût, môme rcsullant d'un contrat, PENDANT LA UÉVOLUTION. 3.> était odieuse au paysan. Elle cessa d'être perçue, ainsi que les droits casuels. Ce n'était que le premier pas. Le second fut ra- pidement fait. Le clergé sous la monarchie féodale étant un ordre dans l'État, ayant une personnalité morale, avait pu être propriétaire. La propriété re- posait surles rapports entre la chose et la personne. s légistes de 1789 détruisirent ce rapport fonda- mental, en dissolvant le clergé comme ordre et en ne reconnaissant plus que des individus, des prê- tres, des citoyens. Dès lors ils ne pourront plus ac- quérir ni posséder qu'individuellement. L'État, di- saient Chapelier et Thouret, par droit de déshérence ou d'occupation, recueille la succession des per- sonnes morales qui disparaissent. « Tant que le clergé conservera ses biens, l'ordre du clergé ne sera pas détruit. » C'était l'idée d'un clergé dépendant du pouvoir civil qui hantait l'intelligence de ces hommes pro- fondément imbus du souvenir des luttes anti-uUra- montaines des parlements, luttes soutenues au nom du roi, évêque du dehors. Ils avaient de l'État une uotion qui fait comprendre leur système adminis- tratif et judiciaire. Appliquée au domaine de la conscience, celte notion ajoutée à de vieilles ran- 40 LA BOUKGEOISIE FRAN ;AISE cunes assoupies allait leur faire commettre la plus redoutable faute et la moins just'fiable ( onlre la li- berté. Ils voulurent, on le sait, toi;c'. er aussi à la discipline et aux formes organiques de l'Église de France. Ces bornes, si justement posées par eux, entre le spirituel et le temporel, ils furent les pre- miers à les renverser. Les quelques jansénistes de l'Assemblée avaient conçu l'espoir de faire prévaloir leurs dodriEes, et cet espoir se fortifiait, dans leur esprit, par l'idée qu'ils se rapprochaient davantage des formes de la primitive Église. Avec l'âpreté qui caractérise les minorités longtemps opprimées, ils reconstituèrent entièrement le clergé sur de nouvelles lois, confor- mèrent les circonscriptions des diocèses à celles établies pour les départements el essayèrent de soustraire l'Église de France à la domination de la cour de Rome. Comme ils exerçaient une influence prépondérante dans le comité ecclésiastique, ils firent présenter par Martineau, un des leurs, le projet de constitution civile du clergé. Transformer à ce point l'organisation du catho- licisme, asseoir tout l'édifice ecclésiastique sur l'é- lection populaire, créer l'indépendance de la juri- diction des é\êques à l'égard de celle du pape, PENDANT LA RÉVOLUTION. Ai qu'était-ce de la part d'une assemblée politique, sinon placer en délinilive l'Église sous la dépen- dance du pouvoir civil? Pour que, du reste, aucun doute ne soit possible sur le but, pour bien attester les tendances de cet esprit unitaire qui caractéri- sait la bourgeoisie, on n'a qu'à se souvenir des pa- roles de ïreilhard, dans la séance du 29 mai 1790. « Un É!at peut admettre ou ne pas admettre une relii^ion ; il peut à plus forte raison déclarer qu'il veut que tel établissement existe dans tel ou tel lieu, de telle ou telle manière; quand le souverain croit une réforme nécessaire, rien ne peut s'y opposer. » Pas plus qu'ils ne comprenaient la liberté d'as- sociation limitée par la loi, ces hommes sincères ne purent se dégager de ce faux principe qui prend la souveraineté collective pour la liberté. On n'a pas oublié comment l'Assemblée, pour donner à cette organisation nouvelle un point d*appui dans la conscience des ecclésiastiques, aggrava sa faute en exigeant des ministres du culte le serment à la constitution civile. On n'a pas oublié la protestation éloquentedeMontlosier et ce mot profond de Maury: « Prenez garde, il n'est pas bon de faire des martyrs ! » Les hommes auxquels ces paroles s'adrcs- 4-2 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE saient étaient des idéalistes et non des sceptiques. Ils se trompaient de bonne foi. Leur œuvre n'eut d'autre résultat que de retremper dans l'exil et dans la persécution les vertus déraillantes du clergé du xviii' siècle. Dans certaines provinces, loin des voix tumultueuses et des lièvres de Paris, ils trou- blèrent dans les familles religieuses plus d'une de €es âmes ardemment éprises de la Révolution, mais qui n'avaient pas séparé leurs croyances de leurs aspirations égalitaires. Laguerre civile étaitproche. Elle devait éclater dès que l'arbitraire démocratique n'aurait plus en face de lui les talents et les carac- tères du parti constitutionnel. VI Quels furent les sentiments politiques de la bour- geoisie? Les institutions ne lui avaient pas appris à devenir libérale. Les états généraux avaient été trop rarement assemblés pour exercer une action régulière sur les mœurs publiques; protestation intermittente des souffrances des roturiers, ils n'avaient pu faire leur éducation politique. Les tentatives d'intervention directe du parlement de Paris dans les afiaires du royaume avaient bien créé dans les classes moyennes une élite politique; mais l'esprit de caste avait fini par surexciter l'or- gueil de messieurs ('ii parlement et les avait mis en travers de la marche des idées, ih é. cillaient de U LA BOURGEOISIE FUANÇAISE temps à autre des désirs de liberté légale, sans les satisfaire par aucune opposition sérieuse et con- tinue. Cette opposition parlementaire servait d'ali- ment à l'esprit de discussion, mais elle n'était pas une école de gouvernement libre. Les franchises municipales eussent été un meil leur apprentissage, mais elles n'avaient pu se re- lever des coups indirects que Louis XIV leur avait portés. Les municipalités dans les villes avaient dégénéré en coteries ; et dans les paroisses rurales, elles n'existaient vraiment plus. Hormis en Bretagne, la vie particulière de chaque province, les originalités elles-mêmes, s'affaiblissaient. L'au- torité des intendants et des subdélégués était toute- puissante; et c'est une vérité banale aujourd'hui que la France, dès avant 1789, était déjà la nation où les procédés administratifs étaient les plus per- fectionnés. Habituée à voir dans la royauté la source de toutes les réformes, la bourgeoisie, dans sa réac- tion légitime contre ce qui subsistait de la féodalité, ne comprenait qu'un pouvoir central fort et puis- samment organisé; et ce serait singulièremenl se tromper que de croire que la Révolution modidu sur ce point les idées reçues. L'État était déjà une sorte de Providence. PENDANT LA RÉVOLUTION. 45 Au fond, l'esprit de nos aïeux ne diffère pas beaucoup du nôtre. Leur admiration raisonnée pour des maîtres qui se sont appelés Louis X[, Richelieu, Louis XIV, avait laissé dans leur intel- ligence politique des traces ineffaçables. Le spec- tacle d'un despote réalisant des réformes démocra- tiques avait été leur éducation historique; de telle sorte que, dans la pratique, les traditions chez eux étaient serviles. Au contraire, en théorie, jamais les idées n'avaient été plus avancées. Celait dans les livres des philosophes, et uniquement par les livres, que l'éducation polilique avait été préparée, et ces livres avaient enseigné l'absolu mépris du passé, le dédain des transactions avecles intérêts qui pou- vaient être dignes de respect. A l'inexpérience s'adjoignait donc une audace inouïe dans la sphère de la spéculation philosophique, une confiance or- gueilleuse et sans limites dans des maximes. Un désir tout idéaliste de justice et d'indépendance était associé à l'ignorance des faits et des réalités extérieures, à l'amour de l'uniformité sous la main de l'administration. La bourgeoisie avait de plus les procédés révo- lutionnaires. Elle les tenait de ce qu'il y avait d'abs- LQ LA DOUr.GEOIStE FRANÇAISE ti'ait dans ses éludes théoriques de la politique. Elle s'était arrêtée à trois ou quatre livi-es bien connus, sans aller au delà. Bien peu, conmje Meu- nier, comme Malouct, se rendaient exactement compte de la nécessité de séparer le pouvoir exécu- tif du pouvoir législatif. Bien peu envisai^eaient le danger de concentrer dans une seule assemblée les délibérations et les responsabilités du gou- vernement. Plus les sentiments chez nos pères étaient généreux et les desseins admirables, plus les maladresses, les inexpériences apparai>^Sciient à chaque pas, créaient des obstacles et étaient au- tant de causes d'irritation et de colère. Avant le moment où elle surgit, la Révolution était faite dans ces intelligences très cultivées. Le publiciste qui a le mieux connu cette élite et qui la recevait chez lui tous les soirs, au sortir des séances de l'Assem- blée, Mallet du Pan, constatait que les vœux des politiques modérés se trouvèrent dépassés même le jour où ils purent se produire. Un événement dont l'influence fut profonde et longtemps mécon- nue, l'indépendance des États-Unis de l'Amérique du Nord, donnait à leurs passions démocratiques un élan démesuré. Le goût pour la liberté était plus dégagé de PENDANT LA IlÉ YO LUTÏON. il loule espèce de liens chez les quarante grands seigneurs de la vieille noblesse. Ils avaient lu aussi, mais ils avaient passé la Manche. Il en était autre- ment de la petite noblesse provinciale très nom- breuse à la Constituante, et d'autant plus hostile . ju'elle jalousait le monde de la cour. Pour les [ premiers, le mouvement révolutionnaire, au début, n'était que combat de plume et de paroles, qui ne leur paraissait causer aucun dommage à la supé- riorité d'existence dont ils jouissaient et qu'une possession de plusieurs siècles leur faisait croire inébranlable. Ils étaient prêts dès lors à accepter une monarchie parlementaire. Mais combien étaient-ils? Et cependant, même vis-à-vis de ces grands seigneurs éclairés qui avaient vivement ressenti l'agitation de l'esprit du siècle, la bour- î^eoisie eut une méfiance incurable. Les femmes n'étaient pas les moins ardentes. Les abus de la cour, la coterie de la malheureuse reine étaient l'objet de leur haine; et les meil- leures d'entre elles distribuaient des libelles qui descendaient du salon à la rue. Les émotions vio- lentes les exposèrent à bien des retours. Que la Révolution se fût accomplie sans égarement et sans crime, elles l'eussent suivie jusqu'au bout. Dans 48 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE le 1 rouble inévitable apporté aux intérêts par les événements, elles avaient sur-le-champ, et les pre- mières, pris leur parti de la gêne. La foi dans les idées nouvelles les soutenait. Il n'y avait pas jus- qu'à l'enrôlement de leurs maris dans les gardes nationales qui ne leur plût. Elles n'avaient pas encore ressenti les fatigues du malheur et les mé- comptes des espérances brisées. C'est dans le salon de madame Panckouke soit à Paris, soit à Boulogne, ou dans celui de madame Pourrai à Louveciennes, qu'on eût le mieux noté, à l'aurore de la Révolution, la transformation rapide des femmes de la bourgeoisie. Il était à la mode d'appartenir à la réunion qui portait le titre de Société de 89 et qui avait pris une importance soudaine depuis la scission entre les membres du premier club des jacobins. Le but que se proposaient les adhérents à cette société était de développer, de défendre et de propager les principes d'une constitution libre. On y trou- vait inscrits, non seulement les députés du tiers état les plus célèbres, mais des publicisles émi- nents, des savants, des hommes de lettres. Il y avait là Bailly, Beaumetz, Monge, Lavoisier, Pas- toret, Récamier, Sieyès, Thouret, Rœderer, Ra- PENDANT LA REVOLUTION. 49 mond, Garât, Emmery, Barnave, Duquesnay, Dupont (de Nemours), Suard, Rulhière, Piscatory, Lecoulteux, Lacretelle, André Chénier, Le Chape- lier, Duport, les Trudaine. La rupture avec les dé- magogues étant définitive, les constitutionnels fon- dèrent, plus tard, dans des bâtiments jadis occupés par les feuillants, sous le nom d'Amis de la con- stiUUion, une réunion semblable à la première. Quelques personnages nouveaux s'y adjoignirent : Bcugnot, Quatremère, Regnault, Michaud, Boissy (d'Anglas), Goupil de Préfeln, Fulchiron, Ginguené, Gouy. Ils avaient créé un organe de publicité sous le nom de Journal de la société de 89. UAvis aux Français d'André Chénier, les pages les plus élo- quentes de ce noble esprit y parurent. UAmi des patriotes offrit ensuite l'exposé fidèle des idées politiques de la haute bourgeoisie; enfin, lors- qu'un groupes d'hommes de cœur résolut de lut- ter dans la presse contre l'influence grandissante des jacobins, ce fut le Journal de Paris qui devint le dernier organe des opinions modérées. C'est à ces feuilles souvent éloquentes, c'est aux rapports de l'Asseinblée, aux souvenirs recueillis dans la retraite, encore plus qu'aux harangues de la tri- SO LA BOURGEOISIE FRANÇAISE bune qu'il faut demander les projets, les pensées politiques des chefs de la bourgeoisie jusqu'au iO Août 1792. A partir de cette date mémoiable, leur parti est vaincu et dispersé ! Il n'y aura plus que des efforts isolés. Les jeunes iront encore jus- qu'aux girondins. L'abîme après le £0 Mai lut irrévocablement creusé! Comme disait André Cliénier : « J'ai goûté quelque joie à mériter l'es- time des gens de bien en m'offrant à la haine et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j'ai démasqués ; s'ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu qu'être regardé comme ami. » Si les tendances, dans ce milieu conslitulionnel, étaient entièrement démocratiques, les opinions n'étaient pas républicaines. Personne, dans cette génération enthousiaste et désintéressée, ne son- geait en 89 à renverser la monarchie héréditaire et à lui substituer une autre forme de gouverne- ment. Gomment donc ces honnêtes gens enten- dirent-ils unir la royauté à la démocratie, consti- tuer une société politique qui réalisât leurs aspi- rations libérales, répondît à leur raison, à leur besoin de justice, à leur amour du droit commun? Jamais tache ne fut plus diflicile. VII S'il ne se fût agi que de rester dans la sphère supérieure des principes et des libertés indivi- duelles, ces hommes illustres n'auraient éprouvé ni hésitation ni embarras. Ce sera leur éternel honneur qu'après avoir proclamé la souveraineté nationale et revendiqué, pour les représentants de la nation, le droit de faire la loi et de voter l'im- pôt, ils voulurent aussi donner au monde entier une charte modèle. Les libertés du citoyen étant le but, la fin de toute organisation politique, ils en déduisirent toutes les conséquences passées aujourd'hui dans notre sang. Les crimes seront personnels et la confiscation est abolie; toute en- 52 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE trave mise à rassocialion industrielle est sup- primée; le secret des lettres est inviolable; la presse est déclarée libre; quiconque signe ou exécute l'ordre d'arrêter un citoyen, hors des cas strictement déterminés, est frappé des peines les plus sévères. Mais il ne suffit pas de proclamer des libertés et des droits pour qu'ils aient la vie, il faut les placer sous la protection d'institutions assez larges pour qu'ils se développent, assez fortes pour qu'ils soient garantis de toute atteinte. Les divergences, les incohérences, les préventions éclatèrent alors; mais, jusqu'au moment où l'on se heurta aux réalités, on eût pu croire, dans ce tournoi d'opinions métaphysiques, que l'Assemblée n'était qu'un congrès de philosophes. Hormis un faible groupe, dontMounier, Malouet, Bergosse étaient les orateurs et qui voulait prendre pour type la constitution anglaise, la chimère que la haute bourgeoisie poursuivit était une royauté démocratique, avec une assemblée souveraine et unique. C'est à peine si, sur les bancs supérieurs de la gauche, trois ou quatre députés, alors obscurs, apercevaient vaguement la République au bout de leurs théories. Au milieu de la confusion des idées, les conditions fondamentales du gouver- PENDANT LA RÉVOLUTION. 53 nemont représentatif se posèrent néanmoins, mais sans méthode et sans le calme nécessaire à de pareilles délibérations. Ce calme était impossible, au milieu des ruines d'une ancienne société dé- truite et sous l'œil de Paris affamé, inquiet, mé- fiant, irrité. Parmi les questions constitutionnelles, en est-il de plus importantes que les rapports du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, la division en deux chambres, la responsabilité ministérielle et le point de savoir auquel des deux pouvoirs reste le dernier mot s'il survient entre eux un dissenti- ment grave? Les députés les plus influents des classes moyennes firent successivement partie du comité de constitution, comité dont les membres se renouvelèrent fréquemment. Nous savons bien le fond de leurs doctrines. Rien qu'à la lecture du premier programme préparé par le comité (5 juil- let 1789), on s'aperçoit du peu de netteté dans les vues et du peu de précision de la langue politique. C'est ainsi qu'après la division consacrée des trois pouvoirs le comité propose, on ne sait pourquoi, de régler les devoirs et les fonctions du pouvoir militaire. Toutefois ce n'est que sur le second rap- port (28 août) que la bataille des idées s'engage. Li LA UOUP.GEOISIE FRANÇAISE Mounicr avait commencé pai' reconnaître haulc- ment que la souveraineté résidait dans la nation; mais que cette souveraineté, la nation ne pouvait l'exercer directement elle-même; deux chambres délibérant séparément étaient nécessaires pour assurer la sagesse des délibérations « et pour rendre au corps législatif la marche lente et ma- jestueuse dont il ne doit pas s'écarter ». La ma- jorité du comité pensait, en outre, que l'autorité royale ne pouvait être réellement protégée si l'on refusait au roi le droit absolu de sanction. L'As- semblée avait été avertie, par la bouche de Mou- nier, qu'elle louchait au moment suprême, et elle allait décider si la France aurait une constitution viable ou si elle tomberait dans une longue et funeste anarchie. Derrière une seconde chambre, la bourgeoise s'obstinait à voir reparaîlre le spectre de l'aristo- cratie, qu'elle voulait abaisser pour toujours. Elle se décida pour une assemblée unique. Il était in- dispensable alors que la chambre des représen- tants eût un contre-poids qui l'empêchât d'arriver à la tyrannie. Thouret, avec la forte trenir-e de son esprit, était intervenu dans les débats pour chercher une conciliation. Le veto absolu fut écarté; le vélo PENDANT LA REVOLUTION. 55 suspensif remporta, avec effet, jusqu'à la seconde législature seulement. C'en était fini des idées gouvernementales de Mounier et de ses amis. Tout en restant dévoué à la monarchie constitution- nelle, la majorité des députés de l'ancien tiers état se bouchait les oreilles. Elle tenait pour dé- montré que les institutions des autres peuples étaient imparfaites, et que jusqu'en 89 le genre humain s'était égaré. Ce fut bien pis lorsqu'on examina le rôle des ministres et la portée qu'il fallait attribuer à la responsabilité ministérielle. L'insouciance sur ce pDint n'eut d'égale que l'ignorance. Qui se douta, excepté Mirabeau, que le ressort principal du mé- canisme constitutionnel était tout entier dans ce principe? La plus lourde faute, en matière d'organi- sation politique, fut commise lorsque fut votée la proposition de Lanjuinais, excluant du ministère tout membre de l'Assemblée nationale (7 septembre 1789). Les méfiances envers Louis XVI avaient grandi, et le fossé qui séparait les deux pouvoirs s'élargissait. Du moins, lorsqu'il s'agit de réformer les institu- tions judiciaires, les jnrisconsuUes furent guidés par leurs instincts. De l'organisation de lu France, 56 LA UOUKGKOISIE FRANÇAISE telle qu'elle existait avant la Révolution, ils avaient peu à conserver. L'unité nationale reçut d'eux sa sanction définitive. La question d'attributicns des corps qu'ils venaient de constituer ne les divisa pas. Leur esprit démocratique l'emporta sur l'esprit libéral. Le vice radical de leur plan fut de créer, avec les directoires de déparlement et de district, des administrations collectives. L'idée d'un admi- nistrateur unique, contrôlé par un conseil élu, ne leur était pas venue. Leur fausse théorie qui plaçait le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif l'un en face de l'autre, comme deux ennemis, con- duisait à faire nommer les directoires par les assemblées administratives, sans qu'ils pussent être révoqués, à moins de forfaiture. Les procu- reurs-syndics, bien que chargés uniquement de l'expédition des affaires courantes sans voix déli- béralive, échappaient ainsi à l'influence royale et dépendaient des conseils élus. L'anarchie éclata bien tôt à tous les yeux. Au lieu de revenir sur leurs pas, les plus habiles eux-mêmes comme Target, Thouret, Chapelier, cherchèrent le remède dans la confusion de tous les pouvoirs. Ainsi, ils furent bien vite amenés à attribuer au pouvoir exécutif le droit de suspendre les corps PENDANT LA RÉVOLUTION. 57 administratifs et d'annuler leurs actes; mais lo recours fut toujours réserve devant le corps légis- gisialif. Que devenaient dès lors les conditions de la liberté réglée? Les légistes lurent mieux inspirés lorsque, après avoir renversé le vieux système judiciaire, ils donnèrent une organisation nouvelle à la magis- trature. Après avoir adopté le jury au criminel et l'avoir sagement rejeté au civil, malgré Adrien Duport, ils établirent l'égalité devant la justice, comme devant la loi, en supprimant toute juridic- tion exceptionnelle ou privilégée. Us s'efforcèrent de réaliser ce beau rêve : avoir des magistrats indépendants par la conscience, mais dépendants de la nation par leurs fonctions, et ne devant leur place qu'au savoir et à la probité. Au len- demain de la suppression des parlements, dont les agitations avaient laissé des traces dans leur mémoire, les légistes de la Constituante craigni- rent la reconstitution d'une aristocratie parlemen- taire, s'ils laissaient au roi la nomination de la nouvelle magistrature. Au milieu des méfiances, les opinions intermédiaires s'effacèrent, comme toujours. La présentation de trois candidats, parmi lesquels le chef du pouvoir exécutif choisi- 58 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE rail, paraissait un sysièmc raisonnable. Il fut écarté. La question se po?a, encore une fois, dans le domaine de l'absolu, entre l'idée monarchique et l'idée démocratique : celle-ci l'emporta. On remit au peuple seul le choix des juges; le roi eut uniquement le droit de nommer les officiers chargés des fonctions du ministère public. Gomme elle était cuisante, même dans les meil- leures âmes, la blessure des iniquités de l'ancien ré- gime! Gomme était illusoire, dans les intelligences les plus fermes, la confiance dans la race humaine et dans lapure logique ! «Gontre qui, disait Thourel, se commettent les crimes elles délits, si ce n'est contre le peuple? G'est donc au nom du peuple et par un délégué du peuple qu'ils doivent être poursuivis. S'il en était autrement, les ministres mal intentionnés pourraient poursuivre des accu- sations les plus injustes les amis de la liberté. » Le droit d'accusation fut enlevé au ministère public, ou plutôt aux commissaires du roi, suivant l'ex- pression significative de Duport. Le droit de grâce suivit le droit d'accusation; et le pouvoir exécutif au nom de qui se rendait la justice fut i ^)eu près étranger à son administration. Les cadres furent du moins habilement conçus : à la base, une créa- PENDANT LA RÉVOLUTION. 5» lion toute du xvni' siècle, la justice do pnix; en haut, une cour supérieure de revision; comme in- termédiaires, des tribunaux de district devenant juges d'appel les uns des autres. Sauf sur ce point que l'expérience corrigea, les grandes lignes ont été conservées. Mais l'expérience fut prompte à prou- ver les vices du syslème électif dans l'ordre judi- ciaire. 1 VIII L'abus des principes simples avait pour eflet de détendre tous les ressorts du gouvernement et d'en détruire l'action salutaire. Au lieu di voir dans la liberté la limite des droits de cha- cun, limite posée par la justice, exprimée pai la loi, défendue par la force publique, la plu- part, par défaut d'éducation politique, ne voyaien dans la liberté que l'expression d'un droit per sonnel et absolu, sans relation avec le droit de autres. Ce péril n'échappait pas aux yeux de clairvoyants. Dans leurs réunions particulières, le réflexions les plus judicieuses se faisaient jour mais les portes ne s'ouvraient pas au public, et le LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. CI opinions modérées exprimées à la tribune de l'As- semblcen'avaientpasun assez long retentissement. Le terrain constitutionnel était de plus en plus étroit. Le courage de la haute bourgeoisie ne faiblissait cependant pas; à Paris, elle soutenait hardiment Lafayette; elle payait de sa personne pour réprimer l'émeute ; en province, elle avait encore la majo- rité dans les municipalités, dans les rangs des offi- ciers de la garde nationale. Mais une révolution ne peut pas se terminer parles moyens qui l'ont fait réussir, et Desmeuniers, Chapelier, Thouret, Bar- nave, Beaumetz et leurs amis comprenaient trop tard qu'il fallait fortifier l'action du gouvernement. Depuis le retour de Varennes, les constitu- tionnels tentaient ostensiblement un dernier effort pour constituer la monarchie représentative. Leurs tentatives infailliblement échouaient s'ils n'osaient pas reviser la constitution. L'iiistoirenous a appris comment le comité, n'ayant pas la certitude d'être ^ soutenu contre les attaques de la droite de l'As- semblée et contre les folies des démagogues , se renferma strictement dans son programme ; et, hormis deux ou trois points insignifiants, ne remé- dia pas aux vices de la constitution de 1791. 4 ,e 62 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Maloucl, qui essaya de porter le débat sur les arti- cles fondamentaux, fut rappelé à Tordre. « Les aristocrates, avoue le marquis de Ferrières, ne voulurent prendre aucune part à la revision e laissèrent, en se iVoltanl les mains, les jacobin battre les constitutionnels. » Si les fautes des adversaires n'excusent pas celle qu'on fait soi-même, elles devraient du moins alté nuer la sévérité du jugement. Faire rétrograder 1 Révolution jusqu'à l'ancien régime à l'aide des ar niées étrangères, ou la précipiter dans l'anarchi et dans le sang, au moyen de l'organisation jaco bine, tel lut le problème qui se posa devant le députés des classes moyennes, le 30 septembr 1 791 , au moment où la Constituante se séparait € où une Assemblée dont elle avait exclu ses membr prenait séance. Quelque bien douée qu'elle soi^ une nation n'a pas deux ibis, dans lamémepériode, une pléiade de penseurs^ de jurisconsultes, d'ora- teurs, de philosophes. Elle n'a pas même deux fois, lorsque l'éducation politique est à faire, le group silencieux, irais pondérateur, des hommes de bon sens. Aussi, sauf quelques individualités laissées en dehors par les élections de 89, sauf quelque: jeunes gens éloquents et héroïques, qui n'avaieiiî I PENDANT LA RÉVOLUTION. 63 jamais vu de près les dirficultés pratiques, les votes s'étaient portés sur les représentants de la petite bourgeoisie, ou sur les personnages secondaires iippartcnant aux professions libérales et aux con- grégations dissoutes. Les projets libéraux rêvés par la haute bourgeoisie rencontraient comme obsta- cle, dans l'Assemblée législative, un parti nouveau, confus, violent, organisé avec les clubs et déter- miné à aller jusqu'au bout. Les mœurs bourgeoises subissent le contre- coup des événements. L'influence incroyable des tableaux de David sur le goût et les modes n'en était que le résultat. Les femmes avaient aban- donné le charmant costume du xviii' siècle qui leur allait si bien. La poudre qui adoucissait leur visage, la mouche qui en relevait la pâleur, les corsets et les souliers à talon étaient proscrits. En substituant aux ro])es dites de cour, .des vêtements légers, simples, unis, élroits, l'étiquette était sup- primée peu à peu. Les habitudes rigoureuses d'exquise politesse se perdaient. Les homiiies avaient adopté le vêlement noir et la coiffure flot- tanle. L'introduction d'un costume nouveau chez un peuple n'est jamais un événement isolé, un fait insignifiant. Il annonce une modification complète 64 LA BOURGEOISIK FRANÇAISE dans la vie ordinaire. Une lettre d'un officier de la garde nationale de Glermont-Ferrand envoyé en mission, à Paris, en novembre 1791, mentionne l'étonnement que lui inspira la tenue des députés de l'Assemblée législative. Eu moins de trois ans, le bourgeois parisien avait lui-même perdu le caractère qui lui était propre. Il étais jadis attaché à son roi, à sa parenté, aux usages. Le cercle de ses relations s'étendait rarement loin de son voisi nage. Le tumulte et les cris troublaient mainte nant les rues calmes du Marais et celte île Sainl Louis, où l'on ne connaissait naguère de révolu lions que celles causées dans le cours de la Sein par les hivers rigoureux. Paris, jusqu'en 1789, avait été surtout une vill de plaisirs, d'agiotage et de commerce de détail, n'était pas, à proprement parler, un centre indus- triel, pas plus qu'un centre agricole. Les mar- chands et les gens de finances lui donnaient tout son cachet. Quel changement dès octobre 1 701 ! Jusqu'alors, les grandes familles bourgeoises avaient! supporté gaiement les sacrifices de fortune. Mai le désordre commençait à pénétrer dans les hab tudes de chaque jour. Les écoles, comme les étudJ sérieuses, étaient négligées; une sorte de lièvr PENDANT LA REVOLUTION. 65 troublait le repos du corps et de l'esprit : « Quel espace franchi dans ces trois années, écrivait Bar- nave, et sans que nous puissions nous flatter d'être arrivés au terme ! » Les conditions du haut en bas de l'échelle sociale se déplaçaient. Toutes les âmes étaient ébranlées dans ce milieu jadis si attaché à la discipline, à l'ordre, au res- pect. Pendant que la bourgeoisie parisienne attendait une solution du courage et du bon vouloir de ses chefs, elle voyait au-dessous d'elle les jacobins s'or- ganiser; elle restait inerte. Et cependant elle était la plus nombreuse ; elle occupait encore partout les postes importants; les premières élections judiciai- res lui avaient profilé; elle commandait les gardes nationales : à Paris, des bataillons entiers (comme celui des Filles-Saint-Thomas) étaient à elle et eus- sent versé leur sang pour résister à l'émeute. Elle avait vainement à l'Assemblée nouvelle quelques hommes jeunes, résolus : les Ramond, les Becquet, les Beugnot, les Dumolard, les Mathieu Dumas. Ils s'étaient fait inscrire aux Feuillants ; mais, menacés par la foule, ils avaient fini par être expulsés de la salle ordinaire des séances. Leurs journalistes : Boucher, Suard, André Chénier, Lacretelle, conti- Cf) LA DOURGEOISIE FRANÇAISE nuaient de comballre à la fois le jacobinisme et rémigration à main armée. Où était la cohésion qui seule fait un parti? La cour elle-même était hostile à l'établissement d'une monarchie constitutionnelle. Elle subissait, mais n'acceptait pas la liberté. Craignant par-dessus tout l'inflaence des constitutionnels, le roi et ses amis s'unissaient momentanément aux jacobins et fai- saient nommer Pétion maire de Paris. On eût été découragé plus facilement. Les braves gens, avec soixante-quinze directoires de département, avaient applaudi à la lettre menaçante de La Fayette, l'avaient soutenu lorsqu'il était accouru de son armée réclamer à la barre des mesures contre les démagogues. La bourgeoisie constitutionnelle, par une contradiction que les faits expliquent, perdait confiance dans les paroles du roi, et pourtant elle ne \ voulait pas son renversement. Elle croyait à l'uti- lité d'un avertissement donné au château, niais elle] avait horreur d'un attentat sur la personne royale. Elle souffrait de la langueur du commerce, de la dégradation des rentes, de la dépréciation du papier-monnaie, maux attribués à la malveillance de la cour; mais elle redoutait encore plus les agressions violentes de la part des jacobins. Elle PENDANT LA REVOLUTION. G7 €t;ul inquiète et incertaine de ce qu elle devait espérer ou craindre do Louis XVI, objet de ses prélérences et qui n'y répondait pas. C'est au milieu de ces angoisses patriotiques que jaillit de son sein ce faisceau de jeunes tribuns idéalistes et inspirés qui s'appelaient les girondins. Ils furent l'expression du dernier élan delà bour- geoisie du xviii' siècle ; et encore elle ne les suivit pas tout entière. Dès les premières et entraînantes paroles de Vergniaud et de Gensonné, on pouvait en effet constater que le milieu politique solide et l'élite capable de prendre en main le progrés de la nation et de la mettre en état de se gouverner elle- même, n'avaient pu s'établir depuis trois ans. Des institutions politiques inapplicables ou impar- faites avaient engendré l'impuissance. L'esp.it dé- magogique, d'une part, et les invincibles préjugés des courtisans, de l'autre, avaient rebuté les carac- tères les plus résolus. L'arrivée des Marseillais, lo manifeste du duc de Brunswick et le 10 Août firent le reste. La bourgeoisie avait donc échoué dans son pre- mier essai d'organisation politique de la nouvelle société française. C'étaient les masses ignorantes, les clubs permanents, l'anarchie des sections, qui 63 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. prenaient violemment le pouvoir. Tandis que 'es démagogues se préparaient à commettre tous les excès et tous les crimes, le sentiment de ce qu'il y avait de juste et de légitime dans la révolution civile accomplie prenait néanmoins possession du cœur de la bourgeoisie, et elle envoyait courageu- sement ses fils se battre aux frontières contre l'ar- mée de Condé, unie aux étrangers. il II LA BOURGEOISIE FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT Jamais la bourgeoisie ne dissimula ses opi- nions et ses sentiments sur le gouvernement des jacobins. Pour elle, justifier le régime de 1793, prêter à des allenlats et à des crimes l'excuse de la fatalité, c'était nuire à la cause sacrée de la Révo- lution, c'était enlever aux jugements sur elle toute valeur et toute autorité. Non seulement la Républi- que avait été sauvée malgré la Terreur, mais encore la Terreur avait créé la plupart des obstacles que la République eut à renverser. Une puissance 70 LA BOUUGIÎOISIE FRANÇAISE illimitée n'est jamais admissible; et, en réalité, elle n'était pas nécessaire. Si l'esprit public d périt pendant tout le Directoire, c'est à la Terreur qu'il iaut l'attribuer. Elle a préparé le pays à accepter un joug, elle l'a rendu indifférent el pour longtemps impropre à la liberté. « Elle a surtout frappé de réprobation, aux yeux du vulgaire, toutes les idées qu'embrassaient, quatre ans au- paravant, avec enthousiasme, les âmes com- munes. » Le publiciste qui, en 1797, écrivait ces lignes, Benjamin Constant, parlait au nom de la société bourgeoise qu'il représentait. Il était l'écho des désillusions indignées et longtemps contenues qui s'étaient déjà fait jour dans le rapport de Boissy d'Angias sur la constitution de l'an m. Malgré ses instincts monarchiques, le tiers état avait, par patriotisme, accepté la République; mais peu de ses chefs avaient été élus à la Convention. Ceux-là s'appelèrent les girondins. Depuis qu'au lendemain des massacres de septembre, Vergniaud et ses amis s'étaient ouvertem.ent rangés du côlé de la résistance, tous les patriotes de 89 regar- daient avec anxiété ces belles et Immnines figures qui « s'arrêtèrent toutes ensemble, avec un cri sous LE DIRECTOIRE ET LE GOiNSULAT. 71 miséricordieux, au bord du fleuve de sang ». Les dernières vérités immortelles qu'ils confessèrent tenaient lieu du système politique qu'ils n'eurent pas le temps de formuler. On en arriva, du reste, au point où la haute bour- lisie elle-même ne demanda plus qu'à pouvoir manger du pain. Le travail chômait devant l'é- meute en permanence. Pour qui les magnifiques escaliers à rampe ciselée? pour qui désormais les superbes tentures, les boiseries revêtues de vieux laque? pour qui les meubles précieux? Qu'est devenue cette industrie française, si proche voisine de l'art, qui habillait et parait toute la civilisation européenne? Où est le « monde »? Est-ce la petite société girondine dont parle Hcléaa Williams dans ses Souvenirs? Le nombre des amis qui pas- saient les soirées chez madame Roland diminuait heure par heure; la table autour de laquelle madame Panckouke avait réuni tant d'aimables convives se rétrécissait. C'est à peine si quelques déhcats déjà suspects se rendaient aux soirées de Julie Talma ou de mademoiselle Candeille. l^ 31 mai arrive. Plus de rires, plus de. société. Le spectacle de Paris pendant la Terreur et l'intérieur des familles bourgeoises ont été décrits par ceux qui 72 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE ont traversé ces temps horribles. Dès l'aube, c'est le cortège des affamés qui fait queue devant les boutiques des boulangers ! Dans la journée, ce sont les charrettes des condamnés à mort qui passent, ou les sections qui défilent. Un jour (c'était le 29 germinal), Etienne Delécluze, alors âgé de douze ans, accompagnait sa mère, forcée de se rendre dans le faubourg Saint-Germain; trois heures et demie sonnaient lorsqu'ils voulurent rentrer dans le quartier du Palais-Royal. Au delà de la place Dauphine, l'enfant, se sentant entraîné avec vio- lence par sa mère, lui demanda pourquoi elle marchait si vite. «Les charrettes! les charrettes! balbutia-t-elle en se hâtant encore davantage, tu ne les vois pas? Enlends-tu le bruit? Viens! viens! Courons vite ! » La mère de Delécluse avait espéré regagner son logis avant quatre heures, l'instant où avaient lieu les exécutions. Sa diligence fut vaine. Elle et son jeune fils se trouvèrent arrêtés par la foule, à la descente du pont Neuf, au moment où sept char- rettes, remplies de condamnés, défilaient devant eux. Sentant ses genoux fléchir, la pauvre femme fit un mouvement pour se couvrir les yeux et s'appuya sur le parapet, lorsqu'un homme, si m- sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 73 plement velu, s'approcha d'elle et lui dit à voix basse : « Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui interpréteraient mal votre faiblesse. » Lorsque la nuit tombait, les émotions étaient plus poignantes encore. Les familles bourgeoises se concentraient dans leur intérieur et calculaient leurs ressources appauvries; avec le coucher du soleil, le mouvement et le bruit n'aidaient plus à tromper l'inquiétude. On commençait à entendre les crieurs annonçant dans les rues, qui se vidaient, le jugement du tribunal révolutionnaire; alors tous les coeurs se serraient et l'on rentrait en trem- blant chez soi pour interroger la liste fatale, s'as- surer qu'elle ne contenait pas le nom d'un parent ou d'un ami. L'usage de dîner à deux ou trois heures s'élant maintenu, on faisait une collation vers neuf heures. Les parents soucieux ne man- geaient guère et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin qu'ils prenaient de leurs enfants. Les boutiques étaient fermées, les rues désertes; la silence n'était interrompu que par le pas de quel- ques passants attardés ou par le qui vive? des patrouilles. 74 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE « Paix ! disait tout à coup la mère, j'entends du bruit ! » Et alors chacun, respirant à peine, prêtait l'oreille : « Ah ! c'est une patrouille ! » Mais parfois le bruit des pas était moins régu- lier : c'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la garde, qui faisait des visites domi- ciliaires ou des arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait tomber le mai teau d'une porte voisine. On était sauvé pour cet! fois. Le lendemain, on reprenait le courant d^ affaires, mais la soirée ramenait les mêmes angoisse! Les petits commerçants, au contraire, généraU ment jacobins, remplissaient les tiiéâtres ; ils ei tonnaient, avant le lever du rideau, la Marseillais dont le premier couplet était chanté à genoux. Fréquemment on donnait des spectacles gratis, et pour intermède, un acteur disait les noms de. victimes qui, ce jour-là, avaient été conduites Jj l'échnfaud. Les études étaient abandonnées; plus de et lèges, un très petit nombre d'écoles primaire pour les jeunes filles, les couvents ayant dispai les pensionnats n'étant pas encore créés, l'instrali ^!| un fl sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 75 lion secondaire n'était plus possible, même à Paris. Dans les villes de province, la bourgeoisie n'était pas plus heureuse; les clubs y étaient partout composés, en majorité, d'employés et de petits détaillants. Un procureur de village et un moine défroqué servaient, dans la plupart des cas, de président et de secrétaire. Les études de no- taire continuaient d'être fréquentées. Le paysan, le fermier, le rentier, qui avaient pu thésauriser achetaient de la terre. La vie était serrée. Les lettres que nous avons sous les yeux sont éloquen- tes dans leur laconisme. On se méfie de son ombre. Les préoccupations des ménagères sont la cherté des vivres, la difficulté de se procurer de la farine, ou la crainte, en faisant des provisions, de passer I pour accapareur. Au luxe, à la propreté, à la dé- cence, ont succédé les modes du jour : carmagnole et cheveux plats ; et, chez les sectaires, le bonnet rouge. Il semblait qu'être poli fût devenu un crime litre l'égalité. La résignation, les habitudes de subordination, et surtout celte douceur de mœurs "ne l'éducation du xyiii* siècle avait apportée à la iite bourgeoisie, créaient un obstacle de plus à 1 effort tenté pour arracher le pays à la plus hor- rib'c tyrannie. La Terreur avait si bien réduit, 76 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE dans le monde bourgeois, tous les mobiles d'action au sentiment unique de la conservation person- nelle, que les enfants dont les parents avaient été exécutés n'osaient pas porter le deuil ou laisser voirie moindre signe d'affliction. Cependant, lorsque la mise en accusation des girondins eut fait disparaître la dernière limite entre la lumière et les ténèbres, lorsque leur exé- cution eut livré la France aux démagogues, la majorité des administrations départementales, com- posée encore de patriotes honnêtes et de proprié- taires, s'était soulevée. Un cri d'indignation avait éclaté. Les bourgeois des villes, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu les arrêtés énergiques de leurs administrateurs ; mais ils n'avaient pas été suivis. Les campagnes ne con- naissaient pas l'éloquente Gironde. Cette élite, qui nous a tant intéressés, n'était qu'un état-major L'organisation lui faisait défaut. Les femmes de la bourgeoisie avaient, de leur côté, révélé des vertus qui consolent l'humanité. L'une d'elles, madame G..., noble de cœur, douée, comme madame Roland, d'un esprit élevé et d'une grande fermeté de caractère, avait offert asile à un girondin proscrit, Pontécoulant. Elle ne le con- i sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 77 naissait pas, elle ne l'avait jamais vu. Mais le jeune député avait adopté, comme elle, avec ardeur, les principes de la Constituante. Il avait résisté cou- rageusement à l'anarchie et aux mesures san- guinaires, cela suffisait pour le rendre sacré aux yeux de la vaillante femme. (( Il y va de la vie, dit Pontécoulant, qui fran- chissait le seuil. — Qu'importe! répondit-elle, la vôtre est utile à la patrie, et je la sers en vous sauvant. — J'étais donc attendu? — Non, pas vous; mais j'avais fait vœu, dans la fatale journée du 31 mai, de sauver un proscrit, si le Ciel m'en envoyait un, et j'étais sûre qu'il exaucerait ma prière. » C'est ainsi qu'étaient trempées ces âmes fémi- nines; nous pourrions citer bien d'autres exemples. Cependant elles conservèrent de ces émotions un ébranlement dont elles ne se remirent jamais. Plus tard, dans leurs conversations, dans leur corres- pondance, chaque fois que les mots de jacobin et de terroriste revenaient sous leur plume ou sur leurs lèvres, c'était avec des imprécations qu'elles les écrivaient ou les prononçaient. Elles avaient été courbées par ces événements d'une force ir- 78 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE résistib'e. La mélancolie et la vieillesse entrèrent de bonne heure dans leur vie. On était gai jadis; on ne le fut plus, ou du moins on ne le fut plus de la même façon. Dans ce xviii' siècle, à jamais mort, on restait jeune, même en vieillissant; on gardait la glace, l'enjouement, l'égalité d'humeur jusqu'à l'heure dernière; et, quand cette heure était venue, on ne cherchait pas à désespérer les autres de vivre. Les trois années où régna le jacobinisme modifièrent profondément le tempérament na- tional, et l'esprit français subit comme une dé- viation. La majorité du pays, on peut l'affir- mer, abhorrait la Convention, mais était abattue par l'effroi et un profond découragement. Les coups définitifs que portèrent à l'ancien régime aristocratique et féodal les décrets de la terrible assemblée tombèrent dans le si- lence. 11 est trop vrai que l'exercice du pouvoir absolu apporte aux hommes une jouissance si extraordi- naire qu'elle enivre : quand les fumées de cette ivresse sont dissipées, les moins sectaires, les plus sages, comme Carnot, déclarent « qu'il y avait des journées tellement difliciles, qu'on ne voyait aucun moyen de dominer les circonstances; ceux sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 70 qu'elles menaçaient le plus personnellement abandonnaient leur sort aux chances de l'im- prévu 5. La bourgeoisie était impuissante à renverser un pareil régime, si les égorgeurs eux-mêmes, en se divisant, n'y eussent mis un terme. Elle mon- tra du moins jusqu'à la fin son antipathie et son dégoût. Plus d'un de ces modérés paya de sa tête l'improbation éclatante de la journée du 31 mai. Le courant de violente aversion grossissait sourde- ment en province. Ce n'était plus à Paris que se trouvait le véritable esprit public, nous voulons dire le juste sentiment de l'intérêt et de l'honneur. L'amour des désordres ou des plaisirs, la soif des émotions ou de l'agiotage avaient attiré dans la capitale une quantité considérable d'hommes venus de tous les points du territoire, et sa physionomie en était changée Malgré toutes les précautions dictées par la frayeur, l'antipathie ou la haine des familles bour- geoises contre le comité du salut public étaient si unanimes, qu'il y avait peu de villes où des décrets pussent être exécutés de façon à répondre aux inten- tions de la tyrannie jalouse qui les avait conçus. Les actes de soumission n'étaient que dans la 80 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE forme. Du reste, il ne faudrait pas croire que ces âmes ainsi troublées se détachaient de 89. Les principes conservaient leur pureté même à travers les plus terribles forfaits. Ils poursuivaient rapide- ment leurs conséquences, inflexibles comme le temps. Les grands événements dans lesquels l'es- prit humain s'agite et progresse ne se répartissent pas en périodes régulières et symétriques. La flamme désintéressée que la bourgeoisie avait cora- m.imiquée à la France, ses enfants la sentaient brûler en eux devant l'ennemi. Phase chevaleresque de ces premières et inoubliables guerres de la République, où le patriotisme suppléait à tout, où lui seul donnait la victoire, où, comme l'a dit Gou- vion Saint-Cyr, « on se purifiait en se battant » ! Pendant les accès de cette fièvre, il s'était, d'autre part, formé en Europe une ligue de sots et de fana- tiques qui eussent interdit à l'homme la faculté de réfléchir et de penser. « L'image d'un livre leur donne le frisson, écrivait Mallel du Pan, le plus courageux défenseur des doctrines libérales; per- suadés que, sans les gens d'esprit, on n'eût jamais vu de révolution, ils espéraient en venir à bout avec des imbéciles. » Combien sont peu nombreux, de tout temps, les esprits assez vigoureux et assez sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 81 calmes pour conserver intacte et au-dessus des passions, d'où qu'elles viennent, leur foi dans le triomphe tardif de la liberté et de la justice pour tous! II La chute de Robespierre tempéra sans doule l'aclion du gouvernement des jacobins, mais l'im- pulsion primitive avait été si forte, qu'elle se fit sentir même après le 9 Thermidor. La joie de la délivrance fut néanmoins immédiate et intense. Toutes les correspondances en témoignent. Mais la société bourgeoise se ressentit longtemps des ébranlements causés par la Terreur; les fortunes privées étaient compromises. Hormis dans les vil- lages abrités contre les clubs par la difficulté des communications, presque partout ailleurs les inté- rêts avaient été atteints; les habitudes de la vie étaientnonmoins profondément troublées. Il fallait LA liOUHGEOlSIE FUANQAISE. 83 du temps pour que la régularité s'y rétablit. Ce fut la jeune génération, les fils de banquiers, d'indus- triels, les élèves des écoles centrales, les artistes (jui prirent à cœur de mettre à la raison, dans les sections, dans les lieux publics, les agitateurs révolutionnaires. Les rangs de cette jeunesse bour- geoise s'étaient grossis à Paris de volontaires reve- nus de la frontière. Le jour où parut, dans V Ora- teur du peupkyVappel de Fréron (12 janvier 1795), ils brisèrent dans tous les cafés le buste de Marat et ils allèrent applaudir avec frénésie, au théâtre, les couplets du Réveil du peuple. Nous ne voulons pas peindre cette société du Directoire, où le bonheur d'être ensemble, de se retrouver, de se prodiguer les uns aux autres, domi- nait tout. On a trop généralisé les excentricités de ce monde qui avait un insatiable appétit de plaisir et qui cherchait l'affirmation de son libéralisme plus élégant que solide dans l'extravagance des cos- tumes et dans une effrénée licence. Certains romans contemporains donnent exac- tement les impressions du monde de la bourgeoi- sie sous le Directoire. Les réunions d'alors y revi- vent avec leur mouvement et leur tourbillon. Les murs de Paris étaient couverts d'affiches en stylo 84 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE presque académique annonçant des bals de toute condition et à tout prix. On dansait jusque dans les monastères et dans les églises ruinées, jusque sur le pavé des tombes que l'on n'avait pas encore en- levées. Certains bals bourgeois, ceux de Ruggieri ou de la rue Richelieu, devenaient des agences malri- moniales. Pour la présentation, le bal remplaçait le couvent. Jadis, le prétendant allait voir sa fiancée à la grille ; l'entrevue a lieu chez le maître de danse qui avait épousé la Guimard. La réputation de ses soirées attirait les héritières les plus riches, comme mademoiselle Perregaux, celle qui épousa le maré- chal Marmont, L'égalité la plus parfaite régnait dans ces réunions. La noblesse ayant été abaissée et la bourgeoisie relevée, on se trouvait rapproché sur une ligne moyenne où personne n'humiliait, ni n'était humilié. Peu à peu quelques salons s'ouvrirent : d'abord, celui de madame Hainguerlot, salon d'une tenue irréprochable, où les débris des constitutionnels se rencontraient; celui de madame Devaines, la femme de l'ancien receveur des finances, qui avait pris Id Révolution en exécration, incapable de nuire aux gens qu'elle n'aimait pas, mais capable d'un vrai dévouement pour ses amis, sachant con- sous LE DllîECTOIRE ET LE CONSULAT. 85 cilier les relations anciennes et les nouvelles, rap- procher Suard, l'abbé Morellet et Siméon et Tlii- baudeau ; celui de Lenoir, la maison de V Homme aux quarante écus, comme on l'appelait. On y faisait des soupers charmants, grâce à l'esprit fin et judicieux d'Andrieux, à hi verve el à la haute bon- homie de Talma. Une nouvelle venue dans la haute bourgeoisie, madame Hamelin, mariée à l'opulent fournisseur aux armées, réunissait au- tour d'elle le monde de la finance, les personnages à la mode qu'elle éblouissait de sa beauté. Les bourgeoises réagissaient contre les robes diaphanes, contre les tuniques à la grecque, con- tre ces étalages de nudité qui, à la fin, amenèrent les sifflets et les haut-le-cœur. Un soir de première représentation à l'Opéra, la salle était remplie et le parterre composé de jeunes élégants, très impa- tientés par le relard qu'on mettait à commencer. Ils s'occupaient des toilettes des arrivants. La com- tesse de R,.., revenue de l'émigration, entrait, en- tourée de mousselines légères, avec un voile à riphigénie, retenu par une couronne de roses blanches. Elle avait cinquante ans. Le parterre fit entendre des huées et siffla. Au même instant, se montrait, dans une loge joignant l'amphilhéâti-e, 86 LA BOUHGEOISIE FRANÇAISE une des jeunes femmes les plus distinguées du haut commerce parisien, madame V... Elle avait une robe de velours noir montante, avec une agrafe de diamants. Le parterre applaudit à tout rompre. Ce fut, pendant une semaine, le sujet de toutes les conversations mondaines. Dans celte société folle de plaisirs où ii n'y a plus ni rang, ni décence; où actrices et femmes de bonne compagnie, mères respectées et courtisanes affichées, se coudoient; où l'association conju- gale, en vertu de la loi, n'est plus que temporaire; où, suivant le mot du citoyen Gambacérès, « le mariage est la nature en action »; dans cette so- ciété où le bâtard est admis au partage égal de la succession avec l'enfant légitime, la vieille famille bourgeoise se resserre et proteste, surtout en pro- vince, par ses mœurs intactes, contre les audaces et les immoralités. Elle refait la vie saine du pays par la solidité de son union et par son attachement au foyer domestique. Le journal d'André-Marie Ampère, dans ces années du Directoire, nous fait connaître l'exemple le plus attendrissant de mœurs simples et devenus antiques. Pendant que dans le monde bruyant des jacobins sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 87 OU dans les soirées oflicielles du Luxembourg, les convenances étaient violées, la décence bannie, les délicatesses froissées, ces qualités restaient vivantes dans des âmes vibrantes de patriotisme, mais que les crimes des violents avaient exaspérées. Un an- cien négociant de Lyon, chargé des fonctions de juge de paix, avant le siège mémorable subi par cette malheureuse ville, fut guillotiné le 24 novem- bre 1793, par ordre de Dubois-Crancé. Doux, fort et résigné, il avait, au moment de monter sur l'échafaud, écrit à sa femme : « Mon cher ange, je désire que ma mort soit le sceau d'une réconcilia- tion générale, je la pardonne à ceux qui s'en ré- jouissent, à ceux qui l'ont provoquée, à ceux qui l'ont ordonnée. Ne parle pas à ma fille du malheur de son père, fais en sorte qu'elle l'ignore; quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui. Embrassez-vous en mémoire de moi; je vous laisse à tous mon cœur. » Ce fils avait dix-huit ans, et déjà il savait tout. Épris à la fois de poésie et de science, plein de foi dans l'avenir et cependant désespéré des iniquités politiques dont il était témoin, il ne s'était rattaché à la vie qu'en trou- vant sur son chemin une jeune enfant qui fut son seul amour. Le journal d'Ampère, à la date du 88 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE 10 avril 1796, commence par ces mots: « Je l'ai vue pour la première fois! » Quel intérieur modeste et sain que celui de cette famille Carron avec ces jeunes filles d'un esprit original et cultivé, rimant des fables, corrigeant les vers de leur ami, lisant une lettre de madame de Sévigné, une tragédie de Racine, après avoir repassé les bonnets de leur mère et s'être occupées des soins les plus humbles du ménage! Que de raison et quelle grâce enjouée ! Que de droiture naïve dans ces deux sœurs, Élise et Julie, l'une plus délicate, plus calme, l'autre à l'imagination plus orageuse, prenant parti pour le pauvre Ampère amoureux, tremblant, si intéressant par ses larmes qui sortent sans qu'il le veuille ! Quelle lui le intime et charmante que celle révélée par ces lignes d'Élise à sa sœur cadette : « Arrange-toi comme tu vou- dras, mais laisse-moi l'aimer un peu avant que tu l'aimes. Il est si bon! Je viens d'avoir avec maman une longue conversation sur vous deux; maman assure que la Providence mènera tout; moi, je dis qu'il faut aider la Providence. Elle prétend qu'il est bien jeune, je réponds qu'il est bien raison- nable, plus qu'on ne l'est à son âge. » C'est une véritable idylle que celte soirée du sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 89 3 juillet où, pour la première fois, à la campagne, mesdemoiselles Carron viennent rendre visite à madame Ampère. « Elles vinrent enfin nous voir à trois heures trois quarts. Nous fûmes dans l'allée où je montai sur le grand cerisier d'où je jetai des cerises à Julie. Elle s'assit sur une planche à terre avec ma sœur et Élise, et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin, où elle accepta un lis de ma main; nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le remonter. Je restai à côté d'elle au bord du ruisseau, loin d'Élise et de ma sœur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au Moulin à Vent, où je m'assis encore près d'elle pour observer le cou- cher du soleil qui dorait ses habits d'une manière charmante; elle emporta un second lis, que je lui donnai en passant. » Certes ce n'est pas l'éloquence et la touche large de la page des Confessions de Rousseau; mais quelle pui-eté et quelle candeur 1 Et cela se passait en 1797. Deux ans après, André-Marie Ampère épousait enfin Julie Carron, et, au dîner de noces, 90 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE le bon Ballanche chantait dans un épithalame en prose le bonheur des jeunes mariés. Félicite par- faite, simplicité du cœur, comme les familles des classes moyennes en ont tant connu, et que nous avons voulu évoquer un instant en face des mer- veilleuses et des incroyables ! Si la bourgeoisie réagissait contre les mœurs du Directoire, un grand changement s'opérait en même temps dans ses opinions politiques. Elle s'était un peu tard convaincue que l'existence d'un pouvoir unique avait été la négation de toute sécu- rilé et de toute justice. Les esprits revenaient aux idées d'équilibre, de pondération et comprenaient la nécessité de se prémunir contre la tyrannie d'une majorité, tyrannie plus redoutable que celle d'un individu. Éclairés par cette tardive expérience, les quelques hommes graves, réfléchis, que la guil- lotine avait épargnés dans la Convention : Lan- juinais,Berlicr,Daunou, Durand de Maillane, Bau- din, Boissy d'Anglas, déchirant la constitution jaco- bine, avaient pris pour base de la nouvelle loi constitutionnelle l'ancienne théorie de la séparation absolue des fonctions et des pouvoirs. La division du Corps légi?lalif en deux chambres était enfin reconnue indispensable. sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 91 Jamais parole plus autorisée et plus sévère que cei!G du rapporteur Boissy d'Anglas ne s'était fait entendre contre la dictature jacobine. La bour- i^eoisie pouvait donc espérer, lorsque, le 25 octobre 1795, la Convention se sépara, que la Constitution de l'an m lui permettrait, en ramenant la modéra- tion et l'équilibre, de reprendre les conditions de travail et de prospérité dont elle avait tant besoin. Les espérances lurent encore déçues. Elle n'eut, comme la France, d'autre consolation que la vic- toire, et n'entendit bientôt qu'un seul nom, celui du jeune héros des campagnes homériques de l'armée d'Italie. m L'histoire du Directoire est tout entière dans lutte de deux partis. L'un, issu de la Conventioi s'était ménagé le pouvoir, en rendant obligatoii l'élection de deux tiers de ses membres, et étaj résolu pour rester aux affaires i tout oser, mêi à suspendre la liberté. L'autre, sorti des rangs la bourgeoisie, était fatigué du joug des terro- ristes et voulait le briser à l'aide du droit commun. Le premier s'appuyait sur les débris des clubs ou des sections et sur la force armée; le second pui- sait son énergie dans l'opinion publique qui, de plus en plus, ressentait l'horreur des violences. Ceux qui avaient immolé Robespierre partageaien! LÀ BOURGEOISIE FRANÇAISE. 93 au fond ses principes, mais s'étaient lassés plus tôt que lui de la Terreur. L'autre parti avait envoyé au conseil des Anciens et au conseil des Cinq-Cenls pour les élections du premier tiers, des libéraux de 1789, des feuillants, des citoyens honorables, in- struits, la plupart jurisconsultes ou administrateurs d'un vrai mérite : Vaublanc, Siméon, Barbé-Mar- bois, Pastoref, Dupont (de Nemours), Tronçon- Ducoudray, Lebrun, Portalis. Parmi ces députés, plusieurs pouvaient préférer la royauté, mais ils ne conspiraient pas. Ils regardaient la constitution comme un dépôt confié à leur honneur. Ils ne de- mandaient pas mieux que de conserver la Répu- blique pourvu qu'elle fûtgouvernéepar des hommes sages et honnêtes. Mais la moins imparfaite de nos constitutions politiques, celle de l'an m, avait un vice : l'orga- nisation du pouvoir exécutif. Composé de cinq membres élus par le Corps législatif, il se renouve- lait chaque année, par cinquième. C'était la désu- nion organisée quand il fallait l'unité. Une seule question passionnait la bourgeoisie : celle de savoir ce que les Anciens et les Cinq-Cents feraient des lois révolutionnaires. Les directeurs, au contraire, entendaient maintenir les conventionnels au pou- 94 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE voir et laisser subsister les mesures qui mettaienl hors du droit commun ceux qui s'étaient oppo.^és à la marche de la Révolution. Le conflit était im- minent. Les élections du second tiers furent encore diri- gées par la haute bourgeoisie. Des hommes nou- veaux, sachant les affaires, tels que Corbière, Ramel, Defermon, Lafon-Ladebat, Lecoulteux, en- trèrent dans les conseils. Ce fut un changement marqué. Les séances sont calmes et dignes. Les tribunes, d'où étaient lancées naguère les apostro- phes, les injures et les menaces, devinrent silen- cieuses. Deux représentants éminents de la haute bour- geoisie faisaient leurs débuis dans la politique ac- tive. L'un, neveu de Claude Perier, avait entendu à Vizille le premier cri de la Révolution et il l'avait recueilli dans son cœur. Appartenant à une famille de commerçants aisés, élevé par les oratorieus,puis au séminaire de Saint-l renée, où il commença de fortes études théologiques, il avait été élu par cette ville de Lyon, que les excès et l'oppression avaient exaspérée. Il se nommait Camille Jordan. En même temps que lui, entrait dans la vie parlementaire un personnage d'un esprit plus profond qu'étendu bOUS LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 'J5 €t déjà puissant par la gravité impérieuse de sa raison ; cet autre grand bourgeois s'appelait Royer- Collard. Camille Jordan et lui s'étaient unispour dé fendre la justice, encorela justice, toujours la justice. Ils débutèrent aux Cinq-cents, à un mois d'intervalle (juin-juillet 1797). L'acteleplus important àremplir était la pacification religieuse. Qu'on se reporte par la pensée dans le milieu d'animosités et de fureurs d'alors contre le clergé et les idées catholiques. L'incrédulité philosophique et l'intolérance jaco- bine n'acceptaient sur cette question ni transac- tion ni atermoiement. Camille Jordan n'était dans sa conscience que spiritualiste et déiste ; c'est la foi des autres qu'il défendit. Sans vouloir aucun secours direct de l'autorité civile, il pressentit avant Bonaparte le réveil de l'esprit religieux ; et, malgré les railleries, malgré les injures, son âme chaleureuse se fit l'écho des réclamations que les entraves mises à l'exercice du culte soulevaient de toutes parts; son rapport fut un événement. La réaction lente et progressive des sentiments depuis l'installation du Directoire est un des phé- nomènes moraux les plus curieux à observer. Il n'y a pas, dans notre histoire, de période sembla- 96 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE ble aux années qui précèdent le 18 Brumaire. La liberté de la presse, la liberté des élections et l'impunité alternaient avec une répression arbi- traire; la nation, dissoute en individus et déjà livrée à l'éparpillement, au milieu d'une société civile toute nouvelle, se cherchait elle-même. Les propriétaires, les négociants qui attendaient la re- prise des spéculations et le retour des capitaux, les employés des bureaux qui ne voulaient plus être renvoyés pour cause d'opinion, les officiers minis- tériels qui avaient ressenti le choc de tous les mou- vements politiques, les paysans et les acquéreurs des biens nationaux qui redoutaient d'être inquié- tés, tous les intérêts groupés commençaient à être mécontents et encourageaient les nouveaux élus dans leur opposition aux conventionnels. Le Direc- toire était même impuissant à réprimer les désor- dres qui alarmaient la province. Les routes n'étaient pas sûres : des bandes de brigands arrêtaient les voitures, pillaient les maisons de campagne. L'indi- gnation des rentiers était à son comble. Le créditpu- blic ne renaissait pas. Les mandats avaient le même sort que les assignats. Les contributions de guerre payaient heureusem.ent les dépenses des armées : mais de pauvres gens mouraient d'inanition dans sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 97 la rue. Avec cela, la presse était sans doctrine, et sans frein. C'est dans de telles circonstances que l'ancien parti constitutionnel tentait de réformer les lois révolutionnaires. Avant d'entrer en lutte avec le pouvoir exécutif, il essaya la conciliation. Les pré- sidents des deux conseils, Portails et Siméon, ap- portèrent dans ces tentatives toute l'autorité de leurs noms. Mais la majorité du Directoire décida le coup d'État du 18 Fructidor. La haute bourgeoi- sie fut la plus atteinte; et, pour mettre le comble aux illégalités, la même pression inique faisait annuler dans la journée du 22 Floréal les élections de sept départements et exclure trente-quatre dé- putés modérés. La révolution de Fructidor ne résolvait pas les difficultés ; elle les reculait. Rappeler dans les em- plois les jacobins, proscrire en masse ceux qui dé- plaisaient, briser les imprimeries, tout cela ne préparait pas l'avenir. En détruisant l'inviolabilité du Corps législatif, le Directoire se suicidait. Il apprenait à l'armée comment on opprime les as- semblées délibérantes. La défiance et l'envie dont les jacobins étaient pénétrés les uns contre les au- tres étaient pour leur gouvernement un principe 98 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE de mort. On faisait tout vis-à-vis de la bourgeoisie pour lui rendre la République haïssable. Gomme aucun salon ne s'était rouvert dans les villes de province, les cafés avaient pris de l'impor- tance. Ils réunissaient, chaque soir, les personnes appartenant au commerce, au barreau, que la con- formité des opinions tenait en rapports continuels. Les habitudes aussi se modifiaient; on vivait moins chez soi, et les bonnes manières s'en allaient peu à peu : mais aussi, au point de vue de l'action, les convictions modérées se groupaient et reprenaient courage. Hormis dans le Midi, où elles avaient été tumul- tueuses, les élections du troisième tiers amenaient des départements une nouvelle série d'administra- teurs, d'hommes de loi, d'esprits distingués, tous choisis dans ces inépuisables classes moyennes qui sauvaient la France. C'était un symptôme nouveau. Si, à Paris, la société offrait un curieux mélange de types de l'ancien monde, caricatures grotesques d'agioteurs véreux, de fournisseurs enrichis; si, dans la confusion d'une société à peine réformée, se heurtaient, se mêlaient les plus étranges dis- parates : généraux et chevaliers d'industrie, femmes galantes et femmes de l'ancienne noblesse, sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 9» émigrés et patriotes, tous étaient d'accord pour reconnaître que cela ne pouvait pas durer. Les esprits avaient subi des secousses si diverses, que la bourgeoisie se dégoûtait des fonctions élec- tives ordinaires. Les magistratures municipales n'étaient plus recherchées. En même temps, un mal nouveau naissait. Tous ceux qui avaient été membres des as embléss l'gis'a'ives, tous cer.x qu'avait éprouvés l'infcriune, froya'ent qu'ils devaient être indemnisés par des places lucratives. Les légistes, particulièrement préparés aux affaires et ne trouvant plus dans leur cabinet des res- sources suffisantes, étaient les premiers à donner l'exemple des compétitions. Le barreau était d'ail- leurs tombé dans l'avilissement. A cet ordre des avocats, asile de la science, de la probité, de l'in- dépendance et de l'honneur, avait succédé une tourbe de défenseurs officieux, qui, nés dans l'anar- chie, profitaient de la désorganisation de la com- pagnie pour envahir sans instruction et sans titre l'entrée de la justice. « Qui nous donnera con- fiance ? » s'écriaient de leur côté les négociants que la crise monétaire et la difficulté des transports arrêtaient dans leurs efforts pour se relever de la ruine. Une lettre de vendémiaire an v nous 100 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE fournit un exemple de l'impossibilité même des com- munications. « On ne croirait pas ce que le voyage d'Orléans à Paris nous a coulé. Il faudra nous ramener nos montures. Il n'y a plus de diligences proprement dites. Il faut prévenir un mois d'avance pour avoir des places, d'où il résulte qu'à l'heure qu'il est, et pendant que Paris est le centre de toutes aises et de tout luxe, on ne peut traverser la France qu'à pied ou à cheval. » Le mécontentement était donc universel quand, pour la quatrième fois depuis la constitution de l'an m, la France fut appelée, en germinal an vu, à choisir ses représentants. « Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque, a dit le duc Victor de Broglie, ne sauraient se faire une idée du découragement profond où le pays était tombé dans l'intervalle qui s'écoula entre le 18 Fructidor et le 18 Brumaire. » L'exercice public de la religion était de nouveau suspendu, la banqueroute des deux tiers de la dette publique était suivie d'un emprunt forcé; une dictature sans grandeur énervait de jour en jourj la puissance de l'État. La bourgeoisie se demanda alors ce qu'elle! devait garder de la Révolution. Ces hommes, formés] sous LE DIRECTOir.E ET LE CONSULAT. lOl h l'école instructive des événements et qui avaient perdu leurs préjugés et leurs passions, en arrivèrent à ne plus croire à la République et à la liberté. Ils attachèrent moins d'importance à la forme du gouvernement qu'à la composition de la société. Pourvu qu'elle restât fondée sur l'égalité, que l'influence du clergé fût comprimée, que l'an- cienne aristocratie nobiliaire fût abolie, l'essen- tiel de la Révolution leur parut conservé. Leur esprit se préparait ainsi à comprendre et à accepter la nécessité d'une crise qui mettrait fin à l'agonie du Directoire et au malaise de la France. Notre pays ne change pas, du reste, aussi com- plètement qu'on le croit. Sans doute la Révolution avait transformé les lois, les mœurs, les habitudes extérieures, le costume; mais l'éducation de l'âme, de la conscience, elle ne l'avait pas refaite. Une révolution religieuse n'avait pas accompagné la révolution sociale. La liberté ne s'était pas im- plantée dans le pays. La Convention avait dé- veloppé les côtés démocratiques de cette race audacieuse et active qui apprécie avant tout un gouvernement pour sa justice et sa bienveillance, un gouvernement prenant pour lui le souci de 102 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE gérer les affaires des autres, un gouvernement absolument uniforme et égalitaire. Tout avait conspiré pour faire de Bonaparte l'homme qui répondît à ces goûts et à cette lassi- tude. Les têtes les plus solides étaient folles de lui. Ceux qui ont traversé ces temps de désordre et de patriotisme ne parlent dans leurs lettres d'affaires que des récits déj<àlégendaires des batailles d'Arcole et de Rivoli. On s'embrassait dans les rues, on pleurait d'attendrissement à la nouvelle que Bona- parte était arrivé d'Egypte; les jacobins, préoc- cupés de leur bien-être, se préparaient à endosser des habits galonnés, « Puisque nous ne pouvons pas sauver la Répu- blique, disait l'un d'eux à madame de Staël, tâchons de sauver du moins les hommes qui l'ont faite. » Bonaparte, ce génie si italien, éblouissait par son imagination grandiose tous les hommes de la Révolution; il avait, à trente ans, de ces mots de désabusé, comme celui-ci à Decrès : « Je suis venu trop tard, il n'y a plus rien à faire dans ce monde ! » ou, comme cet autre mot à Rœderer, qui, visitant un jour avec lui les Tuileries, lui disait : « C'est triste ! — Oui, comme la grandeur. » Il faut le constater, l'opinion de la bourgeoisie, sous LE OinEGTOIRE ET LE CONSULAT. lOi bien loin d'être inquiète au lendemain du 18 Bru- maire, fut confiante et rassurée. Elle espéra tout alors, môme le maintien des formes proteclrïces du droit, de l'homme extraordinaire à qui elle demandait avant tout de consacrer la révolution civile. lY Une force inconnue avait brisé les caractères les plus fermes et frappé d'aveuglement les esprits les plus éclairés. Les contemporains de Bonaparte furent ses complices, et il régna sur la France de son propre consentement. Tous ces grands bourgeois, les Rœderer, les Thibaudeau, les Mer- lin, les Berlier, les Porlalis, les Boulay, les Real, les Lebrun, les Siméon, les Ramond, les Chaptal, semblaient craindre qu'on ne laissât pas assez libre l'épée qui faisait respecter la France. Comme le besoin le plus urgent était de recon- stituer la science du gouvernement et son autorité, le premier consul sentit que la bourgeoisie, avec LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 105 sa pratique supérieure des hommes, s'appliquerait d'autant plus complètement aux choses de second ordre qu'elle s'élait mesurée aux plus grandes affaires. Il sut créer, pour ces vigoureux esprits, le conseil d'État, des places dans les assemblées et dans les plus élevées des fonctions publiques. Ils étaient d'accord pour ne plus vouloir de per- sécutions d'aucun genre et pour maintenir les ré- sultats principaux de la Révolution. Les patriotes de 89, ramenés en arrière parla Terreur, croyaient avoir trouvé dans la constitution de l'an viii un asile et une fin. Plus avides pour la plupart de libertés civiles que de libertés politiques, ils se fai- saient des illusions volontaires sur les nouveaux pouvoirs qui n'étaient qu'une image éloignée de la représentation nationale. Certes, ce qui leur suffi, sait était loin de ce qu'ils avaient rêvé d'abord : mais le spectacle de la tyrannie démagogique avait borné leurs désirs à l'abolition du régime féodal, à l'ordre, à l'égalité, à la justice régulière et à la sûreté de la vie. Ilstenaientpour une grande chose le triomphe éclatant des armées françaises sur toute l'Europe; et, s'il y eut des bassesses, elles ne se rencontrèrent que chez les anciens jacobins. Se félicitant pompeusement de la part qu'il avait f06 LA BOUllGEOISIE FRANÇAISE prise au 18 Brumaire, Garât déclarait devant le Conseil des anciens que les garanties les plus so- lides des libertés publiques étaient dans la gloire de l'homme de génie que la France appelait au gou- vernement. La limite du pouvoir personnel lui pa- raissait d'autant plus sûre qu'elle ne serait pas marquée dans une charte, mais « dans le cœur de Bonaparte », Nous ne parlerons pas de Gambacé- rès, de Fouché, et de tant d'autres. Il leur restait à prendre des titres de noblesse. Le mot de Ra- mond, un des meilleurs préfets du premier em- pire, était bien vrai : « L'heure des révolutions sonne quand les changements survenus dans les cœurs des peuples et la direction des esprits sont arrivés à tel point qu'il y a contradiction manifeste entre le but et les moyens de la société, enrc les institutions et les habitudes, entre les intérêts de chacun et les intérêts de tous. » Des idées propres à la bourgeoisie, il en était une qu'on réalisa immédiatement. Nous voulons parler de l'unité absolue d'administration. Celte pensée de fortifier le pouvoir central, de le rendre en môme temps habile et entreprenant, datait d'a- vant la Révolution. Les circonstances donnèrent à l'instinct gouvernemental de la race bourgeoise sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 107 l'occasion unique de se développer. Le principe de concentration présida à toute cette organisation administrative, judiciaire et financière que l'on con- naît et qui est entrée presque dans notre sang. Les liens les plus étroits de la centralisation étreigni- rent toute la société démocratique, à la satisfaction de ceux qui l'avaient fondée. La réorganisation de l'institution du notariat, la transformation de l'ancienne compagnie des procureurs en celle des avoués, répondaient aux vœux de ces puis- sants esprits pratiques qui entouraient le jeune consul, maître plus obéi que Louis XIV. Quant aux avocats, Bonaparte leur fit de bonne heure l'honneur de les redouter. Ces anciens chefs du tiers état avaient souffert de la révolution qu'ils avaient faite. La loi de l'an xii avait bien rétabli le tableau; mais l'ordre n'existait pas encore légale- ment avec ses libertés et ses droits. Les avocats ne aient pas modiiier les violentes antipathies de 'Bonaparte à leur égard. Pourrait-on oublier la 11! Ire de l'empereur à Gambacérès, à propos du décret de 1810 sur les franchises du barreau? « Ce décret est absurde! Il ne laisse aucune prise, aucune action contre les avocats. Ce sont des fac- tieux, des artisans de crimes et de trahison. Tant 408 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE que j'aurai l'épée au côté, je ne signerai pas un pa- reil décret; je veux qu'on puisse couper la langue à un avocat qui s'en sert contre le gouvernement. » Et cependant, — telle est la force de la tenue et de la probité — la tourbe des défenseurs officieux se dispersait ; la clientèle, avec l'influence, revenait partout aux survivants de l'ancien barreau. Ils étaient restés, en religion, en politique, en littéra- ture, ce qu'étaient leurs devanciers : même bon sens, même mesure; et, en tout, celte pointe de li- béralisme qui fît qu'en 1804, sur deux cents mem- bres inscrits au barreau de Paris, trois seulement votèrent pour l'empire. Les années devaient, départ et d'autre, accroître ces rancunes; et il faut atten- dre la Restauration pour retrouver le barreau à la tête de la bourgeoisie. Pendant que, dans l'administration, la concen- tration prévalait, la haute bourgeoisie de province trouvait dans le premier consul l'interprète résolu de ses théories sur la société religieuse. Le catho- licisme, loin de Paris, n'avait pas cessé de faii e un pas en avant depuis le 9 Thermidor. Les prêtres qui avaient prêté serment en 1791 étaient en petit nombre. Ceux qui revenaient de l'étranger bapti- saient à nouveau les enfants, remariaient les époux sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 109 et réveillaient les consciences endormies. Français (de Nantes), chargé comme conseiller d'État, d'in- specter le Midi, le constatait. G'étaitbien autre chose dans tout l'Ouest, en Bretagne, dans la Charente, dans la Vendée, dans les Deux-Sèvres. Deux autres commissaires dont le témoignage n'était pas sus- pect, Barbé-Marbois et Fourcroy, établissaient que la Révolution, en province, n'avait modifié d'aucune façon les croyances. « Quand la connaissance du cœur humain, dit le rapport de Fourcroy, n'ap- prendrait pas que la grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres, la fré- quentation des habitants des campagnes et surtout de celles qui sont très éloignées de Paris, la visite des départements que j'ai parcourus, me l'aurait seule bien prouvé. C'est une erreur de quelques philosophes modernes, dans laquelle j'ai été moi- même entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les pré- ' jugés religieux. Ils sont pour le plus grand nombre des malheureux une source de consolation. Ils l'ont même été pour quelques esprits très éclairés de tous les siècles. Il faut pardonner et souffrir dans le plus grand nombre des humains une opinion que les lumières les plus grandes et le génie le 110 LA DOUr.GEOISIE FUANÇAISE plus profond ont laissée germer dans la tête de Pascal, de Newton, de Rousseau. La "uerre de la Vendée a donné aux gouvernements modernes une grande leçon que les prétentions de la philosophie voudraient en vain rendre nulle. » A Vannes, Barbé-Marbois était entré le jour des Rois dans la cathédrale; on célébrait la messe con- stitutionnelle ; il n'y avait que le prêtre et deux ou trois pauvres. A quelque distance de là, Barbc- Marbois trouva dans la rue une si grande foule qu'il ne pouvait plus passer! C'étaient des gens de toute condition qui n'avaient pu pénétrerdans une chapelle déjà remplie de fidèles, où l'on disait la messe appelée des catholiques. Ailleurs, les églises des villes étaient pareillement désertes et Ton aliaif, à travers des chemins affreux, dans les villages voi- sins, entendre les prières d'un prêtre récemment arrivé d'Angleterre. Il en était de même en Auver- gne et en Limousin. Des lettres du temps nous montrent toute la bourgeoisie aux genoux d'un vieux prêtre, aumônier de la princesse de Conti pendant l'émigration, et devenu le véritable curé de la petite ville de La Souterraine. Les autels se relevaient d'eux-mêmes; une statistique administrative con- state qu'au 18 Brumaire, le culte était rétabh sous LE DIRECTOir.E ET LE CONSULAT. 111 dans [resqiie toutes les communes de France. La plupart des personnages entourant le pre- mier consul étaient, au coniraire, indiflerents ou sceptiques; quelques-uns même étaient athées. Dans le monde officiel, les croyances religieuses étaient une marque certaine de faiblesse d'esprit. A Paris, le culte catholique n'était suivi que par des femmes et des vieillards. Les jeunes filles de la bourgeoisie recommençaient à faire leur pre- mière communion; mais les nombreux adhérents qu'avait conservés dans les familles parisiennes la philosophie du xyiii° siècle craignaient que la protection du gouvernement ne relevât le crédit du clergé. La séparation de l'Église et de l'État désirée par La Fayette était-elle possible? Elle sou- levait la grave question du droit d'acquérir, au lendemain de la vente des biens ecclésiastiques ; et, pour les esprits clairvoyants, elle préparait au clergé un retour incontestable d'influence. Pouvait- on, en 1800, « prolestantiser » la France? Aux yeux des gens qui l'eussent souhaité comme Fourcroy, l'occasion était perdue depuis la Constituante, et la force des choses entraînait les plus résistants. Fallait-il adopter la théophilanthropic de La Ré- vellière-Lepeaux? L'opinion la jugeait ridicule. Il 112 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE vaut mieux, pensait la bourgeoisie, mettre le clergé catholique dans la dépendance d'un gouvernement bienfaisant et protecteur que de le laisser agir iso- lément sur l'esprit des populations. L'ancienne tradition latine et française de la subordination de la religion au pouvoir civil était encore vivante chez tous les légistes. Il fallait simplement, suivant le mot de Siméon au Tribunal, « placer les prêtres plus qu'ils ne l'étaient sous la main du pouvoir ». Le conseiller d'État qu'on chargeait de formuler le nouveau droit canonique issu de la transaction avec la Révolution, Portails, comme presque tous les membres des anciennes familles parlementaires, était fort attaché aux maximes de l'Eglise gallicane. Pour les doctrines théologiques, il en était reslé à Bossuet et à la déclaration de 1682. L'ancienne règle du gallicanisme : « L'Église est dans l'Élat, et non l'État dans l'Église », fut le fond de la nou- velle constitution ecclésiastique de la France. La sécularisation de la société moderne fut consacrée. La puissance temporelle et la puissance spirituelle devaient être nettement séparées. Le but de la haute bourgeoisie était de n'attribuer au catholi- cisme aucun des caractères politiques qui seraient inconciliables avec le nouveau droit social; elle sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 113 entendait qu'il fût la religion de la majorité des Français et non celle de l'État. En protégeant le culte catholique, elle ne voulait pas le rendre domi- nant et exclusif, mais veiller sur sa doctrine et sur sa police, afin de tourner des institutions si impor- tantes à la plus grande utilité publique ; elle ne croyait pas devoir ressusciter les ordres monasti- ques supprimés; elle ne désirait qu'un clergé sécu- lier, des prêtres ayant des fonctions dans un dio- cèse; elle ne voulait pas davantage que le clergé pûtposséderà ce titre des propriétés immobilières ; elle se souvenait des principes de d'Aguesseau et de son édit de \1^9 sur les acquisitions des biens de mainmorte. Le Concordat fut inspiré par ces idées politiques. La tolérance n'y eût pas trouvé une éclatante con- firmation, si les articles organiques n'avaient pas été dictés en même temps. L'égalité des cultes, un des glorieux héritages de la Déclaration des droits de l'homme, était reconnue de la manière la plus explicite, et le protestantisme, où les opinions mo- dérées d'une fraction de la bourgeoisie s'abritèrent, était relevé enfin des interdictions et des ana- thèmes. Ce n'était pas toute la liberté, c'était l'exis- tence légale et administrée. La bourgeoisie ne iU LA KOUKGEOISIb; FRANÇAISE comprit pas autrement, dans sa haine de la théo- cratie, la paix avec l'Eglise. Si, dans le sein du Corps législatif et du Sénat conservateur, si même parmi les conseillers d'Etat et les jeunes généraux, le Concordat rencontra un accueil silencieux ou moqueur, il en fut autrement en province. Il répondait au sentiment religieux et à la raison de cette masse, pleine de bon sens et avide d'union, qui constituait la France bour- geoise. Cependant les légistes ne croyaient pas que la société civile fût réorganisée tant que leur rêve, longuement poursuivi, d'unité et d'égalité ne serait pas définitivement affermi par la législation, par un code unique pour toute la France. Réaliser en- fin, au profit de la patrie renouvelée, cette pensée de posséder à jamais et pour tous, la loi la plus rai- sonnable, la plus claire, la plus juste; quel pays pouvait aspirer à cette œuvre grandiose et incom- parable, sinon le nôtre, qui, depuis plus de trois; siècles, était, par extîellence, l'école du droit? On] ne dira jamais assez les services rendus à la civili- sation et au monde par ces immortels légistes, qui] surent à la fois conserver les traditions des anciens] principes, transiger entre les coutumes et le droit sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 117 romain, et vivifier par l'esprit de 89 ce travali, d^nt les années ne font qu'assurer et montrer les assises majestueuses, l'ordre lumineux et l'harmonieuse sanesse. En dehors des noms célèbres de Tronchet, de Portahs, de Treilhard, de Berlier, de Malieville, de Bigot, il faudrait citer aussi les conseillers d'État, les membres du Tribunal, du Corps législatif. La lisle des hommes judicieux et instruits qui prirent part aux discusions des divers chapitres du code civil est un livre d'or pour la bourgeoisie et com- plète la liste des députés à la Constituante. Une énumération serait fastidieuse. Bornons-nous à mentionner Thibaudeau, Siraéon, Rœderer, Merlin (de Douai), Regnault de Saint-Jean d'Angely, Cha- bot (de l'Allier), Real, Duchâlel, Chazal, Boulay Cambacérès, Cretet, Defermon, Régnier, Lacuée Bérenger, Emmery,Eschassériaux:, Thiessé, FaurO; Petiel, Duveyrier, Grenier, Goupil de Préfeln Favard, Savoye-Rollin, Jaubert. Les titres de prince, de duc, de comte, de ba- ron, que la plupart d'entre eux acceptèrent plus tard, ne vaudront jamais celui de collaborateur à la fondation de la société civile française. C'est là leur éternel honneur; ils le partagèrent avec les membres, plus ignorés, du tribunal de cassation lie LA BOURGEOISIE FRANÇAISE et des tribunaux d'appel, dont les remarques et les observations avaient rappelé les plus beaux jours de la science juridique. Tous, du Nord au Midi, étaient avides d'assurer l'ordre social, de rétablir dans leur intégrité les vrais principes, si longtemps méconnus, et de contribuer à doter leur pays de bonnes lois civiles, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. Ce résultat, le plus durable des longs et indomp- tables efforts de la bourgeoisie, nous le devons à ces contemporains du Consulat. Le régime de Bo- naparte, en ces moments heureux, suivit et déve- »oppa les inspirations des conseillers qui l'entou- ."aient jusqu'au jour où, enivré et isolé par la puissance, il porta lui-même la main, en créant les majorais et le domaine extraordinaire, sur les principes d'égalité qui représentaient l'esprit de .a Révolution française. Cette étude n'est pas un commentaire, ni un sxposé des motifs du code civil, et nous n'avons pas à faire ressortir davantage son importance et ses bienfaits. En n'isolant pas absolument les insli- utions civiles du passé et en les liant à l'avenir, nos lieux ont imprimé à leur ouvrage ce caractère de stabilité qui en garantit la durée. sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 117 Ainsi l'administration était organisée, les rap- ports entre l'Église et l'État réglés, l'unité de la législation civile créée, mais un autre problème préoccupait la haute bourgeoisie : l'instruction et l'éducation de ses fils. La. mobilité et la contradiction des systèmes d'enseignement présentés depuis six ans opposaient de grands obstacles à la réorganisation des col- lèges. Les écoles centrales, qui en tenaient lieu, avaient besoin d'être réformées. Les classes d'his- toire, de belles-letires, de législation étaient dé- sertes. Les cours de mathématiques, de chimie, de dessin étaient un peu plus suivis, parce que les sciences ouvraient les carrières lucratives. Quel- ques services qu'eussent rendus les anciennes con- grégations enseignantes, la bourgeoisie ne songeait pas à les reconstituer. Elle croyait cependant qu'on pouvait emprunter à ces maîtres renommés leur système de direction, ce que le premier consul ap- pelait « leur police morale ». Le système d'instruc- tion publique, créé par la loi du 11 floréal an x, reçut tous ses développements. Les enfants de la bourgeoisie envahirent les nouveaux lycées, qui s'élevèrent de toutes parts. La commission chargée de faire le choix des livres classiques pour chaque us LA BOURGliOISlE FllANÇAISE CiKsse de laliii et pour celle de belles-lettres avaii marché sur la trace de Rollin et désigné en grande partie les auteurs, les méthodes acceptés dans les collèges de l'Oratoire ou des Pères de la Doctrine {rapport du 27 floréal). Mais les lycées étaient iso- lés, indépendants les uns des autres. L'avenir des maîtres qui se consacraient à l'enseignement secondaire n était pas assuré ; eux-mêmes n'étaient pas assujettis à une discipline commune. La bour- geoisie appelait de ses vœux la formation d'un corps enseignant; l'ordre civil se lorlifierait ainsi par la création d'une sorte de corporation laïque dépen- dant de. 'État. Les anciens patriotes de 89 voulaient, en majeure partie, que leurs fils ne fussent ni dévots ni athées. Ils les voulaient appropriés à l'état de la nation et de la société. En un mot, une insti- tution d'enseignement d'État paraissait aux pères de famille une garantie contre la réouverture des établissements des jésuites. Quant à Bonaparte, qui savait s'emparer des idées des autres pour les agrandir, il avait un autre but; il voyait dans un corps enseignant fortement organisé, ayant une hiérarchie, des grades et sojmis à des règles d'avancement, un moyen de diriger les opinions politiques et philo- sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 119 sophiques. Il répétait la phrase célèbre de Leib nitz : « Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle et je changerai le monde. » Pour les classes moyennes, la question était autre : trouver l'éducation qui convenait à la société nouvelle, fondée sur les principes de la Révolution. Le conseil d'Etat, voix autorisée des aspirations de la haute bourgeoisie, ne chercha, dans les neuf rédactions successives du projet, que la solution pratique de ce problème : séculariser l'instruction publique, comme le code civil avait sécularisé la France : l'Université fut créée. Son originalité et son utilité ne consistaient pas seule- ment dans l'étude des langues et de la littérature de la Grèce et de Rome, dans cet apprentissage des plus nobles sentiments humains; l'éminent service qu'elle devait rendre aux jeunes bourgeois consistait surtout dans l'enseignement critique de riiistoire et des doctrines philosophiques. C'est en ce sens que les principes de 89 étaient fortement engagés dans la création de l'Université fran- çaise. Sans doute, on ne tendait nullement alors à donner aux enfants les connaissances morales et politiques qui font les citoyens et les préparent à 120 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. participer aux travaux de leur gouvernement. Sans doute, on leur parlait plus de Bonaparte que de l'État, en les exaltant pour la gloire; mais, comme le remarquait dès lors une femme d'une haute raison et d'un mâle bon sens, madame de Rémusat, la force de l'étude, la puissance du temps développèrent bien vite chez les professeurs, comme chez les élèves, l'esprit d'examen et d'indé- pendance démocratique. Ce qui restait de l'an- cienne noblesse le comprit si bien qu'elle éloigna ses enfants des lycées. La jeunesse bourgeoise, au contraire, vint s'y fortifier de la toute-puissance de l'opinion publique et elle acquit une supériorité incontestable. C'est grâce à l'enseignement de l'histoire, quelque restreint qu'il fût, que l'esprit libéral se réveilla dans l'âme de la jeunesse, et c'est à l'Université que nous devons ces classes moyennes de la Restauration, qui ne le cédèrent à leurs aînées de 89 ni par l'éloquence, ni par le courage, ni par le patriotisme. r Rassurée sur le maintien des résultats sociaux de la Révolution et sachant gré au premier consul de la préserver du retour des jacobins, la bour- geoisie n'aspirait plus qu'à pouvoir réparer les pertes de sa fortune, exercer librement son esprit et cultiver en repos ses vertus privées. Une seule catégorie de personnes avait su tirer parti des malheurs publics et de la détresse finan- cière, c'étaient ceux qui, prévoyant le discrédit du papier-monnaie et l'ayant reçu de toutes mains, dans la vigueur de sa jeunesse, avaient pu ainsi acquérir toutes les marchandises ; puis, par le jeu de la hausse et de la baisse, avaient accaparé presque 122 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE lout3 la monnaie d'or ou d'argent. Fiers de leurs richesses rapidement acquises, ils avaient obtenu la fourniture des divers services. Au milieu de misères sans nom, ils donnaient le spectacle de scandaleuses prodigalités; et leurs femmes subite- ment élevées à l'opulence, hormis d'honorables •exceptions, prêtaient au ridicule. Jusque dans les premières années du siècle, la vieille bourgeoisie leur tint rigueur. « Je t'ai quittée l'autre jour pour aller à l'Opéra, écrivait unjcune officier, Maurice Dupin, à sa mère; on devait donner Corisande, c» fut Renaud. Mais rien ne contrarie un provincial c'est là où va ce qu'on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des jeunes femmes char- mantes d'une élégance merveilleuse; mais, si elles ouvrent la bouche, tout est perdu ! Vous entendez : Sacristi, que c'est bien dansé! Il fait un chaud du diable ici! Vous sortez; des voitures bril- lantes et bruyantes reçoivent tout ce beau monde et les braves gens s'en retournent à pied et se vengent, par des sarcasmes, des éclaboussures qu'ils reçoivent. On crie : « Place à M. le fournis- seur des prisons! Place à M. le Brise-Scellés! » Mais ils vont toujours et s'en moquent. Quoique tout soit renversé, on peut dire comme autrefois : sous LE DIRECTOUIK ET LE CONSULAT. 123 < Llionnèle homme à pied et le faquin en voilure! Ce sont d'autres faquins, voilà tout. » En province, où n'existaient qu'en petit nombre agioteurs et fournisseurs, les fortunes de la bour- geoisie étaient atteintes. Les paysans, qui jouissaient des bienfaits du nouveau régime, sans prendre désormais aucun intérêt à la chose publique, étaient plus à l'aise. Mais les négociants étaient ruinés; voyant l'État manquer à ses engagements, plus d'un n'avait eu nul scrupule à faire ban- queroute. Nos ports de commerce étaient vides. La prospérité de Marseille et de Lorient, avec leur mouvement de 3,000 bâtiments, avec leur chan- tiers d'où sortaient, par an, plus de 60 navires, / avait disparu. Les excès de la Terreur, les guerres maritimes, la suppression de la franchise en étaient la cause. Les importations et les exporta- \ lions, durant les six derniers mois de l'an ix, ne représentaient pas un mouvement égal à celui qu'offraient autrefois quinze jours de paix. Les armateurs qui envoyaient des vaisseaux aux deux Indes étaient réduits à un petit commerce de détail qui soutenait à peine leur famille. De ^ages mesures financières, la réOfganisation de la comptabilité publique, le rétablissement des 12-i LA BODRGEOISIE FRANÇAISE bourses de commerce et surtout le caractère légal reconnu à la Banque de France rendirent le plus vif essor aux imaginations. De toutes parts, les manufactures se rouvrirent. La création de la caisse d'amortissement fonda le crédit public; les maisons de commerce conçurent des projets de spéculation embrassant l'étude entière du conti- nent. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps, reprirent la route des marchés de l'Europe. L'ac- tivité du premier consul venait ajouter aux efforts des particuliers de vastes travaux d'utilité géné- rale. Des routes monumentales, des ponts, des canaux étaient en pleine exécution. On recommen- çait à embellir Paris. Du moment que les hommes qui guettent les faiblesses des gouvernements pour en profiter s'aperçurent du goût de Bonaparte pour les jouis- sances de la vanité, ils ne manquèrent pas d'appiau- dir à ce penchant et à le cultiver. La Révolution avait fait violence aux anciennes habitudes, elle ne les avait pas déracinées. Lorsque, le 1 9 février 1 800, le premier consul était parti du Luxembourg en costume officiel pour venir s'installer aux Tuile- ries, le cortège s'était trouvé formé par des fiacres dont les numéros étaient recouverts de papier. sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 125 Deux années à peine avaient suffi pour opérer la plus rapide métamorphose. Les formes empruntées aux républiques anciennes avaient fait place à des formes militaires; l'élégance reprenait partout ses droits, sauf pourtant dans l'intérieur des habita- tions. Il fallut, en effet, plusieurs années pour que la haute bourgeoisie pût reprendre ses goûts de luxe et de confort élégant dans ses demeures; mais la question du costume, toujours si importante en France, n'attendit pas longtemps sa solution. Plus de cocardes, plus de pantalons : des bas de soie, des souliers à boucles, des épées de parade, des chapeaux sous le bras. Les femmes, qui poussaient à l'nncienne mode, étaient cependant ennemies de la poudre. Le Litre de madame leur avait été rendu chez le premier consul et dans les billets d'invita- tion qu'il leur faisait adresser. Ce retour à l'an- cien usage avait bientôt gagné le reste de la nation. Quant à la dénomination de citoyen, elle ne fut supprimée que le 29 floréal (mai 1804) après avoir pendant douze années régné dans les écrits et dans la conversation. Les mœurs monarchiques avaient donc vite '] reparu sous le badigeon révolutionnaire et elles 1-26 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE élendaient partout leur empire. Dans le ravisse- ment universel, on aurait eu peine à entendre des voix discordantes. Qui donc écoutait ce mot de Joubert sur Bonaparte : « Quel dommage qu'il soit si jeune et qu'il ait eu de mauvais maîtres! » Les plus récalcitrants, comme Gohier, ne pouvaient que constater sans lui résister « cet enthousiasme délirant qui fermentait dans les têlesj celte in- fluence magique que le nom seul du premier consul exerçait sur les imaginations ». Courts moments d'illusion et de jeunesse, où la bourgeoisie, satis- faite par la certitude de l'ordre matériel et de la possession tranquille du bien-être, fut éblouie par la gloire ! Elle fit taire -ses principes, ses croyances, .es souvenirs d'un passé si près d'elle; elle parti- cipa à la fierté commune delà nation, qui se croyait invincible et reine du monde. A défaut de salons, le théâtre, et spécialement la Comédie-Française, exerçait sur les classes bour- geoises une influence prépondérante. C'est seulement à Paris que la rentrée d'im acteur pouvait prendre lesproportions d'un événe- ment; cela était arrivé en mai 1790, en. pleine Révolution, à Larive, qui, à la suite d'un mouve- ment de dépit et d'humeur, avait, depuis trois ans, sous LE DIlîECTOIRE ET LE CO.N'SULAT. l'27 quitté la Comédie-Française. 11 y était fort regretté Ses anciens camarades, sentant tout ce que fi re- traite leur faisait perdre, lui avaient adressé plu- sieurs députations pour le presser de rentrer, s'engageant d'avance à accepter les conditions qu'il pourrait exiger. 11 résistait, refusant même les deux ou trois parts qu'on le priait d'accepter. Eniin la Comédie l'emporta. Mais à qui dut-elle sa vic- toire? A l'abbé Gouttes, qui présidait en ce mo- ment l'Assemblée nationale. Ancien vicaire de Paris, dans le quartier du Gros- Caillou, où demeu- rait Larive, il avait conservé pour lui beaucoup . d'amitié. Il ne dédaigna pas de déployer toute son éloquence pour déterminer le célèbre comédien à oublier ses griefs ; et, suivant le jargon du temps, il lui fit voir sa rentrée au théâtre « comme un acte de civisme digne de ses vertus ». Larive céda et promit Œdipe. L'intérêt que l'abbé Gouttes pre- nait à la représentation était si vif, qu'il voulut en être témoin; il pria donc un de ses collègues de vouloir bien remplir pour lui ce jour-là les fonc- tions de président de la Constituante (spectacle non moins curieux!). Personne ne fut scandalisé de savoir que l'abbé avait servi d'intermédiaire entre les comédiens ei leur camarade, et qu'il 128 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE avait échangé pour la représentation de rentrée le fauteuil de président contre une place au parterrpi On sait l'histoire de la Comédie-Française pen- dant la période révolutionnaire. En 1800, le goût public tendait à se réformer. Après un long boule- versement, lorsque l'ordre politique recommence sa marche régulière, est-ce que l'ordre littéraire ne suit pas de son mieux? Il est des heures où un esprit tranchant, un jugement hautain et dogma- tique répond aux besoins de l'opinion. Cet état des intelligences fut la cause de l'indiscutable autorité ^ de la critique dramatique de Geoffroy. La bour- geoisie et lui étaient faits pour se comprendre. Leurs idées étaient assorties. Ils cherchaient en toutes choses l'autorité. Voltaire, après avoir régné presque seul sur la scène, cédait le pas à Corneille, à Racine, qui reprenaient faveur. Les nouvelles générations de la bourgeoisie s'en nourrissaient. Le Misanthrope réapparaissait au milieu des petites comédies musquées, « comme si le duc de Sully, retiré depuis longtemps dans ses terres, arrivait de la campagne et entrait dans la salle du conseil, en face des petits-maîtres de la cour de Louis XIII ». Jamais, du reste, plus brillants inter- prètes n'avaient été donnés aux chefs-d'œuvre du sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 129 génie français. Jamais notre belle langue n'avait été mieux prononcée. C'était l'école classique par excellence que celte maison, avec des maîtres comme Saint-Prix, Fleury, Monvel, Talma, mesde- moiselles Raucourt, Contai, Duchesnoiset la jeune mademoiselle Mars. Ce n'éiait plus, comme dans les soirées ardentes de la Révolution, une cohue bruyante qui venait applaudir ces acteurs, dont la parfaite tenue, les élégantes manières étaient un enseignement, alors que les traditions presque partout ailleurs étaient oubliées. Le parterre des vieux habitués se recon- stituait, et les magistrats, le barreau, le haut né- goce, le corps médical le remplissaient et ravi- vaient le goût aux yeux de l'Europe, jalouse des succès de la première scène du monde. Les débuts de mademoiselle Duchesnois et de mademoiselle George passionnaient et divisaient la société pari- sienne autant que les passions politiques la lais- saient froide; les feuilletons de Geoffroy étaient attendus avec autant d'impatience qu'autrefois un discours de Mirabeau. Celte passion du théâtre, elle perçait même dans l'éducation nouvelle donnée aux jeunes filles de la bourgeoisie. De 1791 à 1796, les moyens d'instruc- 130 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE tion leur avaient parlout manqué. Non seulement les couvents, mais les petites écoles tenues par des religieuses avaient été fermées; vers 4797, des pensionnats et des externats s'établirent. L'initia- tive était venue de l'ancienne lectrice de Marie- Antoinette, madame Campan. Elle avait ouvert, après le 9 thermidor, un pensionnat à Saint-Ger- main et inauguré pour les jeunes filles l'éducation laïque. Dans le règlement de cette maison, comme plus tard à Écouen, les idées pédagogiques de ma- dame de Mainlenon dominaient, mais avec le senti- ment de ce qu'exigeait une société issue de la Révo- lution. L'art de bien lire y était estimé au plus haut degré et remplaçait presque la passion de la danse. Le théâtre était un auxiliaire de l'éducation. En province, les maîtresses de pension louaient la salle de spectacle pour leurs élèves, et, si nous voulions connaître exactement la note qui dominait en l'an ix chez les jeunes filles de la bourgeoisie, nous la trou- verions dans une lettre de madame B..., racontant à sa petite fille ses impressions de jeunesse : « Mes compagnes et moi, nous n'avions qu'un rêve, qu'un c.jsir : entendre Talma dans Manlius ou dans Abufar et assister à une revue du premier consul. » sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 13f Ainsi se transformaient les familles bourgeoises» s'éloignant de jour en jour des mœurs, des cou tûmes du xviii' siècle, comme elles en avaient quitté les modes; prenant de plus en plus posses- sion de l'administration par leur amour des fonc- tions publiques, refaisant leur fortune par le travai. et l'économie. Préservées par leur esprit pénétrant, positif et i fin, de tout ce qui était imprudent et désordonné, les femmes, avec une raison aimable et solide, re- prenaient le gouvernement de cette société encore mal assise, mais qui n'avait plus à offrir à leurs ran- cunes vaniteuses les inégalités d'autrefois. Si leur cœur de mère avait déjà la crainte des levées d'hommes trop nombreuses, leur esprit rasséréné n'avait cependant d'autres préoccupations poli tiques que le retour d'un attentat comme celui de la me Saint-Nicaise. j Quelques années avaient suffi pour creuser un abîme infranchissable entre deux mondes. VI i Il restait pourtant quelques survivants du mond philosophique, quelques représentants de ces salon bourgeois du xvm* siècle où l'on pensait à tout où l'on parlait de tout, rien que par mouvemen et plaisir d'esprit; où l'on conservait les tradition de V Encyclopédie, où l'on demeurait attaché au idées de liberté et d*humanité. Ces débris du pass avaient trouvé une dernière maison hospitalier! à Auteuil, chez une femme excellente et distinguée ayant plus de bonté que d'esprit, plus de tact et d'ingénuité que de savoir, plus de naturel et de simplicité que de passion, et belle encore malgréi les années. Elle se nommait madame Helvétius. sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 133 De bonne heure, alors qu'elle n'était que made- moiselle de Ligneville, elle avait connu tous les gens de lettres chez sa tante, madame de Graffigny. En ce temps-là, on l'appelait Minette; quand elle était lasse des beaux esprits, elle quittait le cercle pour aller jouer au volant avecTiirgot, qui étudiait en Sorbonne et portait la soutane. On ne sait pour- quoi elle ne l'avait pas épousé. Helvétius, frappé de sa beauté, lui offrit sa main, après s'être démis de ses fonctions de fermier général. Leur salon ras- semblait à peu près les mêmes personnes qu'on voyait chez le baron d'Holbach : Diderot, D'Alem- berl, Condillac, Thomas, l'abbé Raynal. Comme Helvétius sortait habituellement après le dîner pour aller à l'Opéra ou à la Comédie, sa femme faisait seule les honneurs du logis. Elle avait acquis cette qualité supérieure, chez une grande dame, de s'intéresser à tous sans vouloir t plaire à un seul. Trois enfants étaient nés de son mariage : un fils qui mourut jeune, et deux filles, madame d'Andlau et madame de Mun, celles que Franklin nommait les Etoiles. Ce fut un des mé- nages les plus heureux de Paris. Les envieux disaient en parlant de M. et madame Helvétius : < — Ces gens-là ne prononcent pas comme les 8 134 LA BOURGEOISIE FIIANÇAISE autres les mots : mon mari, ma femme, mes enfanis. » La mort d'IIelvétiiis ayant fait passer en d'autres mains la majeure partie de sa fortune, sa veuve s'était retirée à Auteuil avec 20CG0 livres de renie. C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre heureuse chez elle entourée de ses amis. Le premier de tous, au moment où la Révolution éclata, était FaLbé Morellet. De 1760 à 1789, il y eut peu d'exemples d'une liaison aussi étroite, aussi douce; Morellet passait régulièrement deux ou trois jours par semaine à Auteuil. Il y avait transporté sa bibliothèque et y avait commencé le fameux Dictionnaire du commerce^ qui ne vit ja- mais le jour et pour lequel il recevait une subven- tion; de telle sorte que les malins disaient qu'il faisait le « commerce du Dictionnaire ». A deux pas d'Auteuil, à Passy, demeurait Fran- klin. Durant son long séjour en France, ce fut im échange continuel de visites et de dîners. L'amabi- lité simple, le bon sens railleur, la bonhomie, l'indulgence, la sérénité douce en faisaient l'agré- ment. On arrivait à dire et à écrire les plus char- manies folies. Qui pouvait s'attendre à trouverj Franklin si ami du badin âge? Un malin, après sous LE DIHtCTOUîE FT LE CONSULAT. 135 avoir passé la journée de la veille à laisser leur fantaisie s'abandonner à tous les caprices, ma- dame Ilelvélius ne reçut-elle pas de son voisin cette déclaration qui n'effarouchait pas nos grand'- mères : « Chagriné de votre résolution, écrit-il, pro- noncée si fortement hier au soir de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me retirai chez moi ! je tombai sur mon lit, je me crus mort et je me trouvai dans les champs Élysées. » Franklin y rencontre Ilelvétius! Oublieux de ses liens, il avait pris nouvelle femme, madame Franklin. « Je l'ai réclamée, mais elle me disait froidement : « J'ai formé une nouvelle connexion » qui durera l'éternité. » Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la résolution de revenir en ce bas monde, revoir le soleil et vous. Me voici, vengeons-nous ! » Madame Ilelvétius ne se vengea pas. Franklin retourna en Amérique en 1786, emportant avec lui les meilleures heures de la maison d'Auteuil. Il laissait Cabanis à son amie, Cabanis de qui elle disait : « Si la doctrine de la transmigration était vraie, je serais tentée de croire que l'âme de mon fils a passé en lui. » 136 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Ce fut autour de Cabanis qu'allait se grouper la seconde société d'Auteuil. Il n'avait que vingt-deux ans lorsque Turgot, qui l'avait connu pendant son intendance de Limoges, le présenta à madame Ilelvélius; il revenait d'un voyage en Pologne avec une santé languissante; madame Helvétius lui avait proposé de se fortifier à Auteuil. Il avait accepté; et le calme, la douceur d'une vie régulière et pai- sible, lui rendaient la vie. Cabanis avait trouvé, installé dans la maison avec Morellet, un ancien bénédictin, homme de sens et de bon esprit, l'abbé Laroche. C'était lui qui, en 1771, était allé en Hollande porter le manuscrit de V Homme, qu'Hel- vétiuslui avait confié. En apprenant la nouvelle de sa mort, il était revenu auprès de sa veuve et s'était dévoué entièrement à elle. Tels étaient les trois personnages qui vécurent ensemble plus de quinze ans sous le toit de ma- dame Ilelvélius. Jusqu'en 89, leurs opinions diffé- raient peu. S'ils avaient des querelles, c'était tout au plus à propos de la passion de leur amie pour les chats. La maison, il est vrai, en était remplie. « Ils sont dix-huit, écrivait Morellet, et vont être incessamment trente, mangeant tout ce qu'ils attrapent, ne faisant rien que tenir leurs mains sous LK DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 137 dans leurs robes fourrées, et se chauffer au soleil en laissant la maison s'infester de souris. On avait proposé de les prendre dans un piège et de les noyer... On pourrait proposer pour eux un part: plus doux qui tournerait au profit de l'Amérique... Nous aurions de quoi en charger un petit bâtiment. Ces chats ne feront que retourner dans leur véri- table patrie. Amis de la liberté, ils sont absolument déplacés sous les gouvernements d'Europe. Ils pourront donner aussi quelques bons exemples. Car d'abord ils sauront se retourner contre l'aigle qui les emporte; et en lui enfonçant les griffes dans le ventre, le forcer de redescendre à terre pour se débarrasser d'eux. Nous devons aussi leur rendre celte justice que nous n'avons jamais vu entre eux la moindre dispute à la gamelle, qu'on leur porte régulièrement deux fois par jour. Chacun prend son morceau et le mange en paix dans son coin. > Ainsi se passaient les soirées d'Auteuil quand la Révolution fit son entrée violente dans le monde. La courtoisie, l'amabilité en souffrirent. Volney, Sieyè<, Condorcet, Bergasse, Chamfort, furent pré- sentés par Cabanis. Les discussions se multipliaient, s'aigrissaient même. A la suite d'un mémoire publié par l'abbé Morellet, sur les troubles du bas 138 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Limousin, sans en prévenir Cabanis, originaire de cette province, la dissension se mit entre les vieux amis. Madame Helvétius se réserva quelques obser- vations. Morellet emporta ses meubles et ses livres, et ne revit plus celle qui lui avait donné tant de preuves d'affection. Madame Helvétius défendait la Révolution, parce qu'elle avait relevé, ennobli, rendu plus heureuse la partie la plus nombreuse de la nation; mais son enthousiasme se changea en animadversion contre les révolutionnaires, dès qu'elle vit les massacres, le pillage, la tyrannie des jacobins. Dans ses dégoûts comme dans ses sympathies, elle fut très bourgeoise. Cabanis avait bientôt souffert comme elle dans ce qu'il aimait le mieux. La prison, l'échafaud, le sui- cide, lui enlevaient chaque jour ses amis. L'abbé Laroche était arraché à l'affection de madame Hel- vétius, et Cabanis lui-même n'était sauvé que par la reconnaissance qu'il avait inspirée aux habitants d'Auteuil, dont il était le médecin. Cependant ces derniers représentants du xviir siècle ne perdirent pas la foi dans l'hu- manité et dans un meilleur avenir. Ils crurent d'abord en Bonaparte, Cabanis surtout. Le grand] séducteur avait désiré rendre visite, après le sous LK DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 13;) ISBruraaire, à madame Helvétius. « Général, lui avait-elle dit, en se promenant avec lui, vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. » Un an après, elle mourait; son dernier mol était pour Cabanis, qui baisait ses mains déjà froides, en l'appelant : « Ma bonne mère! » Elle répondit : « Je la suis toujours. y> La mort de celle excellente femme, qui avait ajouté à l'art si dilficile de plaire l'art supérieur de se faire aimer, n'avait pas dissous la réunion à laquelle son charme avait présidé. La société d'Au- teuil devint un cénacle. C'est elle qui, dans les années silencieuses de l'Empire, resta comme une protestation, au nom des illusions déçues; c'est elle que Bonaparte, devenu le maître du monde, poursuivait de ses sarcasmes, en appelant idéo- logues ces bourgeois penseurs et écrivains devenus prêtres d'un temple abandonné un moment, mais prêt à se rouvrir. Ils se reconnaissaient à ce signe ineffaçable qu'ils conservaient les traditions de 1789, qu'ils étaient apôtres de la raison et de la science et ne voyaient pas de bornes aux progrès de l'esprit humain. C'étaient Cabanis, Tracy, Yolney, Gérando, Gin- 140 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE guené, Thurot, Andrieux, Laromiguière, Daunou, Maine de Biran, Gallois, Fauriel. Cabanis servait de lien à ces esprits distingués; de leurs entretiens, de leurs réflexions sortait ce beau livre, qui produisit un effet considérable : Bapports du physique et du moral de V homme. Une femme d'une exquise beauté et d'une intel- ligence rare passait à travers les conversations de ces sages. Nous avons nommé Charlotte de Grou- chy, sœur de madame de Condorcet. Cabanis l'avait épousée pour obéir aux volontés suprême de Con- dorcet, qui lui avait légué le soin de sa famille et le dépôt de ses écrits. Ayant plus d'âme que ceux qui l'accusaient de ne pas y croire, il vivait dans la quiétude entre la femme qu'il adorait et une amitié dont la tendresse délicate comprenait sa nature parfaite, l'amitié de Fauriel. Pour exprimer cette fleur de bonté, de douceur qu'il avait reconnue dans le cœur du fils quasi-adoptif de madame Helvétius, Manzoni le nommait « cet angélique Cabanis ». En 1808, il s'éteignit brusquement et, avec lui, la société d'Auleuil. Tracy, d'un esprit si ferme et si rigoureux, était trop renfermé pour renouer ces chers entrelions. Il s'appelait lui-même le solitaire d'Auteuil. Daunou^ sous LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. 141 depuis que la mort Tavait séparé de Marie-Joseph Chénier, se laissait aller à ses sentiments 4e nai- santhrophie studieuse; Gérando, Laromiguière, se détachaient de l'école de Condillac et ressen- taient les souffles régénérateurs du siècle. Ces intelligences nettes et vigoureuses, ces républi- cains de l'an m, qui avaient accepté le 18 Bru- maire, s'arrêtèrent mécontents devant l'Empire. Les uns, comme Volney, n'avaient pas pardonné à Bonaparte le Concordat; les autres, froissés d'avoir vu supprimer l'.\cadémie des sciences morales et politiques, dont ils faisaient presque tous partie, représentèrent dans leur altitude, dans leur lan- gage, la revendication constante et calme du droit. Les derniers rayons du soleil du xviu* siècle, qui s'éteignait devant une réaction déclarée dans les doctrines, dans les sentiments, dans les talents, éclairèrent ce groupe de bourgeois d'une vigueur morale indéniable. A cette époque de gloire militaire arrivait à Paris un jeune homme qui devait être un jour le chef politique de la haute bourgoisie, quand sonna l'heure suprême et où elle se divisa et où elle per- dit la partie qu'elle jouait depuis soixante ans. Fils lui-même de la Révolution, qui lui avait donné la 142 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. liberté religieuse et un état civil, il fut frappé du spectacle auquel il assistait. Les excès et les caprices ^e la force avaient remplacé le? élans vers la liberté. Sécheresse, froideur, isolement des sentiments et des intérêts personnels, tels étaient le train et l'ennui ordinaire du monde. Les fidèles héritiers des salons lettrés du xviii' siècle demeu- raient seuls étrangers à la réaction, seuls ils con- servaient les plus nobles et les plus aimables dis- positions de leur temps : la promptitude à la sympathie, la curiosité bienveillante et empressée, et surtout le besoin de libre entretien. Ce jeune homme original, avide de tout connaître, au visage amaigri et grave, aux yeux de flàiTimc, qui déce- laient une ardeur concentrée et une passion in- domptable, s'appelait François Guizot. Que d'évé- nements devaient s'accomplir depuis son arrivée à Paris jusqu'en 1848 ! Quels contrastes! Qui eût osé prédire en 1809 les deux invasions, le retour des Bourbons, le réveil de la liberté, le triomp'.ie de la bourgeoisie, enfin la chute du gouvernement fondé par elle; et tout cela en moins de quarante ans! III LA BOURGEOISIE FRANÇAISE SOUS l'empire et les premières années DE la restauration Les plus rebelles cependant cédaient devant réclatante fortune du premier consul. La bour- geoisie parisienne, toujours frondeuse, avait trouvé dans Camille Jordan l'écho de ses sentiments, lors- que le Sénat servile supplia Bonaparte d'avoir la bonté de se faire empereur. Sans doute il était entré dans son vote un sentim ent profond de reconnais- sance pour l'homme qui gouvernait. Appelé au pou- voir dans des jour s de désordre, Bonaparte avait 144 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE vaincu les ennemis du dehors, dicté la paix, com- mencé la justice, consolé le malheur. « Il est natu- rel, ce mouvement d'un peuple généreux qui aime à prolonger l'autorité qui l'a sauvé. Nous nous fus- sions défiés de ce sentiment de reconnaissance, comme trop sujet à égarer les peuples, si à ces con- sidérations ne s'en était joint une autre qui a du fixer nos suffrages. C'est la ferme confiance que bientôt Bonaparte, appréciant les nouvelles circon- stances qui l'entourent, n'écoulant que l'inspiration de son âme et la voix des bons citoyens, posera lui- même à l'autorité dont il est investi une limite, qu'il ne profitera de cette prolongation de sa ma- gistrature que pour achever et réaliser des institu- tions dont le but sera de former dans le sein de ce peuple un pouvoir véritablement national. » Quelques libéraux sincères, Lanjuinais, Carnot, Lambrechts, applaudissaient à ces paroles et eus- sent voulu que la dictature du 18 Brumaire fît place à des institutions sérieusement représentatives. En moins de deux ans, tous les corps créés pour balan- cer l'action gouvernementale, le Tribunal, le Corps législatif, le Sénat, avaient perdu toute indépen- dance. Les sénateurs réclamaient l'hérédité, les tri- buns dem;m laient que la durée de leurs Ibnclionsi sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 145 fût portée de cinq à dix ans et leur traitement de quinze à vingt-cinq mille francs. Les membres du corps législatif, de leur côté, insistaient pour obte- nir des avantages analogues. Austerlilz fit accepter la servitude par la haute bourgeoisie, et le régime impérial lui parut pendant quelques années si bien établi, qu'elle rechercha pour ses enfants les fonctions publiques. Elle trouva l'empereur disposé à s'attacher la jeunesse, à lui offrir des occasions d'agir, de se produire et d'exer- cer de l'autorité. L'égalité, rien que l'égalité, tel était le mot de ralliement entre les hommes de la Révolution et Napoléon; les paroles qu'on lui attribue après l'adoption de la proposition Curée peignent bien l'état des âmes pendant ces années d'éblouissement. Il se vantait d'avoir ter- miné doucement la Révolution, parce qu'il ne déplaçait aucun intérêt et qu'il en éveillait beau- coup. « Qu'est-ce qui a fait la Révolution? disait-il. C'est la vanité. Qu'est-ce qui la terminera ? Encore la vanité; la liberté est un prétexte. L'égalité, voilà notre marotte ! » Et madame de Rémusat qui cite cette conversation ajoute que Bonaparte avait en effet fini par se persuader qu'en conservant sa i46 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE propre personne il gardait de la Révolution tout ce qu'il était utile de ne pas détruire. L'heure sonna bientôt où les principes d'égalité eux-mêmes furent froissés et les intérêts menacés. Un travail lent et continu se fit alors dans l'esprit de la bourgoisie. Dure destinée ! Reprendre encore, après avoir tout donné, le chemin des déceptions amères ! Si aucune Ca^j garanties inspirées par l'idée de liberté ne subsistait, elle avait cru du moins que l'idée d'égalité, la base du nouveau règne ne subi- rait aucune atteinte. C'était un leurre. Le 14 août 1806, un sénatus-consulte créa les majorais et le substitutions. Bonaparte montrait plus clairemei quels rêves monarchiques hantaient son cerveai par les décrets de 1808 établissant la noblesse impj riale ; ce ne furent pas les membres des anciennes assemblées révolutionnaires, non plus que les offi- ciers généraux qui défendirent le principe d'égalité. Cambacérès devenait prince, Fouché devenait duc, Treilhard, Merlin et tant d'autres conventionnels, acceptaient le titre de comte. On assistait au mêr spectacle que celui donné sous l'ancien régime ps les acquéreurs de droits féodaux. Les hôtels dure? porter sur leurfaçade le nom du propriétaire anobli sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 147 vSi le code civil n'eût pas été promulgué, il aurait I subi des modifications qui l'eussent mis en har- monie avec le nouveau système monarchique, et Bonaparte n'eût pas employé la voie détournée des } sénatus-consultes organiques. Il n'en fut pas de \ même du code pénal qui n'était pas achevé et on j sut le terminer « de manière à en faire un arsenal à l'usage du despotisme ». Le plus précieux des I droits, l'institution du jury criminel fut menacée. Il faut lire dans les Mémoires de Miot de Mélito, le récit de la séance du conseil d'État tenu à Saint- Cloud le 4 juin pendant les débats du procès de Moreau. Bigot, Gambacérès, Porlalis lui-même, avaient cédé, lorsque Berlier dansun discours plein de force et de raison écrasa ses adversaires, après avoir réfuté victorieusement leurs sophismes. Loi'squ'on alla aux voix et que la majorité du con- seil se fut prononcée pour le jury, l'empereur, qui ■présidait, leva brusquement la séance. Le jury ' était sauvé. Que pouvait être la société mondaine sous un pareil régime? Sans doute dans la haute banque et : dans l'industrie, le goût des réceptions se répandait, ' sans doute Paris redevenait la capitale du monde civiUsé, par l'affluence des étrangers, par l'éclat du 148 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE théâtre, par le luxe de la nouvelle cour; mais il ne faudrait pas croire que les salons des banquiers, des grands négociants, eussent la liberté de propos sans laquelle la conversation et l'esprit s'abaissent. En dehors de Gérard, qui avait fait le portrait de toutes les têtes couronnées et dont les réceptions avaient un caractère semi-officiel, en dehors de madame Bertin de Vaux, chez qui se réunissaient Fiévée, Féletz, Leclerc, Girodet, Boissonnade, le jeune Villemain, Hoffmann, cercle choisi qui se dispersa en 1811, après la confiscation du Journal des Débals, la bourgeoisie avait ouvert peu de salons. Madame Hainguerlot, aussi bonne que spiri- tuelle, dont Arnault, Duvicquet, Lenoir, Méhul Digeon fréquentaient les soirées, madame Haii guerlot et son mari, d'humeur indépendante avaient donné de l'irritation au maître. Il avait fa| appeler Fouché, et devant ses hésitations, Savai avait reçu l'ordre de faire arrêter M, Hainguer- lot. On savait que ce dernier devait dîner chez ma- dame Regnault de Saint-Jean d'Angély. Savary fit investir la maison par la gendarmerie d'élite. M. Hainguerlot, averti, segardabien de sortir. Sur ces entrefaites, Regnault de Saint-Jean d'Angély sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 149 revint du conseil d'État. Il ne fut pas moins surpris qu'embarrassé de voir la force armée autour de sa demeure. Il lui était difficile, à raison de sa posi- tion môme, de receler chez lui la personne que cherchait le duc de Rovigo. M. Ilainguerlot dit alors à l'un de ses amis, M. Cachard : « Tiens, voilà la clef de la petite porte du jardin; va en re- connaissance; examine si toutes les issues sont occupées, je compte sur toi ! » Cachard suit avec confiance ces instructions; mais à peine eut-il mis le pied dans la rue, que, malgré ses cris, il est £ lisi et transporté dans une voiture par les gen- darmes. On leva le blocus et M. Hainguerlot effec- tua paisiblement sa retraite par la porte cochère. Il n'est guère possible, sous un pareil régime, de retrouver dans la pratique de la vie, cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui étaient la marque propre de la sociabilité française. Dans la profession libérale la plus surveillée, le barreau, les rapports sociaux n'avaient plus qu'un caractère professionnel. Sur deux cents membres inscrits au tableau de l'ordre à Paris, trois seu- lement, nous l'avons dit, avaient voté pour l'Em- pire; il fallait moins que cela pour attiser les rancunes déjà manifestées par Bonaparte. Les 150 LA liOUIlGEOISIE FRANÇAISE Lépidor, les Billecoq, les Gicquel, les Bonnet, les Archambault, les Delacroix-Frainville, continuaient, dans leur intérieur laborieux et modeste, les tradi- tions du barreau du xviir siècle, avec la même in- dépendance de conscience, la même mesure et la même pointe d'humeur gauloise. Quant aux hauts fonctionnaires appartenant presque tous à la bour- geoisie, ils formaient depuis l'Empire une tribu à part et un corps d'administrateurs remarquables. Mais les intérêts devaient inévitablement s'alar- mer. Déjà depuis 1805, des bruits d'invasion anglaise avaient fait resserrer l'argent. Depuis la chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement réparé ses vides, était demeuré insuf- fisant. Toutes les correspondances de négociants sont, à ce sujet, remplies de plaintes. Malgré les mandements cpiscopaux lus dans les églises pour faciliter la conscription, on commençait aussi à éprouver quelque fatigue de voir la guerre remettre i si souvent en question les destinées des particuliersj et même celles du pays. Certes la législation commerciale soigneusement] étudiée, conçue sur un plan uniforme et vaste, i aurait pu amener le plus grand bien; mais il fal-j lait plus de capitaux et plus débouchés. La con-' sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 151 duile violente de l'Angleterre, courant sur notre pavillon, causait des pertes immenses à nos ports. La paix n'était plus que fictive. Les traités ne ser- vaient qu'à donner le temps aux anciennes monar- cliies de rassembler des hommes et des canons. Des lettres de province, écrites en 1810 et 18! ', parlent de la cherté des denrées par le blocus con- tinental et des angoisses des familles peu aisées. On payait le sucre six francs la livre, et à côté d'une opulence apparente, on manquait des choses nécessaires. Nos fabriques n'avaient pas atteint le degré de perfectionnement nécessaire à l'isolement de notre commerce. Lasse de s'en prendre aux Anglais, la bourgeoisie attaquait déjà le chef de la nation. Les levées de 1811 et de 1813 inspirèrent de l'irritation. La formation des cohortes delagarde nationale (mars 1812) fut aussi une cause de souf- frances et de murmures. Il y eut même de véritables mutineries et, à Paris, les jeunes gens des Écoles avaient poussé dans les cours publics des cris sédi- tieux. L'emploi des colonnes mobiles pour faire exécuter les lois de la conscriplion dans les dépar- tements exaspéra. Il fallut prendre des mesures contre les jeunes conscrits qui se mutilaient pour se faire l'éformer. 152 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE La tempête qui grondait au loin s'approchait rapidement. Dès les premiers mois de 1813, les transactions commerciales s'étaient arrêtées. La France s'assombrissait. Les sénateurs, plus dociles que jamais, avaient accordé la levée de 280 000 hom- mes. Cette nouvelle conscription retombait entière- ment sur nos vieilles provinces. La nouvelle des funestes journées de Leipzig (18, 19 octobre 1813) arriva grossie de tout ce que la peur et l'affolement pouvaient y ajouter de détails douloureux. L'aspect de Paris devenait morne. Cependant il se manifestait dans la bourgeoisie une sorte de satisfaction de voir l'empereur châtié dans son ambition. Les effets publics étaient tombés à 50 francs; les intérêts particuliers se sentaient plus menacés que jamais, lorsqu'on apprit le 2l décembre qu'un corps autrichien avait passe le Rhin près de Huningue. L'invasion commençait. Alors l'esprit public se réveilla. L'Université avait préparé ce mouvement en donnant l'exemple d'un retour aux doctrines philosophiques élevées. L'af- lection pour le souverain n'existaitplus dans la majo- rité des classes moyennes. Les hauts fonctionnaires, envoyés dans les départements pour réchauffer le zèle, ne pouvaient inspirer une confiance qu'ils sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 153 n'avaient plus eux-mêmes. Les magistral s qui avaient eu le mérite de compléter par une jurispru- dence saine et ferme, l'œuvre du code civil, étaient prêts à accepter tous les revirements de la fortune. Ils réservaient, pour l'application des lois, leur vigueur de caractère, sans se préoccuper delà mon- trer dans la conduite de la vie. Le Corps législatif, jusqu'alors muet et docile, finit lui-mêmepar s'apercevoir que la Révolution s'était faite pour garantir la liberté de la presse, la liberté individuelle, le droit de propriété et pour abolir les distinctions héréditaires. Or, la presse n'était- elle pas plus asservie que sous l'ancien régime? N'existait-il pas de véritables lettres de cachet? La confiscation n'avait-elle pas pris place dans le code pénal ? Une noblesse nouvelle n'avait-elle pas été créée avec des majorats et des sublitutions? Enfin où en était la représentation du pays? Ce fut du sein de la haute bourgeoisie que sortit le cri de révolte. Laine, Gallois, Raynouard, Flau- gergucs, Maine de Biran, le poussèrent. On sait que le courageux rapport de Laine fut supprimé et qu'un décret du 1" janvier 1814 ajourna le Corps législatif. Cet événement avait produit surtout un grand effet dans la bourgeoisie des provinces du i54 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Nord et de l'Esl. Plus près des dangers dont l'en- nemi la menaçait, elle prenaitles choses gravement. La charge de l'impôt, les maux de la guerre, la con- scription pesaient lourdement sur elle. Napoléon était détesté des mères. Quel supplice il leur avait imposé pendant tant d'années! Tous CCS germes de mécontentement se dévelop- paient d'eux-mêmes sans l'aide du ferment roya- liste, qui n'existait que dans un cercle politique étroit. Revenir à la République était impossible. L'abdication de l'empereur au profit du roi de Rome: un enfant avec la régence de Marie-Louise ! la bourgeoisie n'y voyait pas de garanties. Le conseil municipal s'était réuni en secret. Les négociants importants, les personnages appartenant à la riche société bourgeoise avaient imité cet exemple et avaient choisi pour délégué, un banquier très estimé, esprit résolu et libéral, M. Laffitte. La sage bourgeoisie parisienne représentait exactement l'opinion publique ; elle comprenait que les Bourbons, quoique oubliés, devenaient les suc- cesseurs nécessaires de l'empereur renversé; et que, s'ils montraient du bon sens, s'ils avaient rintellit>ence de la situation, ils trouveraient les meilleures volontés au service de leur cause. C'est sous L'EJIPIRE ET LA RESTAURATION. 155 ce que dit Laffille le 30 mars l-Sl'i, dans une con- férence chez Marmont. La bourgeoisie, dès le !"■ avril, retrouvait l'organe de ses opinions, le Joîtrnal des Débats. Un arrêté des membres du gouvernement provisoire autorisait les Berlin à reprendre leur propriété. Yeut-on savoir ce que l'Empire avait fait des caractères dans le monde officiel? Dès le 3 avril, il n'y avait pas un magislrat, pas un administrateur qui ne remerciât le Sénat impé- rial d'avoir détruit l'édifice du despotisme. Et, parmi les auteurs ou les complices empressés de ces palinodies, quels noms trouvons-nous ? Les anciens conventionnels, le comte Merlin, le comte Sieyés, le comte Garât, le prince Gambacérès, le duc Fouché, même le comte Fontanes, et bien d'autres. Un homme restait digne et désintéressé, Carnet, qui n'avait pas voté l'Empire, II La Restauration a été pour la bourgeoisie l'école où elle apprit à aimer la liberté et à respecter le droit. Jamais les questions ne furent aussi clairement posées que durant cette période si vivante de notre histoire; jamais les circonstances ne furent plus favorables à l'éveil de l'esprit politique; jamais les temps ne se prêtèrent mieux à l'examen des pro- blèmes constitutionnels; jamais les fautes com- mises ne groupèrent aussi plus intimement les résistances. Il semble qu'une sorte de pari eût été follement engagé par les revenants de l'émigration pour LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 157 irriter, exaspérer el jeter hors de ses gonds une nation jalouse, ombrageuse, qui entendait ne rien céder sur les conquêtes égalitaires et civiles de la Révolution. Celte nation ne demandait alors que la fin de la guerre. Elle n'avait ni antipathie ni hostilité pour les Bourbons. Dans la mémoire des générations nouvelles, les noms du comte de Provence et du comte d'Artois n'avaient pas laissé de traces. Le prodigieux roman que la France venait de voir se passer sous ses yeux avait si fortement pris pos- session de son imagination, que les souvenirs môme de l'ancienne histoire étaient presque eflacés. Heureusement une jeunesse s'élevait plus ori- ginale, plus intéressante, aussi passionnée que celle de 89, avec plus de maturité et plus de tris- tesse. Pendant les longues guerres de la République et de l'Empire, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération nerveuse, conçue entre deux batailles, élevée dans les collèges au roule- ment des tambours. Surprise, humiliée, con- sternée, celte généi'ation se demandait si elle ne serait pas condamnée à rester à jamais le jouet des It8 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE événements qu'elle se sentait impuissante à con- jurer. Toutes ces jeunes âmes faisaient silencieu- sement le vœu de se consacrer à la défense de la légalité, au culte du juste et du vrai. Quelles leçons recevaient-elles à l'âge où toutes les émotions se gravent en traits ineffaçables! Si madame de Staël, abordant à Calais après dix î:ns- d'exil, eut le cœur serré en apercevant sur la rive l'uniforme prussien ; si, quelques jours après son arrivée, allant à l'Opéra, elle sentit monter des larmes à ses yeux en voyant l'escalier bordé de grenadiers russes et la salle garnie d'officiers étrangers; si elle se sentait honteuse de la grâce française prodiguée devant les vainqueurs, comme s'il était encore du devoir des vaincus de les amu- ser; qu'on juge du désespoir des jeunes hommes- de vingt ans élevés dans la croyance aveugle au bonheur de celui qui fatiguait la victoire ! Quet bouleversement dans ces têtes, cependant plus- fortes que les nôtres, alors que les Tuileries, le Louvre étaient gardés par les troupes de Blu- cherl Lorsque cette jeunesse intelligente et pa- triote vit paraître la tète des colonnes de l'Europe coalisée, elle éprouva la commotion qu'avaient dû ressentir les Romains, lorsque du faîte du sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 159 Capilole, ils découvrirent les soldats d'Alaric. Mais (nous nous trompons) il y avait une classe d'hoinnes que dévoraient plus cruellement encore les douleurs de la patrie envahie. C'étaient ceux qui avaient combattu pied à pied pour la défendre. Serrés dans leurs redingotes boutonnées, cachant leurs décorations, froissant d'une main crispée, la pomme de leur canne comme la poignée d'un sabre, officiers et soldats de l'armée impériale regardaient et n'osaient en croire leurs yeux. Lorsque Louis XVIII entrant dans Paris, le 3 mai 1814', descendit à Notre-Dame, c'était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie le long du quai des Orfèvres. Jamais figures humaines, au dire de Chateaubriand, n'avaient exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. « Au bout de la ligne (c'est l'auteur de la Monar- chie selon la Charte qui parle) était un jeune hus- sard à cheval, il tenait son sabre nu; il le faisait sauter et comme danser dans un mouvement con- Yulsif de colère. Il était pâle, ses yeux pivotaient dans leur orbite. Il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouf- fant des cris dont on n'entendait que le premier son. Il aperçut un officier russe; le regard qu'il 160 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE lui lança ne se peut dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval et cer- tainement il eut la tentation de se précipiter sur le roi. » En province aussi, les désenchantements de l'année 1814- étaient survenus brusquement. Pour la première fois on toucha les choses du doigt, on vit les mourants et les blessures. Un de ces petits incidents dont se compose la vie d'une population impressionnable donne bien l'idée précise de l'état d'esprit de la bourgeoisie des petites villes. Il ne s'agit ni de la Champagne, ni de la Lorraine dont le patriotisme légendaire entretenait l'entliou- siasme; il ne s'agit pas davantage de la Bretagne, de l'Anjou et de la Vendée, où malgré les efforts d'une administration habile, les vieux ferments de la guerre civile couvaient encore ; il s'agit d'une de ces provinces calmes, où s'élevait silencieuse- ment une des âmes les plus indépendantes, les plus sincères, les plus nobles qu'il nous ait été donné d'admirer. Un matin de l'hiver de ISl^, près de Bourg, les oisifs étaient allés sur la route, selon la coutume, à la rencontre du messager. « Ce messager était un idiot dont l'intelligence n'avait gardé qu'une sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 161 case pour le sentiment de la patrie. Ordinairement il tenait à la main une branche de chêne qu'il agi- tait de loin en signe de victoire. Son grand chapeau (. à cornes était à demi couvert par une immense co- carde tricolore enrubannée, mêlée de pâquerettes. Ce jour-là, il ne tenait pas de branche à la main; quand nous fûmes près de lui, nous vîmes qu'il n'avait pas de fleurs à son chapeau. « Mauvaises » nouvelles ! » nous cria-t-il. « Les Kaiserliks ne sont » pas loin... » Et il continua son chemin à la manière des idiots, en trébuchant à chaque pas. J'avais at- teint le haut d'une montée. Je regarde, je vois une interminable file de cavaliers, jusqu'au bout de l'horizon. Ils étaient couverts de manteaux blancs, car il pleuvait. Ils venaient lentement, en silence, les deux rangs écartés aux deux bords de la route. Ma mère pleurait. Voilà donc à quoi avaient abouti tant d'efforts prodigieux ! Qui eût cru que jamais on eût vu ce jour-là? Le bruit des pas des chevaux résonnait au milieu du silence des hommes comme sur une tombe. Depuis ce moment, on a cessé d'a- voiren France la vie légère. Auparavant, même dans le plus grand péril, on gardait une certaine séré- nité, elle s'est perdue et ne se retrouvera pas.^ * 1. Qiiinct, Histoire de mes idées. 1G2 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE C'était la première invasion. Contre-coup inat- tendu des émotions ardentes et de l'exaltation des sentiments douloureux ! La bourgeoisie, soumise et muette, un mois à peine aupaiavant, devint tout à coup avide de lire et de parler. Cette rapide trans- formation s' expliquait par la longue incubation de la rciïexion concentrée, et par la culture d'esprit que l'Université avait donnée aux générations nouvelles. Si les souffrances morales étaient profondes, que dire des détresses matérielles? La propriété ru- rale était encore plus atteinte que l'industrie; l'ap- pauvrissement était visible. Les bras manquaient. Les femmes et les enfants s'attelaient à la charrue. On ne rencontrait plus d'hommes dans les campa- gnes. Le voyageur était frappé de ces symptômes d'inaction et d'agitation tout à la fois. Dans une aussi redoutable crise, cette anxiété des esprits n'aboutissait pas à l'unité morale, et, s'il y avait communauté de malheur et d'expérience, il n'y avait pas communauté de pensées. La haute bourgeoisie parisienne, avide de paix, plus désintéressée des emplois, préoccupée de la reprise des affaires et du travail, fut convaincue la première que le rétablissement des Bourbons était la seule solution raisonnable. sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 163 La majorité des commerçants, le barreau, les esprits éclairés mettaient cependant deux condi- tions absolues au retour de la monarchie légitime : ne pas alarmer les intérêts nouveaux de la société française et constituer une liberté sage plaçant désormais la nation à l'abri des caprices de la volonté d'un seul. Les Bourbons sauraient-ils vivre avec la France moderne? La connaissaient-ils? Comprendraient-ils qu'elle avait donné à la Révo- lution, son sang, son cœur, et qu'au-dessus des crimes commis par quelques-uns, il y avait l'égalité et la sécularisation conquises par tous et pour tous? Tel était le problème. Louis XVIII heureusement avait longtemps habité la patrie du régime parle- mentaire; on croyait pouvoir compter sur son expérience. Le Sénat impérial, pénétré par l'esprit pubhc. tentait, durant l'interrègne, de réaliser dans une constitution les principes elles idées pour les- quels avaient lutté les membres les plus éminents de la Constituante, Mirabeau, Meunier, Malouet ; mais dans la crainte d'être chassés comme des ma- nants, les sénateurs avaient imité les convention- nels en 1795, avec la cupidité en plus. Ils avaient stipulé qu'ils feraient tous partie du Sénat nouveau 164 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE et avaient ainsi enlevé à leur œuvre toute autorité et tout crédit. Malgré sa phrase malheureuse au prince régent d'Angleterre, le comte de Provence avait mis à pro- fit les longues méditations de l'exil. D'autre part, les écrits substantiels de Benjamin Constant sur la distribution des pouvoirs, une brochure de Boyer- Fonfrède sur les avantages d'une constitution libé- rale, étaient dévorés par des milliers de lecteurs et contribuaient à préparer l'éducation politique des classes moyennes. C'était à qui travaillerait le plus à acquérir les connaissances politiques nécessaires. En quelques semaines, les intelligences avaient fait un immense effort. L'heure de l'apaisement sem- blait enfin avoir sonné pour notre malheureux pays. Malgré les vieilleries du préambule et la consta- tation des dix-neuf ans de règne, bien qu'elle fût octroyée et qu'une atteinte eût été ainsi portée au principe de la souveraineté nationale, la Charte n'en fut pas moins bien accueillie par la bourgeoi- sie. Elle y vit une adhésion implicite aux idées de 89, une satisfaction donnée aux vœux essentiels de la Révolution. Elle espérait d'ailleurs qu'en recon- naissant les gouvernements antérieurs, on ne sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. ÎG5 déclarerait pas nulle leur autorité ; qu'en choisis- sant dans les classes moyennes des ministres, des administrateurs, des généraux, des magistrats, on n'appellerait pas l'égalité une maladie du siècle; qu'en proclamant la liberté des cultes, on ne repré- senterait pas l'unité de foi religieuse, commel'idéal à atteindre; qu'en traitant de calomnie le soup- çon de ménager le retour de l'ancien régime, on ne l'offrirait pas aux regrets de la dynastie et des gens « bien pensants ». En un mot, suivant la pa- role d'un de ses chefs les plus autorisés à parler en son nom, M. de Rémusat, la bourgeoisie espérait qu'en cédant sur les giandes lignes à Vesprit du temps, on ne le qualifierait pas d'esprit d'impru- dence et d'erreur. Pour écarter de sa pensée ces contradictions d'un gouvernement qui néanmoins lui fut utile et développa dans tous les sens son activité, la bour- geoisie oubliait alors que, si l'éducation ne man- quait pas au parti royaliste, l'étude et les lumières lui faisaient absolument défaut; que, dans la vieille noblesse militaire on rencontrait une haine aveugle de ce qui s'était réalisé en France depuis trente ans, et la conviction qu'avec six mille gentils- hommes bien armés, on eût arrêté à jamais tout 166 LA BOUHGEOISIE FRANÇAISE le mouvement révolutionnaire. La bourgeoisie ou- bliait que même chez les hommes du parti roya- liste qui s'étaient livrés à l'étude, l'aversion du présent faisait adopter pour chefs d'école deux écrivains d'une incontestable vigueur, de Maistre et de Bonald, l'un et l'autre affirmant comme une vérité qu'aucune loi fondamentale et constitution- nelle ne peut être écrite, et que, si elle est écrite, elle est nulle; qu'il fallait s'en fier pour l'établis- sement des libertés publiques à l'action lente et mystérieuse du temps; et que, si la Révolution française avait abouti à d'abominables excès et des déceptions, c'est qu'on avait voulu tout régler et tout écrire. En province, une inquiétude plus grave et plus matérielle préoccupait la bourgeoisie des cam- pagnes; elle avait acquis à diverses dates des biens nationaux. L'attitude des émigrés qui rentraient faisait redouter toutes les revendications imagina- bles. La société française offrait du reste à ce moment un spectacle singulier. Aux uniformes de la garde impériale se mêlaient les uniformes des gardes du corps et delà Maison-Rouge, exactement taillés sur les anciens patrons. sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 107 « Le vieux duc d'IIavré, avec sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal Victor. Le duc de Mouchy, qui n'avait pas vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du maréchal Oudinot, tout criblé de blessures. Les dames de l'ancienne cour impériale introduisaient les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours du palais. Dans les rues, on voyait passer des émigrés caducs, avec des airs et des habits d'autrefois. » Le passé et le présent, qui se trouvaient face à face, ne se reconnaissaient pas. La noblesse de province, au moins celle qui n'était pas riche, était venue en foule à Paris pour demander la restitution de ses biens, et solliciter, en attendant, des places de tout genre et de (oute valeur. « Arrivaient des députations de Bordeaux et d'autres villes du Midi avec des brassards, des capitaines de paroisse de la Vendée surmontés de chapeaux à laRochejaquelein*. » Les émigrés que le roi ramenait avec lui n'avaient pas pu prendre à l'étranger une idée vraie des chan- gements survenus depuis un quart de siècle dans 1. Voy. Mémoires cC Outre-Tombe, Chateaubriand. 168 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE notre droitpublicet dans nos mœurs. Delà meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIII qu'un roi continuant Louis XV et Louis XVL M. Beugnol, à qui ils adressaient leurs réclamations, îes blessait en essayant de les convertir. Il profa- nait à leurs yeux le sanctuaire de la légitimité. Tous ces hobereaux se montraient peu traitables sur les conséquences nécessaires du principe de l'égalité de l'impôt; ils parlaient d'exemption et menaçaient d'avance le percepteur. Quand ils sor- taient des ministères, ou des antichambres dUi comte d'Artois, ils rencontraient les officiers ei demi-solde ou les soldats mutilés qui revenaien de Montmirail, de Champaubert et des garnison des bords du Rhin. Ceux-là étaient convaincu! que, en leur absence, l'étranger aidé de quelques nobles et de quelques prêtres avait seul ramené lei Bourbons, et cette idée les remplissait d'une véri table fureur contre la vieille monarchie. Elle était, en effet, bien juste cette comparaison empruntée à l'un des moralistes satiriques du moyen âge : le vieux monde endormi se réveillant et se heurtant au monde nouveau qu'il croyaiti disparu et qu'il rencontrait à chaque pas. Comme au début de tout gouvernement, il y eut. sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. ÎG9 pourtant une sorte de trêve. On était au lendemain du despotisme de l'Empire, et la liberté de la presse était jugée assez favorablement. Les blessures d'amour-propre ne s'étaient pas encore avivées. La bourgeoisie se contentait de rire ou de hausser les épaules devant les ridicules ; ou bien elle fredon- nait les chansons d'un jeune poète inconnu qui s'appelait Déranger. La trêve devait être de courte durée. 10 m Bien qu'elles fussent représentées par la Cham- bre de 1814-, les classes moyennes étaient stupéfaites d'avoir passé tout à coup du régime le plus orageux à un état presque tempéré. Encore toutes meurUies de la main pesante de l'empereur, elles doutaient de la réalité du gouvernement parlementaire. Faibles, timides, ignorant leur importance el/ comme surpris de la liberté, les députés élus eol vertu de la constitution impériale ne comptaien pas, dans leurs rangs, d'hommes d'un talent supé rieur. Ceux qui étaient de la bourgeoisie prenaien néanmoins au sérieux les déclarations de la Charte On le vit bien, lorsque dans deux circonstances, le LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 17t tendances nouvelles elles instincts anciens selrou- \ lent inopinément mis en présence. Déjà, lors de l'ouverture du Corps législatif, le 4 juin, les frémissements etlesmurmures s'étaient élevés quand le chancelier d'Ambray, dans un dis- cours plein de réserves maladroites, à la fois dé- fiant et provocateur, avait blessé la Révolution, elTacé vingt-cinq ans d'histoire, daté le règne de Louis XVIII de la mort de Louis XVI. Des inquié- tudes vagues étaient mêmes nées dans cette séance^ lorsque l'un des théoriciens les plus inintelligents de la royauté, M. Ferrand, avant de donner lecture do. la Charte, l'avait appelée un don et non un 'it. Mais le premier choc véritable de l'opiniott [publique fut déterminé par la présentation et la [discussion du projet de la loi sur la presse. Le spec- jtaclc d'une assemblée libre commençait à captiver ivivement Paris. Le rapport de Raynouard faisait ^'objet de toutes les conversations. Sans doute l'élo- tquence de la tribune était encore inexpérimentée; ;sans doute on ne savait pas encore soutenir une [discussion, ni se passer de discours écrits; néan- [moins l'émotion des assistants fut telle, que les Uribunes durent être évacuées. Une autre mesure qui touchait davantage aux. 172 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE intérêts matériels fut mal exposée et mécontenta, au lieu de calmer,les acquéreurs de biens nationaux. L'Etat avait encore entre les mains 350,000 hecta- res de bois et de pâtures confisqués sur les émigrés. Il était juste de rendre à d'anciens propriétaires les biens que l'État possédait, et il était politique de res- pecter enmême temps des aliénations quelesannées etdestransactions subséquentes avaient consacrées. Mais les maladresses de M. Ferrand ne se comp- taient plus ! D'une loi de réconciliation, sa phrase en l'honneur de ceux qui avaient toujours suivi la ligne droite, sans jamais en dévier, fit une me- nace de guerre civile. Au contraire, le rapport ferme et sévère de M. Bédoch, qui conquit, ce jour-là, une popularité facile, fut accueilli avec enthousiasme par le public. Ce n'est cependant pas le mécontentement des opinions, ce n'est pas même l'inquiétude des inté- rêts qui pourrait expliquer le changement subit qui s'opéra dans la bourgeoisie quatre ou cinq mois après la rentrée des Bourbons. En dehors du roi, garanti des folies dangereuses par la justesse de son esprit et par son scepticismeJ une influence funeste, celle du parti des ultras' comme on l'appelait, grandissait au pavillon Mar- sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 173 san,souslepatronnage inconsidéré du comte d'Ar- tois. C'est là que venait s'inspirer la Quotidienne, qui revendiquait nettement pour le roi le droit suprême de pourvoir aux vides de la constitution, qualifiant les libéraux de jacobins à demi-solde, comparant le journal le Censeur, rédigé par Du- veyrier.à VAmi du peuple de Marat. C'est là que trouvait crédit le Journal royal créé pour défendre dans toute leur pureté les doctrines de M. de Bo- nald. C'est là qu'on établissait cette thèse célèbre : « De même qu'il n'existe qu'un soleil dans l'uni- vers, il ne peut exister qu'un chef dans la société; le chef tient son autorité de Dieu. La souveraineté est indivisible et inhérente au gouvernement. Sup- poser dans une monarchie deux autorités suprêmes, deux volontés générales, c'est donner à l'État deux souverains. » C'était surtout là que s'organisaient ces sociétés qui, dans le Midi et dans l'Ouest, sous couleur de royalisme, usurpaient les véritables fonctions du gouvernement et reconstituaient par leurs exagéra- tions, dans chaque ville, petite ou grande, un parti hostile à la Restauration. Par une aberration que rien ne justifiait, ni la fortune, ni le talent, ni les services rendus, les blessures les plus vives étaient 174 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE porlées aux amours-propres dans un pays fanatique d'égalité. Ainsi le ministre de la guerre, le général Dupont, voulant réduire à une seule les trois écoles mili- taires de Saint-Cyr, de Saint-Germain, de La Flèche, visait, dans l'ordonnance qu'il faisait rendre, l'édit de janvier 1751 et semblait annoncer l'intention d'écarter des écoles militaireslajeunessebourgeoise, pour y admeltre exclusivement la noblesse. Sans parler des incidents relatifs aux invalides, aux or- phelins de la Légion d'honneur, dans lesquels la vieille armée s'était sentie atteinte au cœur, l'arres- tation du général Exelmans, pour une lettre écrite au roi Murât, avait mis en mouvement le droit de pétition aux Chambrés, et répandu, dans la bour- geoisie qui lisait, celte conviction qu'il y avait en France comme deux nations. Celait surtout dans la vie sociale que se mar- quaient ces antagonismes de classe, inconnus sous l'Empire. La vanité recréait les divisions. En haut lieu, les femmes, plus jalouses, se plaignaient avec amertume, les unes, les titrées, de se voir con- fondues avec les bourgeoises de la Révolution, les autres, de se voir dédaignées ; et, sans rendre res- ponsable le roi, elle s'en prenaient à son parti. En sous L'KMPIRK ET LA RESTAURATION. 175 province, dans certaines villes, on allait jusqu'à ou- vrir lin scrutin, dans la société royaliste, à j'effet de décider si l'on recevrait telles ou telles femmes dont les maris, disait-on, s'étaient mal conduits en 89. Là où ces étranges exclusions n'étaient pa& prononcées, l'air insultant, le mot blessant y sup- pléait et finissait par produire le même résultat. Il commençait alors à se fonder, dans chaque chef-lieu un peu important, deux cercles : l'un, le cercle des nobles ; l'autre, le cercle du commerce ou du barreau, tous les deux aussi exclusifs l'un que l'autre et représentant des goûts, des senti- ments, des passions opposés. Tandis qu'à Paris,, où siégeaient deux assemblées, dont les membres étaient issus pour la plupart des classes moyennes, la morgue et la hauteur de l'aristocratie royaliste rencontraient des obstacles, dans les départements,, en revanche, elles se déployaient à l'aise et se ma- nifestaient par les scènes les plus incroyables. En Provence, en Normandie, en Bretagne, en Langue- doc, d'anciens seigneurs avaient voulu que, dans l'église du village, on leur présentât l'encens, d'autres que le pain bénit leur fût offert, avant de l'èlre aux autorités municipales. Ils avaient pro- voqué des conflits ridicules qui avaient été dé- 176 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE nonces aux Chambres et dont la publicité faisait justice. Les anoblis de TEmpii e, mis au second rang par le rétablissement de l'ancienne noblesse, compre- naient que la classe bourgeoise d'où ils sortaient pouvait seule leur donner un appui. Ils briguè- rent donc ostensiblement son alliance, rentrèrent dans ses rangs et la plupart des sénateurs et des généraux nommés par Napoléon se trouvèrent ainsi placés à côté des chefs de la bourgeoisie libé- rale. Un exemple, éclatant entre autres, montra la dif- férence que vingt-cinq ans de pratique de l'égalité avaient apportée entre deux régimes. Une fête était donnée le 29 août à la famille royale dans les salons de l'hôtel de ville de Paris. On commença par en- lever à la garde nationale le poste d'honneur pour le remettre àla Maison-Rouge. On n'admit à la table des princes que les dames de la cour ; mais ce qui acheva d'humilier la bourgeoisie, ce fut de voir le préfet de la Seine, debout derrière Louis XVIII, pas- sant les plats, la serviette sur le bras, changeant les assiettes, et les conseillers municipaux, M. Bel- lard en tête, remplir le même office auprès du duc d'Angoulême et du duc de Berry. On n'en revenait sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 177 pas. Le même spectacle ne put se renouve- ler. Un autre point devait être la pierre d'achoppe- ment de la royauté restaurée. Sans être impie, la classe moyenne voulait être libre dans ses croyances et ses usages. Un peu gouailleuse, héritière des idées du xviii* siècle, elle ne voulait pas, qu'au point de vue religieux, on prît à rebours ses goûts, ses mœurs et même ses travers. Il fallait infinimen: de tact pour la réhabituer aux pratiques pieuses; on en manqua. Il fallait surtout se garder de laisser prendre ou même de paraître accorder au clergé une influence dans le gouvernement. Mais, parmi tous les actes de Napoléon, le Concordat avait été le plus entravé par les Bourbons, dans leur exil. Si quelques prélats s'étaient alors refusés à donner au pape une démission sollicitée, l'influence du comte de Provence et du comte d'Artois n'y avait pas été élrangère. On se répétait les conversations qui indiquaient la résolution d'introduire des chan- gements dans ce grand traité de paix. L'émoi com- mença à naître chez les commerçants quand une ordonnance voulut les obliger à fermer, dès le malin du dimanche, les boutiques ouvertes jusqu'à midi et à faire vider les chantiers où l'on travail- 178 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE lait une partie du jour. Le Parisien disait qu'on allait avoir un gouvernement de dévots. Sous l'influence de ces diverses causes, l'apaise- ment qui s'était manifesté au début de la Restaura- tion avait fait place des deux côtés à l'irritation. La France ancienne et la France nouvelle, étonnées de se retrouver en présence, s'observaient, se lâtaient, et se séparaient peu à peu. Quoique tout fût grave dans ses conséquences, rien dans cette rupture n'était encore définitif. Elle résultait de la susceptibilité froissée, plus que de la colère. Nulle action énergique du pouvoir sur la société ou de la société sur le pouvoir ne se produisait. Grâce à ce sentiment d'instabilité qui est le vice redoutable de la nation, circulait déjà ce mot que tous les gouvernements : empire, royauté, république, entendent successivement prononcer : Cela ne peut pas durer. Madame de Staël, avec la pénétration de son vi- goureux esprit, avait compris la première qu'on se trompait, en croyant captiver l'armée par la nomi- nation du maréchal SouU au ministère de la guerre. Son premier acte, l'érection d'un monument aux émigrés de Quiberon, lui avait enlevé la faveur de ses compagnons d'armes et n'avait pas désarmé les eus L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. t79 royalistes. C'était une erreur profonde des per- sonnes élevées dans l'ancien régime d'attacher une trop réelle importance aux chefs : les masses étaient devenues tout, et les individus, peu de chose. Au milieu de l'atonie de la bourgeoisie, la nou velle du débarquement de Bonaparte sur les côtes de France tomba comme un coup de foudre. La veille, madame de Staël s'était rendue aux Tuile- ries pour faire sa cour au roi. En sortant, elle aper- çut sur les parois de l'appartement les aigles de Napoléon qu'on n'avait pas encore enlevées et elles lui paraissaient être redevenues menaçantes. Ses pressentiments ne la trompaient pas; et quand, le lendemain, la nouvelle fut certaine, elle dit à M. de Lavalette ce mot caractéristique : « C'en est lait de la liberté si Bonaparte triomphe; et de l'indépendance nationale, s'il est battu. » IV Tandis que la masse du peuple, dans les villes, éprouvait une préférence d'instinct pour l'homme qui avait si puissamment remué son imagination, tandis que les cocardes tricolores conservées par les vieux soldats au fond de leurs sacs reparais- saient avec une promptitude magique, la bourgeoi- sie, au contraire, inquiète et troublée, ne dissimu-i lait pas ses désirs croissants de liberté et de paix. A Paris, elle eût préféré conserveries Bourbons, ei leur résistant dans les départements où les amours- propres avaient été plus atteints, où les acquéreurs de biens nationaux se croyaient menacés; les corps municipaux, à travers des protestations de dévoue- LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 181 ment, déclaraient hardiment qu'ils acceplaient le nouvel empire s'il devait être entièrement différent du précédent. Nous ne parlons pas des olficiers. Certains que l'Europe entière se coaliserait contre l'empereur, ils étaient résolus de mourir pour leur idole. Lui, cependant, s'avançait sans obstacle, escorté par les fantômes de ses victoires; les régiments qu'on envoyait pour l'arrêter, entraînés par une attraction irrésistible, ne faisaient que grossir son cortège. 11 avait compris, après quelques étapes, que, si l'armée et les populations rurales lui étaient favorables, une opinion libérale s'était formée dans les classes moyennes. 11 s'apercevait qu'il y avait désormais, en France, d'autres volontés que la sienne, et il avouait à M. de Lavalelle qu'il était eftrayé de l'énergie de tout ce qui l'entourait. Le vœu général de la bourgeoisie, qui avait ac- clamé, par haine des émigrés, le retour de l'île d'Elbe, était de ne plus confier désormais à un seul homme la fortune de la France, d'avoir un gouver- nement de publicité, avec un ministère responsable devant les Chambres. Napoléon, de son côté, était résolu à tenter l'épreuve. On sait le rôle joué par le publiciste qui savait le mieux les théories con- 11 182 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE stiUUioïineUes et qui, la veille, avait dénoncé l'em- pereur au monde comme un criminel. Si Benja- min Constant tint la plume au nom des classes éclairées, l'honnête et candide Sismondi, prompt à l'espérance, leur fit mieux connaître le tempé- rament du héros converti malgré lui aux idées libérales. Au fond. Napoléon pensait que, pour satisfaire la nation et se rattacher, il suffisait de se poser nettement en face des Bourbons, sur le terrain d;e la Révohitrorr, avec l'égalité absolue devant la loi, le nivellement des impôts et l'accès de tous tes citoyens à toutes les fonctions publiques. Les vieux hommes d'État de l'Empire, les anciens conventionnels qui l'avaient toujours servi, ne se sentaient pa& plus de goût que leur maître pour d'autres essais de liberté. L'acte additionnel n'en fut pas moins un change- ment radical dans l'état des choses; et cependant toutes les correspondances du temps constatent que jamais la liberté ne fut plus mal accueillie. L'opinion s'obstinait à retrouver la trace de l'es- prit absolutiste de Napoléon dans le préambule qui mentionnait avec éloge la série des con- stitutions de l'Empire, dans le maintien de la con- fiscation et surtout dans la conservation des collèges sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 183 électoraux à vie. Les témoins les plus favorables à l'empereur ne se rappelaient pas avoir vu, dans l'esprit public, un changement pareil à celui qui eut lieu à Paris lorsque parut l'acte additionnel. L'enthousiasme des patriotes se transforma incon- tinent en froideur glaciale; ils tombèrent dans le découragement. Mais, en dehors de l'élite de la bourgeoisie, on ne s'occupait guère, dans les petites villes et les campagnes, de l'acte additionnel. La liberté, pour la plupart, consistait en effet dans la mise à l'écart des nobles^ d'ans le retour des beaux grenadiers avec le drapeau tricolore et dans la vision loin- taine, au fond d'une région presque inaccessible, de l'empereur à cheval. Qui ne se souvient dans Henri Heine du tambour Legrand, qui avait des larmes qu'il ne pouvait pas pleurer, et de ces deux anciens soldats revenant de captivité? C'étaient les senti- ^ ments qui pour beaucoup tenaient la place des ' théories constitutionnelles. La haute bourgeoisie voyait, au contraire, claire- ment que le rétablissement de Napoléon, s'il four- nissait des garanties pour la stabilité des principes sociaux de la Révolution, laissait des doutes sur la durée des libertés politiques et donnait la certitude 184 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE d'une large effusion de sang. Elle pressentait main- tenant que le dénouement fatal de cette crise serait le retour de Louis XVIII, ramené par l'étran- ger. Qu'importait la cérémonie du champ de Mai? Les électeurs quittaient Paris tristes et mécontents, après avoir vu défiler 20 000 soldats qui saluaient leur empereur avant de mourir. Malgré des efforts même révolutionnaires pour réchauffer l'enthou- siasme éteint, il semblait que la foi dans sa foriun^ eût abandonné l'empereur lui-même, depuis soi entrée à Paris. Il sentait qu'il n'était plus second] par le zèle ardent et dévoué auquel il était accoi tumé. « Ils m'ont laissé venir, disait-il à Mollien] comme il les ont laissés partir. » Avec sa nature italienne et fataliste, il était le premier à déclarer" que le destin était changé pour lui, et qu'il perdait là un auxiliaire que rien ne remplacerait. Le comte Miot de Mélito, qui revenait en qualité de commissaire extraordinaire de visiter Nantes^ La Rochelle et Poitiers, avait été frappé de l'aver-i sion violente que les femmes de la bourgeoisie manifestaient pour Napoléon. Elles s'efforçaient d( îO iffler leur haine à tous ceux sur lesquels ellec exerçaient quelque influence. Dans un dernieî sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 185 entretien qu'il eut avec l'empereur, le comte Miot ne put lui cacher celte inimitié avouée des femmes. « Et, ajouta-t-il, en France, cette sorte d'adversaires n'est pas à dédaigner. — Je le sais, s'écria l'em- pereur, on me le redit de tous les côtés et je n'en puis douter. Je n'ai jamais voulu admettre les femmes dans les secrets du cabinet et je n'ai jamais voulu les laisser se mêler du gouvernement; elles se vengent aujourd'hui. » Il se trompait: c'étaient, toujours, les mères qui l'exécraient. Évidemmentle grand homme de guerre était hors de son naturel. Le faux de sa situation éclatait de toute part. Sa place était à l'armée. Dès qu'il fut parti, on compta les heures qui devaient s'écouler avant le duel suprême. Les cœurs généreux qui onl vécu alors ont vécu deux fois. Si nous en croyons les souvenirs éloquents d'un des esprits les plus éminenls de la bourgeoisie parisienne, les cerveaux étaient tendus vers une seule idée. Paris sans soldats, avec sa garde nationale peu nom- breuse, avec ses fédérés irrégulièrement armés, Paris était dans une torpeur inquiète, dans le silcn e des grandes craintes et des grandes co- l re-. Napoléon avait laissé derrière lui la Chambre des 186 LA BOURGEOISIE FRA.NÇ.VISE représentants, image confuse des classes moyennes, indécises et troublées par le long éblouissement de la gloire. Dans ce rôle de quelques jours où ils étaient impuissants à empêcher que le sort de la France ne se décidât dans les plaines de la Belgique, les représentants comprirent que soutenir la guerre contre loule l'Europe était absurde ou cou- pable. Le retour subit de Fempereur après Wa- terloo, en consternant toutes les âmes, lui ravit les derniers restes de l'afifectiion publique. Pou- vait-on accuser la France d'inconstance et de légè- reté vis-à-vis de lui? Mais c'était oublier, suivant la parole de La Fayette, qu'elle avait suivi Napoléon sur cinquante champs de bataille, dans les sables d'Egypte, sur les rives de la Tistule, sur celles du Guadalquivir et du Tage. C'était pour l'avoir ainsi suivi que la Fiance avait perdu trois millions de ses enfants sacrifiés à l'ambition d'un seul homme. C'était assez. Le devoir de la bourgeoisie était de sauver la patrie. Dans la garde nationale parisienne, on était généralement bien disposé pour la Chambre; et, quand un député de Paris, un grand boaigeois, Benjamin Delessert, fit appel à la légion dont il était colonel et lui demanda de venir protéger. sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 187 contre toute tentative violente, la représentation du pays, son appel fut facilement entendu. Deux jeunes avocuts firent alors, avec des fortunes diverses, leurs premiers pas dans la vie publique. L'un, légiste de premier ordre, réunissant toutes les qualités d'esprit et tous les défauts de caractère de la bourgeoisie, devait être plus particulièrement appelé sous la seconde Restauration à prêter l'ap- pui de son bon sens vigoureux, de sa science juri- dique, de son esprit incisif à toutes les causes politiques retentissantes. Il ne se pressait pas d'aborder la tribune, alors qu'il truvait à la barre autant de popularité et un rang indiscuté. L'autre, plus passionné avec des dehors fix)ids, appartenait tout entier à la Révolution : d'un caractère i ado m p- table et désintéressé, aimant les luttes parlemen- taires pour elles-mêraes, n'y perdant jamais son sang-froid, il devait mourir en pieine vigueur de l'âge, sans avoir pu appliquer au pouvoir ses facultés de gouvei'aement. Le premier s'appelait Dupin; le second, Manuel. Dupin- dès son entrée à la Chambre des repré- sentants, avait refusé de prêter serment de fidélité, parce que les députés ne pouvaient y être assujettis que par une loi et non par un simple acte d'au- 188 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE torité de l'empereur; il avait le lendemain, par un mot jeté à propos, arrêté la proposition de M. Félix Lepelletier, qui, dans son zèle récent, demandait que le titre de Sauveur de la Patrie fût décerné à Napoléon. « Attendez donc qu'il l'ait sauvée, » s'était écrié vivement M. Dupin; et, sur cette inter- ruption, l'ordre du jour avait été voté. Enfin il avait, le 15 juin, proposé à la Chambre de nommer une commission chargée de reviser l'acte addi- tionnel. La commission avait été en effet élue, avait conduit son œuvre à bonne fin, et la Chambre était morte honorablement, en consacrant ses dernières séances à discuter le rapport. Les débuts de Manuel à la tribune avaient pro- duit un plus puissant eflet. Il avait proposé de reconnaître Napoléon II ; mais, plaçant au-dessus de la dynastie les intérêts de la patrie, il faisait dépendre la solution des ouvertures des négocia- tions; s'il avait sauvé l'honneur des partisans obstinés de l'empereur, il avait achevé en réalité leur déroute. L'Assemblée se séparait le 7 juillet, après n'avoir fait que de la politique négative. Le soir même, les troupes étrangères occupaient les boulevards. Louis XVIII faisait son entrée le lendemain. C'était sous L'EMPIRE ET L,^ RESTAURATION. 189 le jour OÙ Napoléon abandonné s'embarquait à RocheforL; et les théâtres jouaient devant un audi- toire nombreux : Le Chien de Monlargis et Un ci-devant jeune hommel Les classes moyennes avaient eu bien raison de douter que Napoléon pût leur assurer la paix et la liberté sous la loi. Elles savaient bien que la vraie lutte se livrait au-dessus d'elles. Waterloo fut un ■écroulement, et cet écroulement eut partout des retentissements dans la vie privée. L'enfant, l'ado- lescent n'y échappèrent pas. Ce sont ces calamités successives, ces désillusions cruelles qui finirent par constituer ràm;3 de la nation. Les douleurs nationales, poignantes pour chaque individu, chan- geaient le tempérament de la France. Le peuple, qui ne se pique pas de logique dans ses émotions, entourait momentanément de ses sympathies, le LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 191 lendemain de Waterloo, en même temps, le vieux roi exilé qui revenait de Gand et l'armée vaincue qui se retirait derrière la Loire. Si Louis XVIII revenait avec la Charte, le parti royaliste enivré et pour la première fois victorieux depuis vingt-cinq ans n'y songeait pas. Sur toutes les questions politiques et sociales,, il avait des vues systématiques à réaliser, autant que des inté- rêts à satisfaire. Très désireux de prendre posses- sion des places et du pouvoir^ il avait sa fortune à reconstituer, en même temps que des revanches liistoriques à poursuivre. M. Guizot a caractérisé d'un trait ses champions : « M. de la Bourdonnaye marchait à la tête de ses passions., M. de Villèle de ses intérêts, M. de Bonald de ses idées. » Le véri- table résultat du 20 mars fut donc de rétablir la lutte de l'anciein régixae et de l'ordre nouveau, non plus seulement cette fois entre deux partis poli- tiques, mais entre deux classes rivales. On sait quels forfaits commirent les royalistes tout entiers à leurs vengeances. Ils ne voyaient dans le retour de l'Ile d'Elbe qu'un complot savam- ment ourdi; ils ne voulaient pas entendre les paroles de Napoléon à Pontécoulant. « Je suis venu seul de l'île d'Elbe avec les six cents grenadiers de 192 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE ma garde, sans intelligence avec personne, sans l'appui d'aucune puissance étrangère. L'histoire dira, et ce sera ma gloire, que, pour renverser les Bourbons du trône, je n'ai eu besoin ni d'armées, ni de flottes nombreuses. Il n'y a eu dans la révo- lution du 20 mars, ni conspiration, ni trahison; je n'ai pas voulu qu'une goutte de sang fût répandue; i'ai défendu de tirer un seul coup de fusil; c'est le peuple et l'armée qui m'ont ramené dans Paris; c'est au peuple, c'est à l'armée que je dois tout. » Le parti royaliste restait sourd et n'écoutait que ses ressentiments; c'est ainsi qu'en quelques mois tout le travail de pacification sociale fut détruit. Un des premiers actes du roi, après son retour, avait été la convocation des collèges électoraux. La Charte n'avait pas déterminé le mode des élections; un règlement provisoire suppléa à cette lacune. Les collèges électoraux institués par l'Empire furent appelés par ordonnance royale à nommer directe- ment les députés. La Chambre ainsi élue, en août 1815, ne ressemblait à aucune de celles qui l'avaient précédée. Les députés arrivaient à Paris avec une idée fixe: se venger des hommes de la Révolution, frapper les complices de l'attentat du 20 mars, refaire au- sous L'EMPIKE ET LA IIESTAU li ATION. 19J tant que possible la société moderne à l'image de l'ancienne, placer dans les emplois publics leurs amis et leurs partisans. Un très petit nombre d'hommes de la Révolution et des Cent-Jours sié- geaient en silence dans cette Chambre, dont le sou- venir sanglant a passé dans l'histoire avec une épithète inoubliable. Elle demanda un ministère royaliste, il fut formé; elle désira des lois d'excep- tion, des destitutions, des épurations, elle les ob- tint. Mais qu'étaient ces concessions? Il lui fallait bien autre chose. Un des chefs de la bourgeoisie, un des acteurs de ce drame, exprimait avec force la situation : « Pour la première fois depuis trente ans, la contre- révolution se sentait en position d'oser. Après plus de vingt ans de victoires non interrompues sur l'an- cien régime et sur l'Europe, après une possession si longue et si incontestée des résultats et des triom- phes de la Révolution, voir tout à coup la contre- révolution et l'Europe couvrir votre territoire, y posséder l'empire, y parler avec hauteur, y procla- mer leurs desseins : ce brusque déplacement des positions, des influences et des forces; ce déluge d'émigrés et d'étrangers, civilement et militaire- ment maîtres de la France ; c'est là pour la plupart 194 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE <îes Français un de ces événements étranges, inex- plicables, qui ne s'était pas même laissé entrevoir d'avance à la pensée. » La minorité s'honora par son attitude dans la Chambre de 1815. Il y eut des séances aussi sombres que celles de la Convention; et l'on se rappelle encore avec énaotion celle journée du 29 octobre où Voyerd'A-rgenson eiUit le courage de protester par un cri contre les odieux massacres du Midi, sans pouvoir obtenir de la majorité la per- mission de développer sa motion. Lui seul du reste avait combattu la loi sur les cours prévôtales, au nom de la supériorité du jury et au nom de la Charte, tandis que M. Duplessis-Guénédan osait proposer que, dans l'exécution des jugements pré- vôtaux, la guillotine fût remplacée par le gibet. L'esprit de gouvernement manquait complète- ment aux vainqueurs. C'est alors que se forma timidement au sein de la haute bourgeoisie le parti libéral constitutionnel. Il se rapprocha du roi, in- quiet aussi des prétentions et des visées du parti aristocratique. Ce parti tentait, en effet, de regagner tout le ter- rain perdu depuis ving-cinq ans. Ainsi furent suc- cessivement proposées l'attribution au clergé des sous L'EMPIRE ET LA Px ESTA U RATION. 195 registres de réLat civil et de la surveillance de l'instruction publique, la suppression pour les éta- blissements ecclésiastiques de l'autorisation gou- vernementale de recevoir les dons et les legs. Ces propositions parfois accueillies par la Chambre des députés, puis rejetées par la Chambre des pairs, contribuaient à alarmer l' opinion publique. Pour avoir la puissance effective, tout paiHi nou- veau veut s'assurer de la magistrature ; aussi fut-il question de réduire le nombre des tribunaux et de suspendre l'inamovibilité des magistrats pendant une année. Alors retentit pour la première fois, dans les Chambres de la Restauration, une voix d'autant plus puissante, qu'elle prenait son auto- rité dans le respect du droit. Royer-Gollard eut ce rare privilège d'être, parmi tous les orateurs, l'éducateur de l'esprit politique de la bourgeoisie. Ses harangues savamment composées étaient avi- dement lues et commentées. Par leur forme pré- cise, logique, austère, elles se prêtaient plus que d'autres à l'enseignement. Son premier discours dans lequel se rencontrent les aphorismes si sou- vent cités sur les principes qui sont antérieurs et supérieurs à toutes les formes et à toutes les règles de gouvernement, son premier discours d'une d 196 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE équitable appréciation sur la société où Vimpar- tialitè était devenue la qualité la plus difficile de Vesprit, dominait trop par sa haute sérénité ^e mi- lieu où il était prononcé, pour être l'occasion d'une rupture décisive entre la minorité et la majorité. Ce fut la discussion sur l'amnistie qui eut pour ré- sultat de diviser la Chambre et de créer dans la haute bourgeoisie un parti gouvernemental qui essaya de vivre avec les Bourbons et, qui ne rompit définitivement, cinq ans après, que lors de l'avèoe- ment définitif de la droite aux affaires avec le ministère Villèle et Corbière. Le fait caractéristique de la politique sociale du parti ultra-royaliste était de prendre pour base de ses revendications l'union de la religion et de la royauté. Le parti constitutionnel qui se formait prit au contraire pour base l'alliance de la liberté et du trône. Une partie des classes moyennes ne le suivit pas dans cette tentative si honorable qui dura tant que M. Decazes resta aux affaires. Il y eut, dès la seconde Restauration, des antipathies qui ne pardonnèrent jamais aux Bourbons et surtout aux émigrés. Le parti bonapartiste plus particulièrement maltraité donna au libéralisme, dans ce temps où l'éducation politique n'élaitpas achevée, une phy- sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 197 sionomie particulière qu'il ne faut pas confondre avec le sentiment de la liberté. Être libéral, à cette époque, ce n'était pas défendre avec ses propres droits les droits des antres. C'était surtout exécrer le drapeau blanc, les noblles et les prêtres. Là encore, une lutte sociale s'engageait; et, pour la majeure partie de la bourgeoisie, en province plus encore qu'à Paris, la passion démocratique, le fond même de la race française, s'appelait l'amour de la liberté. Être un libéral exige, ou des traditions, ou une profonde culture intellectuelle. Quelques années plus tard, les discussions des Chambres, la polé- mique de certains journaux, la connaissance plus approfondie des débats parlementaires de l'Angle- terre, l'étude de l'histoire élevèrent peu à peu les idées sans modifier les sentiments. Comment, en effet, ne pas s'expliquerla stupéfaction et les haines de la France nouvelle, quand on apprenait le 5 dé- cembre 1815, qu'à huit heures du matin, par un temps gris et froid, dans l'avenue de l'Observatoire, en présence de quelques passants indignés, le glo- rieux maréchal Ney tombait sous les balles fran- incses? Comment dans ce pays impressionnable ne pàssentirlesoufflequifit frissonner la bourgeoisie, 198 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE lorsque, entre autres excès, on apprenait l'assassinat à Nîmes du général Lagarde, coupable d'avoir fait arrêter Trestaillons et permis la réouverture des temples protestants? M. Guizot raconte qu'il enten- dit, durant ces jours odieux, une femme du monde, habituellement sensée et bonne, dire, à propos de mademoiselle de Lavalette aidant sa mère, à sauver son père : Petite scélérate! Avec sa justesse d'esprit et sa rigoureuse raison madame deRémusat, dont le mari était alors préfet à Toulouse, donne exactement l'impression que de pareils forfaits laissaient daûs les âmes bien nées. EUejetle en même temps du jour sur l'état de la société féminine royaliste dans une grande ville du Midi. 22 septembre 1815. « J'ai vu .de fort jolies femmes, ce qui m'est assez égal ; de fort dévoles, es qui ne me déplairait pas, si je comprenais leur dévotion; mais elles l'accommodent singulièrement -avec un certain genre de vie qui, après tout, ne m'importe guère et avec des passions violentes et assez haineuses qui m'importent beaucoup, parce qu'elles nuisent à la tranquillité de ce pays. Je m'étonne de la capacité de leurs cœurs qui peu- vent contenir à la fois tant d'amour et tant de haine, je ne balance point à dire que ce sont elles surtout sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 199 qu'il est difficile de contenir; et comme elles par- lent beaucoup et crient très haut, elles ont une ex- trême influence. » L'exaltation du parti allait jusqu'à l'exagéra- tion féroce. On arrêtait, on dénonçait partout; il régnait dans le Midi une véritable Terreur. On s'enrôlait dans des corps secrets que personne ne pouvait contenir ni dissoudre. Peu s'en fallaitqu'on ne revînt au temps de la Li^ue el que ces démêlés ne fissent renaître les mêm-es troubles. Madame de Rém usât,. bien placée pour tout voir et tout écomter, ne désespérait pas d'entendre parler des Albigeois. Les violences de la Chambre répondaient aux violences de la populace d'Avignon, de Nîmes, de Toulouse, et le discours de M, de la Bourdonnaye sur les catégories de l'amnistie peut être, sans injus- tice, comparé, pour son énergie farouche, aux décla- mations des membres du comité de salut public. Les représentants des idées de la bourgeoisie, par la bouche de Royer-Collard, avaient beau expli- quer que ce n'était pas le nombre des supplices qui sauvait les empires, que l'art de gouverner était plus difficile, et qu'il fallait se hâter de rétablir la paix intérieure; on en était bien loin. Les véri- tables doctrines du gouvernement représentatif se 200 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE posaient néanmoins par la force des choses à pro- pos du projet électoral présenté par M. de Yau- blanc. Les classes moyennes se souvenaient encore de la souveraineté d'une assemblée unique ; elles redoutaient ce despotisme plus qu'un autre, sachant bien que, même après la chute delà Con- vention, ce n'est pas la liberté qui lui succède. Elles trouvaient donc des garanties dans la Charte, pourvu que les députés fussent élus directement par les contribuables payant trois cents francs d'impôts directs, et que le renouvellement par cinquième fût substitué au renouvellement inté- gral. La constitution aristocratique de l'Angleterre ne leur paraissait pas applicable à notre pays pro- fondément divisé. Ces idées furent exposées par M. Royer-Collard dans deux discours classiques; à ceux qui auraient voulu substituer le gouvernement anglais à la Charte, il répondait : « Donnez-vous donc la constitution physique et morale de l'Angle- terre; mettez dans notre balance politique une aristocratie puissante et honorée. Or nous n'avons que des nobles et pas une aristocratie. Le pouvoir aristocratique créé par la Charte n'est qu'une fiction. Les institutions dans chaque gouvernement doivent être en harmonie avec le gouvernement sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 201 lui-même. » La monarchie reconstituée par la Charte était une monarchie mixte, dans laquelle plusieurs pouvoirs concouraient au pouvoir royal. La garantie des libertés nationales, aux yeux du nouveau parti constitutionnel, résidait dans le gouvernement tout entier et résultait de l'ensemble des pouvoirs. Sur un point, Royer-Collard, avec son esprit absolu et son goût pour les théories, allait bien au delà des doctrines de la bourgeoisie; s'ils étaient d'accord sur ce principe, qu'au fond l'opinion d'une nation ne doit être cherchée et ne se ren- contre que dans son intérêt, ils cessaient de s'en- tendre sur une question bien plus grave : aux yeux de Royer-Collard, en dehors de l'élection populaire et du mandat impératif, la représentation n'était qu'un préjugé politique qui ne soutenait pas l'examen. Mais le moment n'était pas encore venu, quelque puissante que fût cette discussion, d'espérer le triomphe de la raison. Quand, le 29 avril 1816, la session fut close, l'alliance des bonapartistes et des libéraux était faite; et les députés royalistes, en rentrant dans les départements, emportaient une colère sans frein contre les quelques hommes 202 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE modérés qui avaient cherché à intervenir comme médiateurs. Le découragemeiiil parmi les vaincus était si grand, la compression du parti victorieux était si forte, que les colères s'échappaient sous toutes les formes possibles, en chansons, en épi- grammes, en querelles dans les cafés, en allusions dans les théâtres, comme à la première représen- tation de la Comédienne. Ce fut le barreau qui donna à l'esprit public la satisfaction qu'il cherchait. Les procès politiques se succédaient à de courts intervalles et remplis- saient les cœurs d'indignation et de pitié. Après Labédoyère, après les frères Faucher, après le maréchal Ney, étaient vernis les généraux Favrot, Boyer; l'affaire de Grenoble donnait «ne nouvelle impulsion aux poursuites contre les généraux Ghalrain, Bonnaire, Mouton-Duvernet. Ces grandes causes prenaient un caractère tragique. L'opinion provocatrice applaudissait à l'audace des avocats. 11 y avait deux tribunes, l'une à la Chambre des députés, l'autre dans chaque palais de justice. Mécontent de l'Empire qui ne l'aimait pas, gagné par l'étude comme par ses inclinations aux idées nouvelles, le jeune barreau avait d'abord accepté la Restauration; mais il était étranger aux haines sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 205 et aux vengeances de parti, et résolu à ne pas se laisser arracher les prérogatives du droit de défense. Les circonstances, la disposition des es- prits, le besoin d'émotion, tout accroissait son importance sociale et politique. Comme en 80, il devint le porte-enseigne des classes moyennes, son conseil, son guide. Recruté parmi elles, entouré de considération, il vit venir naturellement à lui les suffrages et n'eut souvent qu'à les refuser. Les mêmes talents du reste ne réussissaient pas également à la barre et à la tri- bune, et les succès au parlement ne devaient pas- ratifier toujours les triomphes de la cour d'assises. A mesure que la lirtle s'envenima, à m'csure que 1& parti desnltras s'efforça de faire de la royauté l'in- strument de ses intérêts et de ses passions, l'oppo- sition grandit au sein du barreau; ce fut l'opinion publique qui lui donna le ton, ce fut pour elle aussi qu'il parla, bien plus que pour convaincre les juges; et plus d'une fois les plaidoiries furent des actes d'accusation. Chaque ville de province eut ainsi une ou deux illustrations locales tout à fait en relief, entourées d'une popularité croissante et centre d'une action politique réelle dans un temps où, par la rareté k- 404 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE et la difficulté des communications avec Paris, chaque chef-lieu avait une vie propre. L'excitation de la bataille et les applaudissements d'une clien- tèle passionnée les détachaient de plus en plus des Bourbons. Il y eut, en effet, des procès qui louchaient à l'histoire, à l'armée, à la politique, à la religion, aux lettres; comme à Rome et en Angleterre, les causes célèbres se traduisaient alors au plein jour de la liberté judiciaire. Ce fut dans ces années dramatiques que com- mença la légitime renommée du barreau de Paris; ce fut alors qu'il prit une importance supérieure encore aux talents qu'il révéla. Toujours en évi- dence, servant de modèle aux avocats de la pro- vince, reliés entre eux par la confraternité la plus honorable et parfois la plus touchante, les avocats de Paris qui défendaient les causes les plus solen- nelles avaient à leur service l'immense publicité des journaux. Quand les accusations politiques proprement dites cessèrent, les procès de presse, plus nombreux encore, développèrent, avec la sympathie de la bourgeoisie, leur influence et leur ambition. Ne voyait-on pas successivement sur le banc des accusés des hommes de lettres, Jay, Jouy^ Arnault, Etienne ; un grand écrivain, Paul-Loui^ sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 205 Couiier; des publicisles, l'abbé de Pradt, Fiévée; un poète, comme Déranger; des journalistes, les rédacteurs de la Minerve, du Constitutionnel ? Avant la Restauration, le barreau étudiait peu le droit pénal; on plaidait le fait devant le jury qu'on essayait d'attendrir, et l'on paraissait croire que l'instruction criminelle ne regardait que les parquets et les juges. C'est Dupin qui le fait obser- ver et il ajoute que les principaux avocats dédai- gnaient en général ce genre d'affaires. Le régime constitutionnel, développant le sentiment et le droit de la libre défense amena les avocats à l'élude approfondie des lois répressives, et de cette époque date certainement une ère nouvelle. Parmi les membres du barreau de Paris dont la réputation dans la bourgeoisie libérale fut égale à celle des orateurs les plus en renom, il faut citer Mauguin, Mérilhou, Hennequin, Odilon Barrot, Philippe Dupin, Barthe, Persil, Berville, Gliaix d'Esl-Ange. Tous, avec des talents et des tempé- raments différents, avaient compris le rôle des classes moyennes et s'en faisaient en tous lieux les patrons. Mais nul n'eut plus de part aux luttes de ce teraps-là que Dupin aîné. Commencée après Waterloo par la défense du maréchal Ney, sa vie 12 206 LA BODRGEOISIE FRANÇAISE. militante d'avocat se terminait en 1830 par la défense du Journal dés Débats. Dupin aîné, c'est la bourgeoisie elle-même avec ses plus rares mérites et avec les défauts que con- tracte souvent urne société de plus en plus démo- cratique, changeante, affairée, à la fois indisci- plinée et docile. Mais ces défauts, c'est l'âge qui les amène et l'on était alors en pleine jeunesse, en pleine espérance.; on était au temps où les classes moyennes suivaient du cœur et des yeux les avo- cats libéraux, les prenaient pour chefs et ne leur ménageaient pas les applaudissements. VI La session de 1816 approchait; la Chambre allait revenir bien plus menaçante encore pour la bourgeoisie et pour les droits issus de la Révolu- tion. Des ultra-royalistes avaient surtout pris en aversion le plus jeune des ministres, le favori du roi, M. Decazes. Pendant l'intervalle des deux sessions, le clergé, confondant les pouvoirs, s'était fait presque partout l'auxiliaire de la faction. Il visait à la reconstitution de la propriété ecclé- siastique ; le salaire de l'État lui paraissait un ou- trage. Un journal spécial, le Mémorial religieux, attaquait avec une grande violence l'Université, l'École polytechnique et toutes les institutions 208 LA BOURGliOISIE FRANÇAISE laïques qui donnent l'enseignement. Dans les ser- mons, dans les instructions, une guerre systémati- que était faite aux idées nouvelles. Les libéraux de toutes nuances étaient signalés comme des révolu- tionnaires et des hérétiques. Les plantations de croix organisées par les missionnaires, avec le con- cours des autorités civiles, donnaient lieu à des banquets présidés par un ecclésiastique. Un as- saut vigoureux se préparait contre la société mo- derne. La censure forçait les journaux de la bourgeoisie au silence ou à la réserve. Mais les petits pam- phlets, les correspondances, les conversations ré- pandaient de tous côtés la dérision ou l'invective. La voix de Déranger, si patriotique pour maudire l'étranger, si amère pour dénoncer les empié- tements du clergé, était aussi de plus en plus écoutée dans les salons libéraux. Des éditions de Voltaire et de Rousseau se multipliaient, par protestation. Qui n'a pas vécu dans ces années ne peut s'imaginer à quel état d'irritation en étaient arrivées les deux portions de la société civile ; si, dans l'intérieur de certaines familles bourgeoises, les discussions les plus vives brouillaient à jamais les fils et les pères, les frères et les sœurs, en gé- sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 209 néral, on s'entendait au foyer domestique pour fronder, critiquer et haïr. Dans celte situation de guerre civile, ce fut le mérite de M. Decazes d'oser proposer à Louis XVIII le seul remède possible. Quelques jours avant le 5 septembre, Royer-CoUard dînait chez M. Decazes avec des amis communs. En sortant de table, le mi- nislre engagea les convives à descendre dans son cabinet. Là, il leur raconta que le roi était décidé à dissoudre la Chambre, à rentrer dans la stricte observation du texte de la Charte et à régler les élections suivant l'ordonnance du 13 juillet 1815. Après ce récit, Royer-Collard, avec une vivacité d'impression que ne put contenir sa gravité habi- tuelle, se leva, embrassa M. Decazes : « Il faut lui élever une statue ! » s*écria-t-il. La colère et la surprise du comte d'Artois et de ce qu'on appelait le parti occulte furent grandes, dès que parut l'ordonnance du 5 septembre. Tous ceux qui avaient l'habitude de crier : « Vive le roi ! » gardaient le silence; tous ceux qui gardaient le silence se mirent à crier : «Vive le roi! » Dans cer- taines villes, l'émotion fut si vive, que l'on s'embras- sait au milieu de la rue, en se racontant la bonne nouvelle. Les élections donnèrent la majorité au 210 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE parti modéré et à ropinionconslitulionnelle. M. de la Bourdonnaye rencontrant Koyer-Gollard le len- demain de l'ouverture des Chambres : — Eh bien, lui dit-il, vous voilà plus de coquins que l'an dernier? — Et vous, moins! lui répondit Royer-Collard. La période qui s'écoule depuis le moment de cet acte de délivrance mit la France sur la voie d'un progrès continu vers la vraie liberté. Elle s'arrête à 1820, époque où la réaction amena l'avènement au pouvoir des contre-révolution- naires. Ces quatre années sont la belle époque de la Restauration, celle où la haute bourgeoisie compléta son éducation politique, celle où le parti libéral, qui n'était pas autre chose que l'élite de celte bourgeoisie, faillit absolument désarmer. 11 renfermait, au début, dans son sein, des éléments discordants. Les uns avaient accepté les Bourbons, mais ne séparaient pas le roi de la Charte; ceux-Là, libres de tout esprit vindicatif, de toute arrière-pensée de renversement, avaient pris loyalement la Restauration comme le point de départ d'une politique nouvelle, comme une vie possible de paix et de liberté. M. Royer-Gollard, ses amis et tous ceux qui formaient le centre sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 211 gauche appartenaient à celle fraction du parti libé- ral. Les autres rejetaient la branche aînée, et, avec plus de bonne foi que de logique, associaient dans leur culte l'empereur et la liberté ; ainsi pensaient Manuel, presque tous les écrivains de la Minerve, comme Etienne, et l'ennemi le plus redoutable de la Restauration, Béranger. D'autres enfin, moins nombreux, plus rattachés au passé révolutionnaire, rêvaient la reprise de l'œuvre qu'avaient fait avor- ter le 9 Thermidor et le 18 i3rumaire. 11 y avait cependant un esprit général répandu dans toutes les fractions du parti libéral; on y était voltairien. On y déclamait contre le prêtre qui avait refusé le secours de ses prières à l'homme mort sans confession. Le Globe seul, quelques années plus tard, devait condamner cette tactique et rétablir les vrais principes de Libéralisme; de même qu'il approuva Talma, refusant à cause de ses convictions la visile de l'archevêque de Paris, de même il défendra le prêtre qui refusait son concours, après la mort, à celui qui lui avait, de son vivant, formellement fermé sa porte. Quand les libéraux réclamaient des mesures violentes contre ce qu'ils appelaient le parti prêtre, bien peu d'entre eux comprenaient alors l'attitude que 212 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE devrait prendre le Globe dans les questions reli- gieuses. Pas de violences, mais la lutte légale et loyale au nom de la raison, de la conscience, de la justice et du droit! Il fallait que la jeunesse grandît encore pour arriver à la notion de la liberté; au début, la bataille s'engageait trop vive- ment; toutes les armes étaient bonnes. Les brochures échappant à la censure rempla- çaient avec plus d'autorité la presse périodique; l'avidité des lecteurs n'était pas rebutée par les longueurs de la polémique. Deux recueils périodi- ques étaient alors en faveur, le Censeur européen et la Minerve. MM. Comte, Dunoyer et Augustin Thierry apportaient au Censeur, avec des doc- trines économiques et historiques originales, un courage qui ne s'était jamais démenti et une hauteur de vues qui ne faisait pas d'eux seule- ment des lettrés. Les premiers, ils avaient compris quel rôle décisif l'industrie allait jouer dans la société moderne, quelle puissance elle apporterait aux classes moyennes en les renouvelant, et quelle place devait lui être faite. Laffitte, Casimir Perier, et un maître de forges de la Côte-d'Or, Caumartin, étaient les candidats préférés du Censeur au? élections de 1817. « Il n'y a plus en France, disait sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 213 A. Thierry, que deux classes d'hommes : ces deux classes sont en face l'une de l'autre; et de tous côtés la foule des gens à brevet et parchemins s'arme, se recrute, et se retranche contre les industriels. > La Minerve devenait une puissance. Quand on relit aujourd'hui ces pages sans éclat et sans verve, on ne s'explique leur succès prodigieux que par la servitude à laquelle étaient soumis les journaux quotidiens. Les Ermites de M. de Jouy ont bien vieilli; les articles de théorie constitutionnelle de Benjamin Constant, si instructifs au moment où ils parurent, manquent de relief; seules, les lettres sur Paris, d'Etienne, par la vivacité de leur allure, par le piquant de leurs observations, rendent encore la physionomie des débats parlemen- taires et expliquent au lecteur attentif le jeu des partis. Le Journal des Débats, inféodé à Chateaubriand par l'amitié de M. Bertin, subissait les passions et les inconséquences de l'irascible et illustre écri- vain; ce ne fut qu'après sa rupture éclatante avec M. de Villèle, que le Journal des Débals reprit sa liberté d'allures. Le talent de sa rédaction, autant que l'ardeur de ses opinions constitutionnelles, en 2U LA BOURGEOISIE FRANÇAISE firent de plus en plus l'organe préféré de la bour- geoisie. Par ses dispositions comme par ses intérêts, la bourgeoisie était, en efTet, propre à lutter à la fois contre la réaction et contre l'esprit de désordre; seule elle avait acquis sous l'Empire des habitudes et des idées de gouvernement. Mais, pour que l'importance politique pût passer dans ses mains, il lui fallait une loi électorale. De toutes celles qui ont constitué nos assemblées parlementaires, aucune n'^ appelé au scrutin élec- toral une si petite fraction de la nation que la loi portant la date du 5 février 1817; et cependant jamais loi n'obtint plus vivement l'adhésion des amis de la lii)erté, même parmi ceux qui étaient déshérités. Jamais aussi M. de la Bourdonnaye ne tonna plus fort contre les classes moyennes, contre ces classes auxquelles, disait-il, on sacrifiait la grande propriété aussi bien que la petite, et dont l'opinion devait tendre toujours à faire prévaloir les intérêts nouveaux sur les intérêts anciens. La loi proposée était l'interprétation la plus franche et la plus populaire de la Charte; elle donnait aux droits et aux libertés la garantie la plus étendue. C'était bien dans les classes moyennes que tous sous L'EMPIRE ET LA RESTAURATION. 215 les intérêts pouvaient trouver leur représenta- tion naturelle : au-dessus, c'était un besoin de do- mination contre lequel il fallait se tenir en garde; au-dessous, c'était encore l'ignorance et l'inapti- tude complète aux fonctions électives. Tous les Français, âgés de trente ans, payant trois cents francs d'impositions directes étaient appelés à être électeurs. Gomme, d'après la loi, le cinquième de la Chambre des députés était annuellement renou- velable, le mouvement d'opinion qui se manifesta dans presque tous les départements allait montrer quelle influence croissante devait exercer la bour- geoisie ; jamais il n'y eut en elle une telle inten- sité de vie publique. Un petit groupe resté célèbre de bourgeois émi- uents prit alors une importance réelle dans le gou- vernement. Quoique quelques-uns appartinssent , déjà au pai'lement, ils étaient presque tous entrés au conseil d'État. Ils se nommaient Guizot, Ca- mille Jordan, Maine de Biran, Cuvier, Barante, Mounier, et enfin, bien qu'il se défendît de toute camaraderie, Royer-Gollard. Leurs ennemis mêmes ne leur ont contesté ni l'esprit, ni le talent, ni la dignité morale. Ne partageant pas plus les doc- trines des jacobins que celles des émigrés, acceptant Î16 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE franchement la nouvelle société française, ils avaient entrepris de fonder son gouvernement sur des bases rationnelles et pourtant tout autres que les théories au nom desquelles on avait détruit l'ancien 1 régime. On les appela les doctrinaires. Ils étaient peu nombreux, mais l'influence et l'autorité, en ce temps-là, ne se mesuraient pas à la quantité. Les doctrinaires jouèrent un rôle considérable dans l'établissement en France du gouvernement parle- mentaire. Leur plus grand honneur, à ce moment où U système électoral de 1817 assurait à bref délai l'influence delà bourgeoisie, fut d'abord leur active coopération à la fondation de la liberté de la presse.! De 1817 à 1819, ils s'attachèrent à démontrer au pays que la libre publication des opinions indivi- duelles était non pas seulement la condition, mais le principe de la liberté politique, puisqu'elle seule peut former au sein d'une nation une opinion ji générale sur les affaires et sur les intérêts. Dans-' leurs articles comme dans leurs discours, ils ap- prirent au public encore ignorant que, dans la* r('pression des délits de presse, le discernement del l'abus, la déclaration du fait doivent être invaria-, blement séparés du ministère du juge. Le fait resle-< sous L'EMPIRE ET LA U ESTA L li ATION. 21/ en la puissance de la société qui ne le fera parve- nir au juge qu'après l'avoir constaté elle-même par des arbitres qui soient sa parfaite image. Ces ar- bitres ne sont pas autre chose que le jury. 11 n'y a de nations politiquement libres que celles qui par- ticipent sansrelAche au pouvoir judiciaire, comme au pouvoir politique. De même que la Chambre des députés est le pays qui concourt aux lois, le jury est le pays qui concourt aux jugements. Il est donc le principe fondamental de la justice crimi- Inelle et, en quelque sorte, sa définition. C'est ainsi llque, dans la rigueur des termes, la police correc- itionnelle est une juridiction d'exception. il I Ces idées qui sont aujourd'hui dans le patrimoine i jcommun et qui remuaient alors profondément les [classes moyennes, nul n'en fut l'apôtre plus con- vaincu que Royer-CoUard, ce bourgeois royaliste (constitutionnel dont l'autorité et la parole contri- jbuaient à former les mœurs politiques. C'est à lui !;|u'on devait, à propos de l'outrage à la morale bublique, cette notion juste que les opinions ne 'peuvent être l'objet de la loi, ni comme vraies, ni kîomme fausses, ni comme salutaires ou nuisibles. V défaut du discernement du juge, les expériences iL'cisives du xvi" et du xvii* siècle n'atteslaient-eiles 13 218 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE pas son impuissance soit à établir, soit à délruife des doctrines? Cette conviction que la liberté n'est pas un moyen seulement, mais unefm;qu'ondoitraimerpourelle- mème et non pas uniquement pour les avantages qu'elle procure, commençait à pénétrer dans l'es- prit de la bourgeoisie instruite, grâce aux débats éloquents et passionnés du parlement. Assurée, par la loi Gouvion Saint-Cyr sur le recrutement, de ne pas voir enlever à la jeunesse militaire le drôil l'avancement, satisfaite de la consécration de l'ej gagement décennal au profit de l'Université, el prêtait en majorité son appui indépendant au pre mier ministère du duc de Richelieu et à celui di général Dessolles. Deux points méconlentaien cependant cette classe de plus en plus éclairée d'abord les procès de presse maladroitement enta mes et soutenus plus maladroitement encore, *e' surtout les exigences et les manifestations clergé. Elle ne lisait pas sans surprise, dansj Bibliothèque historique et dans le Censeur, arrêté du maire de Lyon imposant à une calégofli de personnes l'obligation rigoureuse de produit.! tous les trois mois, un certificat de leur curé coi' statanl qu'elles remplissaient leurs devoirs rr 11 sous L'KMnUE ET LA IlESTAUR ATION. 219 gieux. C'était avec non moins d'étonnement qu'elle voyait, dans certains départements du Midi, les protestants condamnés à l'amende malgré les réclamations de leur Consistoire, pour avoir refusé de pavoiser leurs maisons sur le passage des pro- cessions catholiques. Néanmoins tant que l'élo- quence passionnée de M. de Serre, cette grande âme, s'inspira des idées du centre gauche, il n'y eut pas à désespérer de la réconciliation de la bourgeoisie avec la royauté légitime. Des symptômes, comme la dissolution de la Société des amis de la presse et l'exclusion de l'abbé Grégoire, annonçaient toutefois l'approche des orages. La proposition Barthélémy, qui deman- dait à Louis XYin une nouvelle loi électorale, avait produit tant à Paris que dans les départements une émotion indescriptible. La Minerve avait poussé un cri d'alarme : « C'est un coup de tocsin qui réveille et avertit la France ! » disait Etienne. La bourgeoisie s'était, en effet, sentie menacée. Partout on signait des pétitions pour le maintien d'une loi qui protégeait son influence. Cette influence, d'après les doctrinaires, n'était pas arbitrairement créée par la loi de 1817. Ei^e était avouée par la raison et la justice. Elle avait 220 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE d'autres fondements encore que la politique devait respecter davantage parce qu'ils étaient plus dif- ficiles à ébranler. La puissance de la classe moyenne était désormais un fait, une théorie vivante, organisée, résistante. Les siècles l'avaient préparée ; la Révolution l'avait réalisée. C'était à cette classe que les intérêts nouveaux apparte- naient. La sécurité était donc troublée si son in- fluence était compromise ; et son influence était compromise, si la loi des élections était menacée. Cette loi, les doctrinaires en faisaient comme une religion à laquelle il serait imprudent d'attenter, à moins qu'on ne fût en situation de ruiner tous les droits et d'étouffer toutes les libertés. Qu'on juge de l'effet de telles doctrines formulées par la bouche d'un Royer-Collard, d'un Camille Jordan. Pour bien constater que le maintien intégral de la loi électorale était le dernier mot de sa politique intérieure, la bourgeoisie libérale de Paris avait, le 5 février 1820, célébré l'anniversaire de cette loi dans un grand banquet patriotique. Plus de mille citoyens, négociants, banquiers, avocats, notaires, médecins, avaient scellé leur union et solidarisé leurs idées et leurs répugnances contre sous L'KMPIRE ET LA RESTAURATION. 221 le parli de 1815. Un crime odieux, l'assassinat du duc de Berry, vint arrêter brusquemment ce mouve- ment en avant et ranimer la réaction royalisLe. Dès le premier moment, la bourgeoisie comprit que le parti des uUras allait profiter de l'attentat de Louvel pour ressaisir le pouvoir et renverser M. Decazes. Il avait cependant jugé indispensable de revenir aux lois d'exception. Mais il avait beau déposer une nouvelle loi sur les élections, des projets contre la liberté individuelle et la libre publication des jour- naux et des écrits périodiques, les haines amassées contre le favori du roi, contre l'ordonnance du 5 sep- tembre ne reculèrent devant aucune infamie. Aux cris de joie qui saluèrent sa démission, on put juger des éminents services rendus par lui à la cause libé- rale. Le centre gauche désormais uni à la gauche formera avec elle une masse compacte. Le mouve- ment ascensionnel vers la liberté s'arrête et la lutte va se circonscrire sur le terrain où la Chambre de 1815 s'était placée. Qui aura dans le gouverne- ment de la France l'influence prépondérante, les vainqueurs ou les vaincus de 89, la bourgeoisie ou la noblesse, l'égalité ou le privilège? Quelques semaines du second ministère de 222 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. Richelieu vont suffire pour ne former qu'an soûl groupe de tous les représentants des classes moyennes frémissantes. L'arrivée au pouvoir de M. de Villèle et de M. de Corbière en fera des enne- mis irréconciliables. IV LA BOURGEOISIE FRANÇAISE PENDANT LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA RESTAURATION ET LA RÉVOLUTION DE 1830 La société bourgeoise est en 1820 curieuse à étudier. Pendant quatre années de paix, le bien- être matériel avait fait des progrès considérables. Peu de discussions financières avaient eu plus d'im- portance que celle du budget de 1817. Non seule- ment les honnêtes et sages résolutions qui furent prises sur l'arriéré, sur l'amortissement, sur l'em- prunt, avaient relevé le crédit public gravement 224 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE compromis par les imprudences de la Chambre introuvable; mais, en déterminant des règles pré- cises pour le contrôle des dépenses et l'ouverture des crédits, pour la reddition des comptes et la liquidation des exercices, la loi de finance de 1817 avait posé les bases d'une législation qui garantis- sait une bonne et régulière gestion des deniers publics. Les canaux de la Somme, des Ardennes et de la Marne au Rhin s'achevaient. Bien que l'industrie privée n'eût pas encore à cette époque l'habitude de grosses entreprises, cependant, grâceàl'assielle du crédit de la France, les capitaux particuliers de la bourgeoisie devenaient de jour en jour moins timides et la bourgeoisie reprenait, avec grand pio- fil, dans toutes les branches du commerce, de l'in- dustrie et du trafic, son labeur patient et économe. La haute bourgeoisie parisienne se divisait alors en deux fractions principales, dont chacune prenait son nom du quartier qu'elle habitait de préférence, le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée d'Antin. Ces deux sociétés séparées seulement par des nuances d'opinion ou par des situations variables, se rencontraient et se mêlaient. L'aristocratie de la cour et même celle de la RESTAURATION ET IlÉVOLUTION DE 1830. :2-i5 province, dans la saison où elles habitaient leurs hôtels du faubourg Saint-Germain, admettaient bien dans leurs ^aIons quelques hommes nouveaux, mais toujours avec une nuance d'accueil et seulement ceux qu'un grand zèle ou des circonstances heu- reuses avaient mis à même de servir efficace- ment la cause des Bourbons. Sous la Restauration, si l'on excepte deux ou trois noms, madame de Monlcalm, madame de Duras, la grande dame du faubourg Saint-Germain n'eut aucune influence sur les mœurs. Elle hésita entre d'anciennes traditions et de nouveaux usages, et ne sut pas créer un salon où l'on vînt prendre des leçons de goût et d'élé- gance. Les femmes, après les quinze ans du despo- tisme impérial, ne se sentaient pas le besoin d'être supérieures aux hommes. Il restait un très petit nombre de personnes aimables de l'ancien régime; les gens âgés étaient pour la plupart abattus par de longs malheurs ou aigris par des colères opiniâtres. La parole était aux jeunes. L'habitude anglaise des réunions nom- breuses avait été adoptée; elle interdisait le choix parmi les invités et diminuait le prix de l'invi- tation; mais, en retour, comme on se dédom- mageait, par la satire et la verve, de la réserve 226 LA BOUUGEOISIE FRANgAISE contrainte imposée si longtemps par le gouverne- ment de Napoléon I Tandis que le monde aristocratique, isolé dans la nation, avait des habitudesd'une régularité parfaite, tandis qu'il passait six mois dans les châleaux, six mois à Paris, avec bals au carnaval, concerts et ser- mons au carême; du théâtre, fort peu; des voyages, jamais; des cartes à jouer, toujours; il en était au- trement dans le monde de la Gliaussée-d'Anlin et du faubourg Saint-IIonoré. Les affaires ramenaient régulièrement à la ville, après les vacances tradi- tionnelles, les financiers et les hommes de loi. L'activité de l'esprit était grande, on se visitait beaucoup, les repas étaient longs, la chère déli- cate; le maître de la maison servait lui-même, il tranchail, il découpait. Au dessert, on risquait la chanson gaillarde, un couplet de Désaugiers quand ce n'était pas un refrain politique de Dé- ranger. Le Théâtre-Français, très fréquenté par la société bourgeoise, vivait des restes de Talma, mais surtout de la maturité du talent de mademoiselle Mars. Ironie, malice, gaieté, bienséance et grâce parfaites, c'étaient les qualités que l'admirable comédienne enseignait et dont savaient jouir les amateurs r.ESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. '227 éclairés appartenant aux classes moyennes. « Mari- vaux mourra pour la seconde fois, quand vous dis- paraîtrez, » lui écrivait dans un aimable billet du matin madame Delessert. Mais les chefs-d'œuvre de l'ancien répertoire restaient seuls debout. La comédie contemporaine, glacée par le décorum ou mutilée par la censure, ne produisait que des avor- tons sans vérité et sans intérêt. Un genre nouveau composé de demi-teintes, de nuances indécises, redoutantle jour éclatantduThéûtre-Français, pre- nait possession d'une nouvelle scène qui s'appelaitle Théâtre de Madame. Un talent très bourgeois, pos- sédant à un rare degré les lois de l'optique scé- nique, répondait, vers celte date de 1820 à 1824, à l'idéal moyen du monde commerçant, à ces tem- péraments ni très larges ni très profonds, mais fins, judicieux, joignant à l'amour des millions l'engouement pour les brillants colonels, voulant de la vraisemblance dans les écarts de l'imagina- tion. M. Scribe venait à son heure. A côté de lui un autre bourgeois de Paris, Théo- dore Leclercq, un railleur charmant avec le ton de la meilleure compagnie, lançait, comme autant de flèches acérées sans être empoisonnées, de petites comédies de salon, qui divertirent nos grand'mères. 228 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Affreusement grêlé de la petite vérole, quasi borgne et de manières sautillantes, il était fort recherché, les lectures de ses proverbes étaient fort goûtées, surtout quand les excès du parti ultra-royaliste et de ce qu'on appelait la congrégation eurent piqué au jeu les esprits sensés et donné du corps à ces proverbes d'une ténuité fragile. C'était une fête très courue en ce temps-là, lorsque, dans un des salons libéraux à la mode, on devait entendre une chanson nouvelle de Béranger ou quelque dialogue de Théodore Leclercq. Les maisons hospitalières de la bourgeoisie étaient nombreuses. En dehors de l'atelier de Gérard, où artistes et étrangers affluaient, en dehors du salon de madame Ancelot, où se rencontraient écrivains et hommes de lettres, Parseval de Grandmaison, Lacretelle, Gampenon, Guiraud, Soumet, Antony Deschamps, madame Sophie Gay, madame Dufres- noy, il y avait un certain nombre de femmes de la haute bourgeoisie dont les soirées étaient très sui- vies; nous pourrions citer madame Benjamin Deles- sert, madame Augustin Perier, madame Schené, madame Anisson, l'aimable et spirituelle sœur de M. deBarante; mais, de tous les salons de la bour- geoisie libérale, les plus en vogue étaient ceux RESTAURATION ET UEVOLUTION DE 1«30. 2-29 de M. LalTitle, de M. ïernaux el de madame Davil» lier. On renconlrait chez M. Laffilte toute l'Europe qui traversait Paris. On y coudoyait les financiers, les écrivains, les généraux et officiers de l'Empire, les hommes d'aftaires, les députés, une foule écla- tante, animée, mais confuse. Au dire d'un assidu visiteur de ce salon, madame Laffitte était une per- sonne aussi digne que bienveillante, mais elle ac- cueillait son monde el ne le gouvernait pas. Laf- fitte, plein de cordialité, de naturel et d'esprit, abandonnait aussi au hasard le sort de ses hôtes. Assis à une table de whist avec l'insouciance d'un financier, il se contentait de saluer avec grâce les allants et venants; on savait d'ailleurs que, généreux jusqu'à la prodigalité et cachant ses bien- faits, il servait de providence aux misères que l'in- géniosité charitable de Déranger lui indiquait discrètement. L'hôtel de M. Ternaux, place des Victoires, était plus particulièrement le rendez- vous de la faction de la Chambre des députés, appelée le centre gauche. M. Guizot, M. lloyer-Collard, M. Cuvier, M. Camille Jordan y trouvaient La Fayette lié d'a- mitié avec M. Ternaux. Le monde industriel y était 230 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE plus représenté que la politique et la littérature ; et les bals y étaient parfois plus brillants que la con- versation. N'était pas admis qui voulait chez madame Julie Davillier, boulevard Poissonnière. Son mari, comme M. Laffitte, comme M. Ternaux, était arrivé au premier rang du monde des affaires, par une intelligente probité, servie par \mc activité régu- lière. Adoré pour sa droiture et sa bonté de tous ceux qui l'approchaient, il dirigeait l'importante maison connue sous le nom de Gros-Davillier- Odier, dont le principal établissement était à Wes- serling, tandis que madame Davillier gouvernait leur intérieur à Paris. Cet art si difficile de réunir les hommes, de les grouper sans les froisser, le talent de mettre fin à une conversation ennuyeuse sans humilier, cette femme distinguée les possé- dait. D'une physionomie vive et fine, d'une tour- nure élégante, elle avait tous les goûts élevés. C'était chez elle que Garât avait chanté pour la dernière fois en attendant que la Malibran y pré- ludât à ses triomphes. Mais son salon était avant tout une réunion politique. Le parti libéral et l'an- cien parti bonapartiste y fusionnaient. Le duc de Bassano, Arnault, V auteur de Germanimis, Fieury- RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 231 Chaboulon, les généraux Pajol, Exelmans, Becker, Doumerc, madame Regnault de Saint-Jean d'An- gély, madame Lallemand, madame Diichâtel, ma- dame Méchin y causaient avec Benjamin Constant, Manuel, Lamarque,Bignon, legénéral Foy, Dupont (de l'Eure), Casimir Perler, avec toute la gauche. On ne voyait pas seulement chez madame Davil- lier les hommes d'action, les orateurs les plus célèbres de la Chambre; toute la rédaction de la Minerve'^ dînait à son jour avec Lacrelelle aîné, qui avait conservé de l'ancien temps les ailes de pigeon, les culottes courtes et les opinions de 89, ce qui lui faisait dire : « Les Bourbons en feront tant, que nous verrons descendre les faubourgs. » Un survivant des girondins , Pontécoulant; les deux champions blasonnés de la cause populaire, M. de Chauvelin et Voyer d'Argenson, tous les deux d'une verve piquante mais un peu fumeuse y venaient aussi. Mais les plus fêtés des convives ha- bituels de madame Davillier étaient Manuel et son inséparable ami, Déranger, apportant pour son écot quelque chanson inédile. Il y aurait eu trop de fronts moroses, si un essaim de jeunes femmes n'était venu s'abattre de temps à autre au milieu des discussions passionnées qui 232 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE suivaient chaque séance du Palais-Bourbon. Kaul-il nommer madame Sampayo, madame Pichon, ma- dame Lacoste, madame Fabreguetle, à qui Déran- ger avait adressé ces couplets : Grand Dieu ! combien elle est jolie ! et madame Boudonville, la fille de M. de Jouy, madame Deleuze, madame Allart, madame Des- champ? Nous ne réveillerions pas ces ombres charmantes si des portraits d'Ingres ou de Gérard n'avaient transmis à la postérité quelques-uns des visages gracieux et intelligents de cette vieille bourgeoisie morte, La politique animait ces beaux yeux. C'était à qui irait entendre un discours du général Foy, à qui se ferait inscrire chez le préfet de police pour aller visiter Béranger en prison à Sainte-Pélagie. C'était le temps où, à un bal chez Laftitte, une aimable danseuse répondait au jeune D..., qui l'invitait à valser : « Au moins, monsieur, êtes-vous pour la liberté de la presse'/ » Les longues discussions sur la littérature, entre- lien habituel des conversations, perdaient de leur intérêt. L'avidité pour les nouvelles parlementaires RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 2'J3 était telle, que Paris se peuplait de cabinets de lec- ture fréquentés du malin au soir par une foule d'hommes de tout âge, également empressés à dé- vorer quelque brochure nouvelle. A l'Athénée, rien n'attirait une si brillante assemblée qu'une dissertation politique par Benjamin Constant. Il faut écouler, dans la correspondance de Charles de Rémusat avec sa mère, les échos des réunions de cette société si vivante. Les événements terribles et trop forts de la période révolutionnaire avaient trempé les générations suivantes; et ces enfants du siècle alliaient des choses qu'on n'a jamais pu voir réunies depuis, l'esprit de salon, l'intelligence phi- losophique et une sensibilité forte. Qu'on lise cette page écrite par un jeune homme de vingt ans à peine : « De toutes les maisons où je vais, celle où je me plairais le plus est celle de madame C... Outre que c'est la seule où l'on cause, il y a des gens assez curieux de toute espèce; la société, quoique gaie, y est montée sur un ton assez sérieux. Malveillante par ennui surtout et par mépris plutôt que par haine, comprenant tout, ayant des impressions et y tenant plus qu'à toute autre chose, sans préjugés et sans routine, ellea pour me plaire ce que j'aime, 234 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE une certaine élévation d'idées qui n'a pas cours dans le salon de madame L » Elle réunit tous ces go Is qui me plaisent et qui se tiennent ensemble. Elle aime madame de Staël et par conséquent Talma; la liberté de la presse, par conséquent Abufar et Hamlei, les dis- cours de M. Camille Jordan, par conséquent les tableaux de Gérard, et cent autres choses du même genre, d'après lesquelles je juge les personnes à qui j'ai affaire. » La lutte entre les deux partis était dans chaque maison. Elle recommençait à propos des plus petits incidents. C'était dans la meilleure compagnie que l'influence de l'ancien régime combattait souvent avec le plus d'avantages l'influence des idées nou- velles. De là un bizarre contraste que Charles de Rémusat signalait à sa mère. Tandis que les per- sonnes dont le sort et la vie se rattachaient à des intérêts nouveaux, ou qui particii aient aux idées et aux occupations du temps, semblaient acquérir dans leurs habitudes quelque chose de plus sérieux, de plus mûr, les gens au contraire qui tenaient aux anciennes opinions étaient tous les jours plus fri- voles et moins scrupuleux. L'air dégigé devenait la fleur de ce qu'en appelait le beau monde. RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830, 235 liû spectacle de ces inconséquences apparentes est plus curieux encore dans le domaine littéraire. A une société nouvelle il fallait une nouvelle liltérature. Tandis que la bourgeoisie, représentée par les journaux libéraux de toute nuance, le Constitutionnel, la Minerve, le Journal des Débats, conservait son goût pour l'esprit français avec tous les caractères qui le distinguent, les journaux monarchiques, en revanche, n'avaient pas assez d'éloges pour deux poètes révolutionnaires en litté- rature, catholiques et royalistes à leurs débuts, Lamartine et Victor Hugo. La bataille s'annonçait entre les classiques et les romantiques. Le vieux génie bourgeois, ni métaphysicien, ni artiste, pour qui les lettres ne sont qu'une branche de l'élo- quence, ce génie avide avant tout de notions pré- cises, d'observations spirituelles, plus admirateur de la grande prose que des beaux vers, allait se heurter avec les jeunes intelligences émancipées par les chefs-d'œuvre étrangers et qui en avaient assez de la tragédie démodée, de l'ode pindarique, de l'histoire arrangée, de la philosophie sensualiste, de l'art faussement imité des Romains et enfin du style empire. Les Féletz, les Arnaull, les Jouy, les Lemercier, les Etienne, les Viennef, les Auger, les 236 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Baour-Lormian, les Jay commençaient à s'effacer devant la génération audacieuse qui devait s'appe- ler « les hommes de 1830 ». Il fallait le Globe et quelques années d'éclosion de plus, pour classer définitivement les esprits. Toute la jeunesse des écoles était travaillée d'une fièvre d'enthousiasme et de désintéressement. Ils n'étaient ni légers, ni blasés, ni sceptiques, ces jeu- nes gens qui s'enfermaient pour lire en commun le beau livre posthume de madame de Staël qui ve- nait de paraître, ou qui applaudissaient M. de Chauvelin malade et se faisant porter en chaise pour aller déposer son vote; ces jeunes gens qui saluaient le général Foy quand il passait, ou qui couraient entendre un philosophe de vingt-cinq ans, Victor Cousin, qui disait : « La vraie morale est celle qui conduit à la liberté politique, la fausse morale est celle qui conduit au despotisme et à l'arbitraire. » Ils aimaient la société dans laquelle ils étaient nés et ils y croyaient. Ils étaient convaincus qu'ils avaient une tâche à remplir : réaliser la pensée de 89. En toutes choses, ils élaient le contraire des désabusés; et, leurs études achevées, ils emportaient en province, comme les apôtres, la flamme et les sentiments qui RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. -111 les animaient. La nation se transformait par eux. Le paysan qui n'avait ni châteaux à brûler, ni droits féodaux à abolir, ni biens nationaux à ache- ter, mais qui avait toute sorte de craintes vagues, suivait ces jeunes avocats, s'abandonnant à eux comme dans les premiers jours de la Révolution. Les souffles nouveaux allaient aussi soulever de terre les jeunes filles de la bourgeoisie. Tandis que, dans l'Université, Royer-Gollard avait imprimé aux éludes une direction dont l'École normale supé- rieure devait être le plus brillant résultat, les cou- vents, au contraire, avaient recommencé, sous l'in- fluence de la renaissance religieuse, à constituer dans un certain monde leur clientèle. Le pen- sionnat des dames du Sacré-Cœur semblait alors réservé aux familles nobles. Le couvent des Dames anglaises et l'Abbaye-au-Bois avaient plus de vogue dans la haute bourgeoisie, sans qu'elle eût cepen- dant abandonné les pensionnats. Mais la vie en commun égayée par les aptitudes pédagogiques des religieuses avait plus d'attrait pour les jeunes ima- ginations. L'esprit du siècle franchissait les grilles. Une enfant étrange, qui devait être une femme de génie, a raconté cette vie gaie et facile, faite pour endormir les facultés. « Jusqu'à la petite lampe qui 238 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE tremblotait la nuit dans le cloître, et aux lourdes portes qui, chaque soir, se fermaient à l'entrée des corridors avec un bruit solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain charme de poésie mystique*. » Une variation nouvelle dans les modes féminines avait suivi le séjour des alliés en France. De même que la taille des habits, le corsage des robes s'était allongé. La raideur disparaissait; on avait aussi emprunté aux Anglaises des habitudes de soins et de respect de sa personne. La femme frêle, les organisations délicates, remplacent dans la tête des artistes les vigoureuses matrones de l'Empire. Les élégantes à Paris boivent de l'eau, mangent peu. La province résista davantage. Alors se pré- pare à naître dans la bourgeoisie, cette femme arti- ficielle et raffinée, émancipée d'intelligence et esclave des convenances, ayant plus d'engouement que d'enthousiasme, se défiant de tout et se lais- sant aller parfois à tout croire, cet être pétri de contradictions et qui se sauve par la grâce : la Pa- risienne. La province, plus séparée que jamais de Paris par les goûts, élait face à face avec les anciens émi- i. Histoire de ma vie, par G. Sand» RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 239 grés qui avaient comme un art singulier d'exhumer les ridicules. Prolecteurs du clergé paroissial, ils le poussaient aux maladresses, ne se doutant pas qu'elles atteindraient l'esprit religieux lui-même. La persécution avait développé des vertus parmi les ecclésiastiques, mais elle n'y avait pas créé des hommes éclairés; et la Restauration ne leur avait pas enseigné le tact. Depuis la chute de M. Decazes, un orgueil aveugle les conduisait à s'éloigner delà bourgeoisie. L'assassinat du duc de Berry leur avait semblé la conséquence du libéralisme, et ils applau- dissaient aux mesures qui ruinent le pouvoir, alors même qu'ils semblent le fortilier. Le gant était jeté; et, dans celte lutte qui com- mençait pour finir en juillet 1830, les doctrinaires eux-mêmes devenaient les adversaires déclarés du second ministère du duc de Uichelieu. C'était l'in- fluence de la bourgeoisie qu'on voulait abattre, et c'est contre elle que fut dirigée la loi électorale du double vote. On ferait diflicilement comprendre les émotions qu'excitait, chez les libéraux, la lecture de sem- blables discussions. La bourgeoisie recueillait avidement ces paroles de La Fayette (27 mai 1820) : « La contre-révolution est dans le gouvernement ; 240 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE mon espoir dans la Restauration a été trompé. » Bien que la loi sur le double vole eût passé, nos pères étaient convaincus que le privilège était des- cendu au tombeau, qu'aucun effort humain ne l'en ferait sortir. Cependant, grâce aux procès de presse ils n'allaient bientôt plus avoir que deux journaux libéraux. Leur foi était indomptable, et pourtant le parti royaliste triomphait; il avait fait rompre les liens qui unissaient M. de Serre à d'anciens amis. Le général Foy, inspecteur général d'infanterie, Laf- fitte, gouverneur de la Banque, étaient révcqués de leurs fonctions; Royer-Collard, Camille Jordan, Gui- zot, de Barante étaient exclus du conseil d'État ; le cours de Victor Cousin était suspendu. La barrière qui sépare la résistance légale de la sédition s'abais- sait insensiblement. Les conspirations se tramaient. La naissance du duc de Bordeaux n'était plus pour le parti royaliste qu'une occasion d'injurier ses ad- versaires; et ceux-ci en venaient à croire que la Charte était incompatible avec la légitimité. Tandis que la partie impatiente de la jeunesse bourgeoise entrait dans la charbonnerie, le parti royaliste s'en- rôlaitdans deux associations, l'une fondéepar le Père Ronsin, l'autre, parl'abbéLegris-Da val, associations pieuses et charitables à l'origine, mais dont l'esprit RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. Ui se modifia par la suite et que ropinion publique appela bientôt < la congTégation ». Ainsi armés, le comte d'Artois et ses amis n'avaient plus intérêt à maintenir le ministère Richelieu. MM. de Yillè'e et Corbière étaient prêts avec la droite à prendre le pouvoir. Ils entrent aux aiïaires (décembre 1821). Désormais plus de transaction possible. Ce ne sont pas deux partis, ce sont deux armées qui se mettent en bataille. Toute la bourgeoisie ne forme qu'un faisceau. 11 s'agit à ses yeux de sauver la ré- volution française et de la consacrer définitivement par la liberté et le droit. C'est la seconde partie de l'histoire si dramatique et si vivante de la Restau- ration. 14 II Un gouvernement qui rencontre pour adversaire résolu les classes moyennes, en France, perd toute chance de durée. Du jour où la Restauration amena les bourgeois à cet état permanent de méfiance, contre lequel échoua non seulement l'habileté con- sommée de M. de Villèle,maisréIoquence persuasive de M. de Marlignac, on put dire que la révolution de Juillet avait sa raison d'être. C'était une affaire de temps. Il fallait qu'une autre génération, plus ouverte aux espérances et n'ayant pas été témoin d( la Terreur et de ses suites, prît possession de lî scène du monde; il fallait aussi que les craintes d'un ijérilleux avenir s'en allassent avec les désa^ LA lîOUr.GEOISIE FRANÇAISE. 243 busés des changements dynastiques et les sceptiques convertis. De 1820 à 1830, les élénnenls de la société fran- çaise se modifieront encore; la jeune bourgeoisie qui entrera dans la lice, n'ayant pris part ni aux excès, ni aux fautes des jacobins, ne recueillant de la Révolution que ses bienfaits et n'en exaltant que les principes, se sentait très forte; elle avait con- science que le temps était pour elle, et qu'elle re- présentait la nation. Il eût fallu que la monarchie sût se concilier cette force, sinon elle allait se heurter contre elle, dans un de ces conflits qui dé- cident du sort d'un pays. La jeunesse ne sut pas attendre les événements. Par des conspirations, des tentatives d'insurrection où son courage n'eut d'égal que son imprudence, elle ralentit le mouvement rationnel des idées, le progrès régulier du parti libéral; elle faillit en un instant compromettre sa cause, en entraînant, dans ses complots mal préparés, les chefs les plus émi- nents et les plus respectés de l'opposition parle- mentaire. 11 y eut, en effet, un moment où profitant habile- ment de toutes les violences exercées, et delà répu- gnance qu'avait la France laborieuse pour des 244 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE troubles stériles, le chef du côté droit M. de Yillèle espéra établir la domination décisive de ses idées dans les Chambres et dans la nation. Mais il comp- tait sans les fautes de son parti, qu'il ne satisfaisait qu'à moitié. La bourgeoisie, bien que ses repré- sentants au Parlement fussent réduits à un très petit nombre, fit face par son talent, par le concours de ses publicistes, à la mauvaise fortune et conserva, malgré la pression administrative, une influence que les événements grandirent. Les députés de Pa- ris, Laffitte, Casimir Perier, le général Gérard, Deles- sert,Ternaux,Gévaudan,Salleron,Odier, Alexandre Delaborde, Gilbert des Voisins, Tripier, exerçaient une autorité incontestée sur l'opinion, et, un jour, le plus courageux d'entre eux put dire au Palais- Bourbon : « Nous ne sommes que sept dans cette enceinte, mais nous avons la France derrière nous. » Pour atteindre son but, annihiler autant que possible l'action libérale des classes moyennes, le ministère, en même temps que des répressions sanglantes faisaient, en moins de deux ans, lombei onze têtes, conçut tout un système social et polij tique; mais il fallait d'abord bâillonner la presseJ et le cabinet avait sous la main un projet de loi ilESTAUHATlON ET RÉVOLUTION DE 1830. 245 présenté par M. de Serre et le duc de Richelieu, projet qui créait de nouveaux délits, diminuait les garanties données aux accusés et augmentait les peines. M. de Peyronnet reprit cette loi, l'aggrava en attribuant aux cours royales le droit de sus- pendre ou de supprimer tout journal ou écrit pé- riodique. La commission, allant plus loin encore, enlevait absolument à la loi de 1819 son caractère, en excluant le jury du jugement des délits de presse. Si ces discussions constamment reprises pendant les règnes de Louis XVIII et de Charles X n'épui- sèrent jamais l'attention publique, c'est qu'elles servirent de terrain aux critiques visant la poli- tique générale, et que constamment les orateurs de l'opposition élevèrent les questions au-des- sus de la procédure. C'est ainsi que M. Humann, un des orateurs modérés, s'écriait à propos de la presse : « La guerre est décbrée à toutes les espérances, à l'avenir que la France s'était promis, à la Charte qui le garantissait, et nous voyons la législation renouvelée, l'administration bouleversée, et la contre-révolution domine le ministère. » C'est ainsi que le général Foy ayant dit que le 246 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE premier serment, celui qui dominait les autres, était le serment envers la patrie : « Qu'entendez-vûus par la patrie ? cria la droite, c'est au roi qu'il fallait être fidèle. — La nation et la patrie, répondait le général Foy, n'étaient ni à Coblentz, ni à Gand, mais sur le sol national. — A l'ordre! répondait la droite, vous justifiez le 20 mars. — Qui donc, reprenait le général Foy, a amené le 20 mars? — Vous, criait la droite en désignant la gauche. — Vous, criait la gauche, » en montrantla droite. Ces incidents produisaient souvent plus d'eiï'et que les harangues; ils enflammaient les plaies vives et rompaient peu à peu les liens qui avaient com- mencé à réunir la nation à la royauté légitime. Comme la liberté de la presse a le double caractère d'une institution politique et d'une né- cessité sociale, les députés qui représentaient lesj opinions des classes moyennes considéraient cett( liberté bien moins en elle-même que dans ses rap- ports avec le gouvernement et la sociélé. La public cité était la résistance aux pouvoirs établis. Comme la Révolution n'avait laissé deboutquedes individus RESTAURATION ET REVOLUTION DE 1830. 247 et que lu dictature qui l'avait terminée avait, par la centralisation, consommé son ouvrage, c'était la liberté de la presse qui paraissait à la bourgeoisie la base du droit public et de la défense sociale. Pour la première fois, le senliment démocratique inspira, dans cette discussion, le grand orateur doc- trinaire, et ce ne fut pas sans étonnement que le parti royaliste entendit Royer-Gollard dire que les classes moyennes avaient abordé la politique, non par un sentiment de curiosité et de hardiesse d'es- prit, mais parce que c'était leur affaire; que, du reste, l'industrie, la propriété ne cessant de fécon- der, d'élever la bourgeoisie, elle s'était si fort ap- prochée des classes supérieures, que, pour aperce- voir celles-ci au-dessus de sa tête, il lui faudrait beaucoup descendre. Il avait provoqué une vive émotion lorsque constatant l'avènement de la dé- mocratie, Royer-Gollard s'était écrié : « Que d'autres s'en affligent ou s'en courroucent; pour moi, je rends grâce à la Providence de ce qu'elle a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses créatures. » La démocratie devait être acceptée ou détruite, car l'esprit de la Révolution avait passé tout entier en elle. Il semble que la plus vulgaire prudence 248 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE conseillait de ne pas inquiéter, de ne pas irriter ce terrible esprit. Il fallait être aveugle pour ne pas voir cet instinct toujours en éveil qui me- nait la bourgeoisie du ressentiment à l'impatience. Le jury, en matière de presse, ne fut pas moins supprimé aux cris de : « Vive le roi! » et la loi votée à cent voix de majorité. La seconde loi sur la police des journaux donna lieu à des altercations encore plus amères et à des récriminations plus violentes. Pendant que Manuel, calme au milieu des orages parlementaires, exécré de la droite, n'omettait rien de ce qui pouvait ré- veiller le douloureux souvenir des époques malheu- reuses : « Il faut en finir, s'écriait de son côté le général Foy, avec ces mots de légitimité et d'usur- pation, celui qui veut plus que la Charte, autrement que la Charte, celui-là manque à ses serments. » Dans ces luttes légales, la haute bourgeoisie lâchait de regagner tout le terrain que la charbon- nerie et les sociétés secrètes lui faisaient perdre. Est-ce que des complots d'étudiants en droit et de sous-lieutenants pouvaient renverser un gouverne- ment appuyé sur les mœurs et sur une immense force d'inertie? Est-ce que les échauffourées de Belfo t, deColmar, de Saumur pouvaient servir la RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 249 cause des classes moyennes? On ne reconnut que plus tard l'inutilité du sang répandu si tristement dans cette année 1822. Grâce aux lois sur la presse, les journaux libé- raux étaient réduits au Constitutionnel et au Cour- rier français. Mais deux plumes alertes et vigou- reuses, celles de Tiiiers et de Mignet suppléaient au nombre des lutteurs supprimés. Ce n'était pas d'ailleurs seulement à la presse que la guerre était déclarée. Les institutions et les maîLres les plus chers étaient frappés; l'Université était particuliè- rement mutilée. La grande École normale était supprimée; après le cours de M. Cousin, celui de M. Guizot était sus- pendu, M. Sylvestre de Sacy sortait du conseil royal de l'instruction publique pour faire place à M. Clauzel de Coussergues. Le barreau lui-même était atteint dans son organisation. Une ordon- nance enlevait au conseil de l'ordre le droit de dé- signer son bâtonnier. L'avocat plaidant hors de son ressort était astreint à une permission de la chancellerie. Le poêle chéri de la bourgeoisie, après Déranger, Casimir Delavigne, était destitué d'une modeste place de bibliothécaire. Enfin la première école de l'Europe, la faculté de médecine 250 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE de Paris, était fermée. Un tel ensemble de mesures aliénait les esprits les plus calmes de la bourgeoisie lettrée. Ce fut au tour des commerçants et des industriels d'être menacés dans leurs intérêts. Malgré M. de Villèle, le parti royaliste avait imposé la guerre d'Espagne. La demande de crédits engageait dans toute son étendue la question de savoir si l'expé- dition était juste, nécessaire, avantageuse. Il n'avait pas été difficile aux libéraux de démontrer que cette guerre n'était ni le triomphe de l'autorité royale, ni celui de la liberté, ni celui de la France. Qu'était-elle? Le triomphe d'un parti qui n'avait jamais compris la Restauration que comme un châtiment. C'est à la bourgeoisie la plus modérée, à celle qui tenta loyalement d'associer la fidélité aux Bour- bons avec l'esprit de 89, qu'il faut demander ce que pensait l'opinion publique du système contre- révolutionnaire qui s'affirmait par la guerre d'Es- pagne. Mal réprimé par les uns, mal combattu par les autres, ce système avait prévalu. « 11 était par- tout, il corrompait tout, le gouvernement repié- sentatif et l'administration. 11 c rrompraU, disait Royer-Collard, si cela était possible, jusqu'à la reli- RESTAUIîATlON ET RÉVOLUTION DE 1830. 251 gion, qu'il excite à la défense des passions qu'elle condamne. » Une monarchie constitutionnelle intervenant à main armée pour faire prévaloir dans un état voisin les principes du gouvernement absolu, était un non-sens trop évident pour ne pas causer dans la bourgeoisie libérale un soulèvement el pour ne pas alarmer les affaires. Depuis M. Delessert, qui eut l'heureuse pensée de citer le rapport du Sénat im- périal en 1806 sur la première guerre d'Espagne, jusqu'à M. Demarçay, toutes les nuances de la gauche n'eurent qu'une voix pour blâmer. On se souvient des paroles de Manuel, de son expulsion violente, de l'attitude révolutionnaire de la droite, de l'énergique protestation signée par soixante-trois députés libéraux, de leur résolution de ne plus sié- ger. La lecture de lettres de ce temps-là peut seule rendre l'impression profonde que de pareils inci- dents produisirent tant à Paris qu'en province. On se serait cru en juillet 1789. On s'arrachait les journaux dans les cafés et dans les salons, on les lisait tout haut; les imaginations s'exaltaient; et jusque dans leslycéesretenlibsaillenom do Manuel. L'oubli était près de l'acchtmalion, tant à celle épcque, les événe- ments et les émotions se sutcédaicnl avec rapidité! 252 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Cependant la guerre d'Espagne réussissait et le gouvernement de la Restauration en paraissait affermi. Réunis dans le salon de M. Ternaux, Dumon, Guizard, Mahul, Aubernon, Guizot, Foy, Augustin et Casimir Perier, Saint-Aignan, Slanislas de Girardin, Sébastiani, Labboy de Pompières, Delessert, Kératry, Delaborde, Rémusat, Rabbc, Thiers, Mignet, Cauchois-Lemaire, n'étaient pas abattus, mais résignés, c'était alors qu'on leur disait : « Vous en avez pour vint>t-cinq ans ! » Les journaux de la droite, le Drapeau blanc et la Quotidiennene àiss\mu\i\'ien[T^i\s,d3Lns,àesiirlic\es de doctrines politiques el religieuses, que les prin- cipes invoq 's par les classes moyennes devaient être condamnés. Le Drapeau blanc, sous la plume de Lamennais, établissait que la tolérance en ma- tière religieuse était une violation de la loi divine. Sous le titre de Lettres à Mgr Vévêque cVHermo- polisy il publiait en outre contre l'Université un pamphlet où nous lisons ces lignes : « Sous la pro- tection d'un nom respecté, les élèves sont élevés, dans l'athéisme pratique et dans la haine du chri^ tianisme; un compte terrible sera demandé à l'Uni- versité de ces jeunes âmes que Dieu appelait en vain. > Sous l'inspiration de ces paroles, les collège RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 253 communaux dans les provinces devenaient d'abord des collèges mixtes, puis bientôt se changeaient en petits séminaires; quant à l'enseignement, l'aver- sion pour les idées sérieuses y était manifeste. Dans les facultés, l'histoire moderne, l'histoire de la philo- sophie étaient bannies. Dans les collèges royaux, l'histoire fut renvoyée aux classes inférieures; elle servit à développerla mémoire et non plus à exercer la raison ; la philosophie était ramenée à la banalité pédantesque de l'école de Lyon. C'est ainsi que l'Université fut frappée parce qu'elle était laïque et profondément imbue de libéralisme. On ne s'étonnera pas qu'elle identifiât de plus en plus ses destinées à celle de la bourgeoisie. Quant à la Quotidienne, l'organe du royalisme le plus pur, elle se contentait de demander l'abro- gation des lois de la Constituante, du mariage civil par exemple; et M. de Donald avec sa logique in- flexible déclarait, dans l'un de ses articles, que, si les lois étaient insuffisantes, un gouvernement légi- time devait se rappeler que tout était légitime pour se soutenir et pour soutenir les gens de bien. C'est surtout dans le Mémorial catholique, paraissant une fois par mois, que les doctrines sociales du nouveau parti religieux étaient exposées. C'étaient 15 254 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE celles qui avaient déjà trouvé place dans le Défctt' seur. Elles se résumaient en celte phrase : « L'au- torité temporelle doit toujours être subordonnée à l'autorité spirituelle. » L'esprit de parti rendait tout le gouvernement solidaire de pareilles attaques contre la société française; et, bien que les libéraux fussent en mi- norité dans le parlement, ils étaient assez forts en s'appuyant de semblables aveux contre-révolution- naires, pour conserver les faveurs de l'opinion. C'est alors que la dissolution de la Chambre des députés devint l'idée fixe de M. de Villèle, il vou- lait qu'une Chambre nouvelle lui permît d'arra- cher à la bourgeoisie l'autorité qu'elle gardait malgré tout. Sur 285 députés d'arrondissement, le parti libé- ral n'obtint en effet que 17 sièges aux élections. Porté sur la liste des candidats du grand collège, Manuel échoua à Paris. Deux candidats libéraux passèrent seuls dans les collèges de département. « Et voilà donc, disait la Quotidienne, la France déblayée. » Une Chambre aussi royaliste que cellajj de 1815 allait se réunir le 22 mars 1824. ' La bourgeoisie ne se découragea pas. Si peu nombreux que fussent ses représentants dans le' RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 255 parlement, chacun d'eux était résolu à une dé- l'ense énergique. Ce fut le temps où un vigoureux esprit uni à un caractère intrépide, un homme d'affaires consommé, qui, dans les sessions précé- dentes, n'était resté qu'au second rang, s'empara sans conteste du premier. Nous avons nommé Casimir Perier. Les classes moyennes trouvaient en lui, avec les qualités de jugement et de raison froide, d'autres dons plus rares : l'impétuosité dans l'attaque, la fermeté dans la résolution et le courage civique même vis-à-vis de ses amis. Guidée par lui, une très faihle minorité, soutenue par la confiance publique, tint en échec une majorité écrasante et violente. Les fautes qu'avait commises l'intempérance de la jeune bourgeoisie furent ré- parées; le parti se reconstitua. Les royalistes jugèrent cependant le moment venu pour reprendre, suivant les expressions de la Quotidientie, la société par la base. C'est en reprenant l'œuvre des députés de 1815 que les députés de 1824 accomplirent leur mission. Il semblait que tout favorisait leurs desseins. La mort elle-même venait en aide à M. de Villèle : Camille Jordan, le duc de Richelieu, M. de Serre, ces âmes droites et pures, s'étaient éteintes. Le 256 LA BOUllGEOISIE FRANÇAISE général Foy allait bientôt aussi disparaître; mais rien ne put briser le ressort inflexible de la bour- geoisie, prête à tout sacrifier pour sauvegarder les conquêtes civiles de la Révokilion» m Ce fut le parti religieux qui fit perdre au minis- tère Villèle tous les avantages des éieclions. Bien que la déclaration de 1682 fût encore en honneur, e! que la majorité du clergé séculier appartînt au gallicanisme, une portion s'éloignait chaque jour davantage des idées qui régnaient jadis sans par- tage dans l'Église de France. Nous ne parlerons pas des ardeurs de polémique de Lamennais, excessif en tout. Dans une de ses dernières brochures, il attribuait exclusivement et sans aucune réserve l'enseignement à l'Église et rendait le pouvoir spi- riiuel juge souverain de la vérité et de l'erreur. Nous ne parlerons pas de la lettre de l'archevêque 258 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE de Toulouse, qui refusait nettemenl à l'autorité civile le droit que lui donnaient les articles orga- niques de surveiller l'enseignement des sémi- naires. La bourgeoisie, sous la Restauration, te- nait à l'observation des maximes de 1682 et ne les séparait pas du Concordat. Elle y voyait un instru- ment politique. C'était moins cependant le clergé proprement dit que le parti religieux laïque qui froissait les vieux instincts des classes moyennes. Pour appré- cier avec équité les causes de ces colères, ce n'est pas dans les pamphlets qu'il faut chercher leurs impressions; nous les demandons aux esprits calmes et élevés. M. Guizot vieilli, recueillant ses souvenirs, n'hésitait pas à reconnaître que l'inintelligence du parti sacerdotal arrêta le cours de la réaction commencée sous le Consulat, en faveur des sentiments et des croyances calhoUques. La liberté de conscience, la séparation légale dt la vie civile et de la vie religieuse, le caractèn laïque de l'État, furent attaqués et compromis. xviiP siècle alors reparut en armes, et la bour- geoisie, plus jalouse de la sécularisation que de toute autre conquête, rendit à l'Église guerre poui guerre. Ta.i que vécul Louis XVIII, un modéH RESTAURATION ET RÉVOLUTIO.; DE 1830. 259 de l'ancien régime, le flot voltairien \:\xi encore être endigué; mais il devait déborder sous le règne de Charles X, qui n'avait rien appris. Tant que M. de Villèle tint les rênes, il ralentit un peu les allures de la contre-révolution, mais il ne pv - l'arrêter. f Les discussions sur la réduction de la rente 3 p. 100, opération mal comprise au début, avaient soulevé dans le monde parisien, même parmi les femmes, de véritables fureurs. La rupture violente de M. de Chateaubriand avec M. de Villèle s'en était suivie. Un nouvel élément d'opposition vint s'ofl'rir aux libéraux, c'était le concours du Jour- nal des Débats. Le soir même du renvoi de son illustre ami, M. Berlin de Vaux s'était rendu chez le président du conseil et lui avait demandé l'am- bassade de Rome pour Chateaubriand; M. de Vil- lèle avait répondu que toute tentative était inutile. « Alors, avait dit M. Bertin, dès demain la guerre commencera et les Débats qui ont bien renversé les ministères Decazes et Richelieu n'auront pas plus de peine à renverser le ministère YxUèle. » Et M. Bertin sortit pour ne plus revenir. '• La guerre, en effet, fut implacable; et c'est à cet incident que la bourgeoisie doit d'avoii ^onquis à 260 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE sa cause un organe éloquent et accrédité. Le pre- mier anneau du systèrao politique forgé par le côté droit était la prolongation des pouvoirs de la Chambre pendant sept ans et son renouvellement intégral. C'était l'omnipotence du ministère, sou- tenu par une majorité à long terme, c'était la longue intermittence des communications avec l'opinion publique. Par ce double motif, la bour- geoisie était hostile au projet; avec ses instincts gouvernementaux, elle voyait dans une trop longue durée du mandat une décroissance de la force de l'élection; et, dans le renouvellement intégral, elle redoutait, avec la mobilité des intérêts, un choc qui ne laisserait debout aucun ministère, ni peut-être aucun gouvernement. Si les élections étaient sin- cères, le renouvellement intégral constituait, aux dépens de la royauté, la prépondérance de la Chambre élective; si elles n'étaient pas sincères, le gouvernement représentatif n'existait plus. Tel était le dilemme dans lequel la majorité était enfermée. Tout est lié dans une constitution politique; et, pour donner à une Chambre élective une durée de sept ans, sans renouvellement par- tiel, il fallait que les droits civiques fussent parfai- tement garantis. Outre la liberté de la presse et la nESTAUr.ATIOiN ET REVOLUTION DE 1830. 261 >incérité des élections, il fallait des institutions Jocales qui pussent défendre les intérêts partiels. Les 292 députés qui votèrent la septennalité de- vaient s'apercevoir trop tard de l'erreur politique qu'ils commettaient. Une fois muni de ce qu'il croyait être un in- strument de règne, le parti qui maintenait au pou- voir M. de Villèle, plus impatient que son chef, crut qu'il serait facile avec la loi du sacrilège, avec la loi sur les partages et sur les droits d'aînesse, de faire un pas décisif en arrière. Les plus ardents comme M. Glausel de Goussergues, M. Duplessis- Grénédan, M. Ferdinand de Berthier, n'atten- dirent pas le mot d'ordre. L'un demandait la sup- pression de toute peine contre les ministres de la religion qui procéderaient à la cérémonie du ma- riage, avant qu'il fût justifié de l'acte de l'état civil ; l'autre, en s'opposant à ce que la peine de l'infan- ticide pût être réduite aux travaux forcés, pronon- çait un violent réquisitoire contre le jury jugeant au criminel; l'autre enfin, à propos de la discus- sion du budget, demandait la reconstitution de l'ancienne magistrature, le remplacement des préfectures par les généralités du temps passé, la restitution au clergé de la dotation votée par la 262 LA BOURGEOISIE FllANÇAISE Constituante et une indemnité pour les émigrés; ce qui faisait dire à un député du centre, à un magistrat, M. Bourdeau : « Que conclure de tout cela? C'est qu'on veut tout l'ancien régime, avec les jésuites de plus, et les libertés de l'église gal- licane de moins. » Exaspérée, en outre, de ce que la jurisprudence des cours royales fournissait les moyens d'éluder la suspension et la suppression des journaux, la droite obtenait le rétablissement de la censure par l'ordonnance du 16 août 1824. La bataille était engagée sur toute la ligne. La Révolution, réveillée, provoquée et remise en cré- dit par ces folies, était debout. La Chambre des pairs, plus politique que sage, mais dont les séances n'étaient pas publiques, essayait d'enrayer le mou- vement contre-révolutionnaire. C'est dans cet inter- valle que Louis XVIII mourut. Il sembla d'abord que l'apaisement allait se pro- duire avec Charles X; dans les premières semaines de son avènement, la satisfaction de la bourgeoisie fut entière. Est-ce que tout ne conseillait pas une trêve? Des députés libéraux, Benjamin Constant en tête, étaient allés aux Tuileries, et d'anciensgé- néraux de l'Empire avaient offert leurs services. L'espoir fut de courte durée. RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 263 Le roi avait conservé 1.' môme miiiislcre. Quelle altitude prendrait-il? L'ordonnance du 3 décembre 18-5 qui épurait l'armée, en f. appant cinquante- six lieutenants généraux et cent onze maréchaux de camp, suffit pour éclairer les classes moyennes. La popularité du roi s'évanouit, la parole fut aux événements. La jeune bourgeoisie libérale songea à créer un journal qui répondît aux aspirations et aux idées nouvelles. Elle riait en lisant le Constihi- tionnel, qui ne manquait jamais défaire reparaître dans ses colonnes les souvenirs de la Saint-Bar- thélémy et de la révocation de ledit de Nantes, les noms deRavaillacetdeD .micnSjàlajoiedeses seize cents abonnés; elle pensait qu'il était temps de sortir de ces redites et de ces lieux communs. Tan- dis que le paiti royaliste avait une vraie doctrine avec le Drapeau blanc pour interprète, ceux qui avaient grandi depuis dix ans, les fils des grands industriels, des riches négociants, les jeunes adeptes de l'école philosophique et critique, restés fidèles aux noble sidées de l'Assemblée constituante, sans avoir traversé les épreuves de leurs pères, avaient travaillé et élargi leurs idées. Les Vitet, les Duchâtel, les Jouffroy, les Palin, les Trognon, les Ampère, les Farcy, les Rémusat, les Gavé, les Ditt- 261 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE mer, les Magnin, les Sainte-Beuve, venaient de fonder le Globe ;ei le plus sincère d'entre eux, Jouf- froy, allait publier son manifeste : Comment les dogmes finissent ! Célixil donc un monde nouveau qui naissait au milieu de la bourgeoisie; elle se montrait digne sur tous les points de servir de flambeau à la société moderne. Ces éveils de la pensée humaine embrassant toutes les branches de l'art et du savoir n'étaient qu'un stimulant de plus pour la congrégation. Ce parti avait pris de telles forces, que la bourgeoisie ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le relève- ment de l'ancienne monarchie n'était plus seule- ment une question politique, mais une affaire de conscience pour un monarque qui voyait son salut compromis par chacune des concessions que lui arrachait l'esprit du siècle. M. de Yillèle fut impuis- sant à empêcher Charles X de s'engager dans la voie qui devait le mener à l'exil. Les projets de loi présentés par le roi au con- seil, l'indemnité pour les émigrés, la loi des com- munautés religieuses, la loi sur le sacrilège et aussi le discours d'ouverture du trône annonçaient net- tement à kl bourgeoisie libérale qu'elle n'avait rien à attendre que d'elle-même. RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 265 Ses doctrines pendant cette lutte avec la contre- rcvolulion n'étaient pas seulement développées à la tribune et dans les journaux ; elles étaient com- mentées dans les salons, dans les boutiques, dans les cercles, avec la véliémence qu'avait alors cette unanimité de convictions qui seule peut consti- tuer à l'heure du triomphe un parti puissant de gouvernement. Toute occasion était bonne pour creuser le fossé qui séparait le pays en deux. Ainsi, au lieu d'être une œuvre de pacification et d'oubli, le rapport sur l'indemnité à allouer aux émigrés et la discussion qui suivit, grâce aux discours de yùl. de la Bourdonnaye et Duplessis-Grénédan, ne furent qu'une occasion de remettre en présence ceux qui avaient combattu sous le drapeau national et ceux qui s'étaient rangés sous le drapeau de l'é- tranger, et de fulminer de violenls réquisitoires contre les acquéreurs des biens nationaux. Pour mieux caractériser ce débat, le général Foy, s'adres- sant à la nation, avait prononcé ces paroles vio- lentes : « Que les acquéreurs des biens nationaux se souviennent que, dans cette discussion, leurs pères ont été appelés voleurs et scélérats; et, si l'on essayait de leur arracher par la force les biens qu'ils possèdent légalement, qu'ils se souviennent 266 LA BOUUGEOISIE FRANÇAISE qu'ils onl pour eux la Charte et qu'ils sont vingt contre un. » Mais ce fut à propos de la loi sur le sacrilège que nos pères établirent les frontières infranchissa- bles de la sociélé civile et de la société religieuse au milieu des passions déchaînées. A la Chambre des pairs, qui avait été saisie la première, une majorité de quatre voix avait prononcé la peine de mort. Le seul amendement admis avait sup- primé la mutilation. A la Chambre des députés, l'opinion de la bourgeoisie, de plus en plus mécon- tente, retrouva comme interprèle la raison impé- rieuse de son orateur le plus autorisé pour traiter des droits de l'autorité religieuse et de Taulorité ci- vile. Le problème était bien posé. On demandait, en effet, que la religion catholique fût protégée, non seulement comme religion d'État, mais comme étant la vérité; toute l'habileté des orateurs du côté droit consistait à confondre l'outrage à Dieu avec l'outrage à la société, celui-ci punissable, ce- lui-là inaccessible à la justice humaine. C'était sur la vérité légale du dogme que les échafauds du sa- crilège étaient construits. Pourquoi punissait-on seulement la profanation des hosties consacrées? Est-ce que l'hérésie et le blasphème ne méritaient RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 18J0. 267 pas aussi un pareil châtiment? Dès qu'un seul des dogmes du catholicisme passe dans la loi, la reli- gion tout entière doit être tenue pour vraie et les autres pour fausses; eUe doit faire partie de la re- ligion de l'État, et de là se répandre dans les insti- tutions politiques et civiles. La légalité religieuse était donc le principe du projet de loi; et ce principe thcocratique menaçait à un haut degré la société conçue par la Révolution. Cette doctrine soulevait la bourgeoisie plus que toute autre. La loi sur le sacrilège n'en fut pas moins adoptée. Le système de réaction contre-révo- lutionnaire emportait le parti royaliste. Les asso- ciations religieuses prenaient un développement considérable. La compagnie de Jésus établie à Montrouge et à Saint-Acheul imprimait à un grand nombre de séminaires sa direction. La polémique entre la bourgeoisie et le parti de la congrégation s'envenimait. Aussi avait-il été décidé en conseil, le 14 août 1825, que les deux organes des classes moyennes, le Conslilutionnel et le Courrier, seraient poursuivis pour attaques à la religion de l'État. La jeune bourgeoisie libérale qui avait fondé le Globe avait trop peu d'autorité pour imposer ses opinions de tolérance philosophique en matière de contro- 268 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE verse religieuse. Les deux articles de Dubois et de Jouffroy (26 juillet et 2 août 1825) s'efforçaient de n'aborder la question que par le côté qui touchait les intérêts de la liberté de conscience. Ils blâ- maient également ceux qui voulaient imposer à leurs voisins leur foi ou leur incrédulité. « Les dévols veulent absolument qu'on nous coupe le poing pour nous prouver l'excellence de la religion, et les incrédules ne nous permettent d'aller à la messe que sous le bon plaisir de "M. le préfet. » Mais la médiation libérale n'avait pas de succès auprès de la vieille bourgeoisie. On s'en aperçut bien lorsque parut le mémoire à consulter, et qu'au mois de juillet, M. de Montlosier vint à Paris, te- nant à la main la dénonciation aux cours royales. Le Globe et le journal le Commerce furent les seuls organes du parti libéral à soutenir, môme au pro- fit des jésuites, le droit de s'associer et la liberté d'enseignement, comme étant de droit naturel. Au contraire, le Constitutionnel, le Courrier, et même le Journal des Débats, s'accordaient pour applau- dir au courage, au caractère, au talent de M. de Montlosier. Quarante avocats de Paris, les plus en renom, signaient les consultations rédigées par RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 269 M. Dupin, et les nombreux barreaux de province y adli^raient; avec une sincérité absolue, lamaveure partie de la bourgeoisie était tout entière à sa haine contre les jésuites, ne trouvant rien de trop fort vis- à-vis d'eux dans la polémique, dévorant les articles du Constitutionnel, implacables pour ceux qu'ils appelaient les Pères de la Fronde. La magistrature elle-même dontles rangs s'étaient ouverts à une partie des familles bourgeoises, prenait dans les questions religieuses une attitude qui la rendait populaire. Déjà dans le procès du Constitutionnel et du Courrier, la cour royale de Paris avait prononcé l'acquittement devant un public enthousiaste. Elle avait, avec une gravité digne des beaux temps des parlements, rappelé les maximes du droit public, si courageusement sou- tenues par les gens du roi. Gallicane et ennemie invétérée de la compagnie de Jésus, la magistra- ture, dans la lutte engagée depuis le ministère Vil- lèle avec la bourgeoisie libérale, faisait preuve d'in- dépendance; c'est ainsi qu'appelée à délibérer sur la dénonciation Montlosier, le i6 août 1826, la cour de Paris, tout en déclarant son incompétence, donnait dans les considérants de l'arrêt, raison en fait à M. de Montlosier et encourageait ainsi la 270 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE résistance aux envahissements du parti sacerdotal. Quelle (lèvre dans ces deux années ! Tout événe- ment était pour la bourgeoisie un spectacle, une manifestation, une occasion de se compter. Elle se compta, en effet, aux funérailles du général Foy, suivant des yeux avec attendrissement les jeunes enfants à qui Casimir Perier donnait la main, et couvrant la voix du député libéral d'une immense acclamation, lorsqu'il proposa à la France de les adopter. L'union était complète, depuis que toute idée d'insurrection violente et de conspiration était écartée, depuis que jeunes et vieux, pour combattre la contre-révolution, se plaçaient sur le terrain de la Charte et de la loi. Mais il fallait batailler sans cesse. Après la question religieuse, c'était celle du droit d'aînesse que le ministère soulevait. A l'ou- verture de la session de 4826, le discours du trône avait annoncé qu'une loi serait présentée pour mettre un terme au morcellement de la propriété foncière, comme essentiellement contraire au prin- cipe même du gouvernement monarchique. Ainsi aucune fibre irritable n'était ménagée. C'était une attaque encore plus directe que /es autres contre la France nouvelle. RESTAUHATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 271 La bourgeoisie se demandait quand s'arrêterait le dessein de réformer la société. « Le cri de la France se fait entendre, » disait le Journal des Dé- bats, parlant des nombreuses pétitions qui se si- gnaient dans les études des notaires. La Chambre d s pairs, à son grand honneur, rejeta l'article 1" et la session de 18^6 fut enfin close le 6 juillet. « La contre-révolution se débat, écrivait en octobre Royer-Collard à M. de Barante, mais chacun de ses efforts trahit sa faiblesse et sa défiance d'elle- même, » Charles X, au milieu de ces effervescences, sui- vait les processions du jubilé à travers les rues de Paris, sans s'apercevoir que la population haussait les épaules. M. de Villèle du moins le voyait pour lui ; et pourtant, un mois après, au 15 août, il n'em- pêchait pas le roi de recommencer, escorté cette fois par l'armée, tandis que des gardes natio- naux s'y refusaient. La presse libérale relevait tous ces incidents ; aussi c'était l'ennemi que le ministère voulait supprimer. Encore une loi des- tinée à frapper directement les éditeurs responsa- bles et les propriétaires de journaux! On l'appela la loi de justice et d'amour. Cette fois , l'Académie française elle-même, au nom 272 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE des letlres, s'émut. Les vieux survivants de la so- ciété d'Auteuil, Tracy, Lemercier, Andricux, Ray- nouard, protestèrent. Viliemain et Chateaubriand se joignirent à eux. Dix-huit académiciens signèrent la supplique à Charles X. Deuxjours après (18 jan- vier 1827), une ordonnance rayait Yillemain de la liste des maîtres des requêtes ; deux arrêtés desti- tuaient Michaud de son titre de lecteur du roi, et Lacretelle de ses fonctions de censeur dramatique. L'Université, mécontente, bâillonnée, ne dissimulait pas sa colère. Tous les bourgeois lettrés s'unissaient donc pour concourir à former une opinion formi- dable et inflexible. A quel degré d'irritation devaient être montées les têtes les plus froides de la bourgeoisie pour qu'on entendît le futur président de la Chambre des dépu- tés, Royer-Collard, flétrir aussi énergiquement la faction qui était au pouvoir? 11 ne lui demandait pas qui elle était, d'où elle venait, où elle allait, il la ju- geait par ses œuvres. Voilà qu'elle proposait la des- truction de la liberté de la presse; l'année précé- dente, elle avait exhumé du moyen âge le droit d'aînesse; une autre année, le sacrilège. Ainsi, dans la religion, dans la société, dans le gouvernement, elle retournait en arrière. L'entreprise était labo- RESIAUUATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 273 rieuse; les libéraux mettaient la congrégation au défi de la consommer. « Il y avait longtemps, disaient-ils, que la discussion est ouverte dans le monde entre le bien et le mal, entre le vrai et le Taux; elle emplit d'innombrables volumes lus et relus; des bibliothèques, les livres ont passé dans les esprits; c'est de là qu'il faut les chasser. Avait- on pour cette œuvre un projet de loi? » On voit quel était le ton de la discussion. Royer- Collard n'avait voulu déposer aucun amendement contre la loi de justice et d'amour a par respect pour l'humanité, qu'elle dégradait; pour la justice, qu'elle outrageait ». La loi fut cependant adoptée et transmise à la Chambre des pairs. Les amende- ments qui y furent acceptés par la commission ayant profondément modifié la loi, le ministère la relira. Les démonstrations de joie dans les quar- tiers commerçants de Paris furent bruyantes. Elles ne furent pas moins grandes dans les cercles de li- brairie et dans les villes importantes. Ce jour-là, il y avait séance à l'Académie française. Villemain re- cevait Fourier, successeur de Lemontey. Toute la bourgeoisie élégante et instruite était là; le bruit du retrait de la loi se répandit dans l'assistance, au moment où Villemain célébrait la liberté de 274 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. penser et d*écrire. A ces paroles, l'assemblée tout entière se leva; et applaudit à plusieurs reprises. L'éloquent académicien eut de la peine à reprendre son discours. Toutes les mesures imaginées pour intimider l'opinion de la bourgeoisie produisaient un effet opposé. On sait quels incidents amenèrent le licen- ciement de la garde nationale de Paris, après cette revue du 29 avril, où Charles X espérait recon- quérir la popularité. Il ne fit que consommer de ses propres mains la séparation entre l'autorité royale et la bourgeoisie parisienne. M. de Villèle sentit clairement qu'il ne pouvait plus gouverner avec efficacité ; il demanda et obtint la dissolution de la Chambre ; le parti royaliste avait usé le seul homme qui lui eût permis d'exercer légalement le pouvoir depuis sept ans. IV Le suffrnge universel n*a jamais mieux repré- senté l'opinion publique que les quatre-vingt mille propriétaires ou patentés à qui la Charte et la loi attribuaient, en 1827, le droit de vote. Tout le pays était derrière ces bourgeois, leur prêtant aide et concours avec un ensemble admirable et une ar- deur qu'aucune vexation administrative ne lassait. Le barreau couvrit la France de comités de con- sultation. Les électeurs donnaient le mot d'ordre et toute la jeunesse libérale obéissait sans discuter, à ces chefs respectés. L'un d'eux disparaissait à l'heure où un injuste oubli allait être réparé. C'é- tait le plus énergique défenseur des droits de la 276 LA IJOUUGEOlblE FRANÇAISE société moderne, Manuel. Triste, abreuvé de cha' grin, il s'éteignait à Maisons, chez son ami Laffilte, Pour un qui disparaissait au moment du tiiom- phe, combien d'autres prenaient leur part d'eiïorts et de sacrifices! Le désintéressement était alors l'âme même de la jeunesse; pour elle, la vérité étail tout. La préoccupation d'un intérêt personnel étail une chimère, et, comme le disait Charles de Rému- sat, sur la tombe de Jouffroy, en 1844: « La crainte pusillanime d'être appelé téméraire pour avoirbravé un préjugé était un sentiment qu'on n'eût pas com- pris. » C'était un insigne honneur que de faire partie d'un comité d'action. La société Aide-toi et le Ciel t'aidera, qui se fondait à Paris, et dont M.Vitet rédigeait le manifeste, imposait en tous lieux et aux esprits les plus indisciplinés l'emploi exclusif des moyens légaux. M. Guizot la présidait; à côté de lui siégeaient plusieurs jeunes hommes dont les têtes étaient vives et les tendances d'opi- . . . ^ nion bien dilîérenles : Bastide, BomviUiers, Cavai- gnac, Clément Thomas, llippolyte Garnot. Ils n'é- taient cependant pas les moins résolus à garder soit dans leurs publications, soit dans leurs actes, le respect de la légalité. M. Mignet ne s'en était pas écarté dans la brochure éditée par la société Aide- RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 277 loi et le Ciel l'aidera. Il y rapportait fidèlement les circonstances de la mort et des funérailles de Ma- nuel. La brochure n'en fut pas moins saisie et le jeune écrivain traduit en police correctionnelle. Quelles félicitations enthousiastes lorsque, après quelques explications sur les sentiments de recon- naissance qui l'avaient inspiré, il fut acquitté! Quand, dans les dernières années, il évoquait ce souvenir devant quelques amis, une flamme pas- sait encore dans ses yeux. Ce fut une école de gouvernement que la forte discipline qui, pendant cette période, assouplit la bourgeoisie. Elle se façonnait ainsi aux devoirs de la vraie liberté. Le succès des élections dépassa de beaucoup ses espérances. Tous les hommes con- sidérables de l'ancienne opposition libérale ren- trèrent au parlement; non seulement Dupont de TEure, Jacques Lalfitte, Casimir Perier, Benjamin Constant, de Schonen, Ternaux, Royer-Gollard, le baron Louis étaient élus à Paris; mais les départe- ments nommaient Bérard, Lameth, La Fayette, Ber- lin de Vaux, Bignon, Méchiu, Sébastiani, Labbey de Pojnpières, Etienne, Benjamin Delessert, le gé- néral Gérard, Tracy, Chauvelin, Saint-Aulaire. Le ministère Martignac se constituait, on reprenait 16 278 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE les traditions de 1817 à 1820; et l'on pouvait es- pérer une dernière fois de réconcilier la royauté et la Révolution. Deux causes s'y opposèrent. D'une part, Charles X se promettait bien de ne pas pousser loin l'expé- rience et recommençait à avoir deux cabinets, l'un officiel dont il subissait l'essai, l'autre occulte qui possédait toute sa confiance. D'autre part, la bour- geoisie restait méfiante et, ne voyant pas le minis- tère prendre l'initiative, n'était pas assez convaincue qu'il était la dernière chance d'une restauration li- bérale. M. de Marlignac a grandi dans l'histoire, mais il n'eut pas, durant son existence, d'autorité sur ses contemporains, malgré le charme insinuant de sa parole et la grâce de sa personne; et cepen- dant une mesure grave et courageuse venait d'être prise par lui, à la satisfaction des classes moyennes. L'Université avait cessé d'être l'objet de l'hosti- lité du pouvoir. Ce foyer vivifiant du libéralisme et de la sécularisation dans l'enseignement se sentait maintenant soutenu; ce n'était pas assez aux yeux de la bourgeoisie. Le crédit croissant de la congré- gation, la protection de plus en plus efficace accor- dée par elle aux ambitions qui lui étaient asser- vies, l'extension de plus en plus large laissée aux RESTAURATION ET REVOLUTION DE 1879. 27<> 1 établissements des jésuites, la dévolion même de I Charles X étaient autant de motifs de surexcitation I pour l'esprit laïque et voltairien. La pression I exercée par l'opinion eut une telle intensité, que les minisires représentèrent au roi la nécessité de I donner une satisfaction au parti libéral. Charles X I consentit alors à soumettre aune commission l'exa- I men de la situation des congrégations enseignantes nonautorisées vis-à-vis du statut universitaire, et ! il signait, le 16 juin 1828, les deux célèbres ordon- nances sur les collèges des jésuites et les petits sé- i minaires, ordonnances qui, suivant l'expression du Journal des Débats, constituèrent la victoire de : l'ordre légal. L'état de guerre civile existant entre les deux fractions de la société française n'en fut pas calmé. « Le sceptre de l'inqtiisition est brisé ! * disait en- core le Journal des Débats, dans le style du temps. i II prenait la défense des ordonnances, « contre des fureurs qui auraient pu nous effrayer au temps de la Ligue, mais qui de nos jours n'exciteraient qu'un sentiment de pitié ». Le parti ultramontain était, en effet, en proie à une véritable frénésie. « 11 ne reste, s'écriait la Gazette, qu'à consommer l'avène- • ment de la République et l'érection des autels de la 280 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE déesse Raison. » L'épiscopal ne gardait pas plus de mesure. Lesévêques duPuy, de Chartres, de Mar- seille, l'archevêque de Toulouse, revendiquaient, comme un droit absolu, leur juridiction sur les écoles primaires et montraient la France livrée à tous les crimes. C'était un duel à mort entre le pouvoir civil et le pouvoir spirituel à une époque où, malgré le scep- ticisme du xviii^ siècle réveillé, un reste de gallica- nisme existait dans les rangs inférieurs du clergé paroissial. La Quotidienne citait en exemple à Charles X, Louis XIV allant réprimander le parle- ment, le fouet légendaire à la main. Les esprits venaient encore d'être agités par un livre de l'infa- tigable Lamennais : Du progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Église. H niait la possibilité d'exister à tout gouvernement, à toute police, à l'ordre lui-même, si les hommes n'étaient unis par '. des croyances communes. Le pouvoir infaillil>le;,i était l'Église, au spirituel, comme au temporel. Ces doctrines irritaient la majorité de la bour-n geoisie, qui confondait de plus en plus dans son r animadversion la religion et le prêtre. Nous retrou- vons cet état intellectuel en province, dans leî chansons que la verve locale inspirait, dans le RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 281 " conversalions, et jusque dans réducalion des jeunes gens. C'est le caractère principal des classes moyennes sous la Restauration d'avoir avant tout redouté la prédominance de rinûueuce du clergé; et c'est la faute capitale du parti royaliste, de Char- les X et de ses conseillers, de n'avoir pas compris qu'en appuyant le trône sur l'autel, ils bravaient l'instinct de méfiance implacable du vieux tempé- rament français. Où trouver une issue à ce conflit? Le ministère Martignac, très correct dans son gallicanisme, n'y aurait pas réussi, lorsque l'examen des projets de lois relatifs aux conseils des départements et aux conseils municipaux amena, sur une question de priorité et sur le droit d'amendement, une rupture entre le cabinet et le parti libéral. C'était favoriser, sans le vouloir, les desseins cachés du roi. On s'indigna dans les salons de la Chaussée-d'Antin, lorsqu'on apprit le retrait précipité des deux lois. N'est-ce pas la meilleure preuve que la rigueur de la logique mettrait fatalement en présence les droits de la monarchie légitime et ceux du parlement? , Qu'importaient dès lors les améliorations intro- , duiies dans la législation de la presse ? Le trait essen- tiel qui marque les fermes résolutions de la bour- 282 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. geoisie se rencontre même dans le langage des plus modérés; ainsi M. Humann ne craignait pas d'écrire dans son rapport sur le budget : « Il faut que le ministère se relève et relève avec lui lu France entière de l'engourdissement qui paralyse le développement de la force et de la richesse nationales. » Déjà de jeunes publicistes cherchaient des aua- logies dans l'histoire d'Angleterre; on étudiait la révolution de 1688 et le plus bourgeois des jour- naux, le Conslitutionnel, osait dès 1829 imprimer cette phrase : « A délaut de Jacques II, qui ne put comprendre la transformation de la royauté, ce fut Guillaume III qui rendit impossible un malheur comme celui de Charles V\ » Le combat engagé dans la politique se continuait dans le domaine de la lillérature, et surtout au théâtre. Ces luttes ardentes passionnaient; jamais les idées n'avaient joué un si grand rôle. C'était la révolution française qui reprenait sa marche. De môme qu'elle était libérale et voltairienne, la bour- geoisie fut l'ennemie déclarée de cette réaction de Tesprit, de cette façon nouvelle de comprendre la poésie, de cette soif d'émotions fortes qu'on a appelée le romantisme. Ce n'était certes pas le premier venu dans le haut monde de la bourgeoisie que M. Duvergicr de Hau- ranne; et pourtaut c'est l'auteur de cette boutade 2S4 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE qui faisait bondir de fureur les amis à'Hernani: « Le romantisme n'est pas un ridicule, c'est une maladie, comme le somnambulisme ou l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit com- mence à s'aliéner. » Il faut avouer que les romantiques ont rendu œil pour œil, dent pour dent. De toutes les épithètes injurieuses, aucune n'était plus vibrante, plus enfiellée dans leur bouche, que celle de bourgeois. Artistes, hommes de lettres, beaux ténébreux et héros de romans, ces Jeunes France ont déversé toutes leurs haines et tous leurs dédains sur la tête du garde national, électeur et juré; avec la per- sistance de leurs rancunes, ils ont réussi à attacher une sorte de ridicule à cette figure qui avait si longtemps incarné en elle les qualités sérieuses et modestes, le bon sens de l'ancien temps. L'esprit français autrefois si net et si bien équi- libré, si épris de clarté, ne produisait plus, au théâtre, que des tragédies ennuyeuses; dans la litté- rature, que des pages froides et sans couleur; dans l'art, que des œuvres de convention. Mais la tradition classique était trop entrée dans les moelles de la race bourgeoise pour n'avoir pas constitué à la longue un tempérament. Le goût du raisonne- RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 285 ment, le besoin d'ordre et de logique dans les idées qui ont créé dans les classes moyennes tant d'hommes de loi, tant d'administrateurs, en avaient fait aussi des esprits rebelles à toute poésie qui ne fût de la prose rimée ou « unélégantbaJinage ». Le grand mouvement lyrique qui a renouvelé et vivi- fié le vers français, les richesses sonores de la rime, la liberté acquise par la phrase poétique, la sub- stitution du mot propre à la périphrase, qualités perdues, mais reconquises par la jeune école, tout cela était accueilli avec froideur ou dénigrement par le public plus fin qu'enthousiaste, qui préférait, parmi les dons de l'intelligence, le jugement à l'ima- pination; et qui, pour une chanson de Déranger, eût donné les Orientales ou les Harmonies. La ronversation et l'éloquence y étaient reines, et la poésie y était un peu suspecte d'égarement d'es- prit. Un incident des plus étranges était venu ali- menter la querelle entre l'ancien et le nouveau ihéàlre. Les auteurs renommés de l'Empire, les porte-drapeaux de la littérature classique, les bour- geois libéraux et académiciens, Arnault, Jouy, Etienne, avaient rédigé une supplique à Charles X pour lui demander de maintenir la comédie fran- 286 LA BOUKGEOISIE FHANgAISE çaise dans son ancienne dignité et de préserver la scène des dangers qui la menaçaient. Quel était le barbare qui provoquait une pareille levée de bou- cliers? C'était ce charmant esprit qui s'appelait Alexandre Dumas ; et la pièce qui faisait courir de tels périls au théâtre français était Henri III et sa Cour. On prête au roi cette spirituelle réponse à l'un des signataires de la supplique : « Que voulez-vous ! je n'ai comme vous que ma place au parterre. » La querelle avait môme failli éclater à la Chambre des députés, où la bourgeoisie était en force. Lors de la discussion du budget des beaux-arts, M. Méchin était monté à la tribune pour se plaindre de la déca- dence de la Comédie-Française, qui, « disait-il, re- poussait la haute littérature, pour accueillir celle du boulevard. » A côté de ces exagérations et de ces violences, pour se rendre compte des véritables goûts de la bourgeoisie éclairée, il suffit de rappeler l'éclatant succès des trois cours qui, en ces années 1828 et 1829, attiraient tout Paris à la Sorbonne et qui sont un épisode de l'histoire libérale de la France. On peut dire que jamais l'Université ne répondit à un plus haut degré et dans une plus juste limite à re«iprii de F élite bourgeoise. Il faudrait aussi pour RESTAURATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 287 suivre ses préférences, dans les différentes branches (Je l'art, vers ces dernières années de la Restaura- tion, rechercher dans le Salon de M. Thiers, qui fut ■' lien l'homme de son temps, comment l'opinion yenne jugeait les peintres en renom. Lui aussi fut guère touché par le romantisme. Avec sa faculté dominante, il ne comprenait pas les rêveurs. 11 n'écoutait pas les Méditations et les Odes et Bal- lades,qn^on récitait surtout dans le milieu royaliste. 11 s'intéressait aux questions d'art et les discutait volontiers; mais on sait quels étaient ses dieux. Prudhon était mort, emportant avec lui la grâce, Géricault avait disparu ne laissant que des pro- messes dans son œuvre forte et inachevée. Restaient les représentants de l'école de David. Or l'ennui mortel qu'exhalait une tragédie de M. Luce de Lancival ou de M. Briffault n'avait d'égal que la lassitude qu'on éprouvait devant les tableaux cou- iinés par le jury. L'étonnement causé par les pre- mières toiles de Delacroix avait été mêlé d'eflroi, dans le monde que nous étudions. Le Salon annuel se ferma plus d'une fois à ce maître incomparable, qui retrouvait l'idéal. La bourgeoisie fut longtemps à comprendre celte science de la couleur et ce sen- timent si intense de la haute poésie. M. Thiers ne 288 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE nie pas Delacroix, mais il préfère la peinture de genre. Il croit qu'elle convient mieux aux Français, K comme la chaire, la tribune, la comédie de Gœurs, la poésie légère », et, de tous les peintres, celui qu'il préfère est Horace Vernet. Il est émi- nemment, dit-il, le peintre du xix* siècle. Le bourgeois, en art comme en littérature, n'a pas l'instinct de l'idéalisme, mais il a le besoin des notions nettes. Si l'auteur, peintre ou écrivain, lui donne une claire vision des choses, et s'il y joint la finesse ou la noblesse, il a conquis absolument soj suffrage. S'agil-il de la musique? Ne cherchez pj alors la bourgeoisie au Théâtre-Italien. Elle ve^ entendre et comprendre les paroles; elle est rOpéra-Comique, son théâtre de prédilection. EU y va en famille : après Grétry, Méhul, Nicole Dalayrac, elle applaudira Auber. C'est aussi une tradition les jours de fête que d'aller à la Comé- die-Française. Casimir Delavigne est son idole^ comme M. Scribe est son amuseur. La gaieté fai partie du caractère de cette race forte; elle aime 4 rire avec un vaudeville bien assaisonné ; mais n lui parlez pas du mélodrame avec ses guenilles ef ses crudités; elle le laisse aux petites-maîlressesj aux gens des faubourgs. RESTAUPiATION ET RÉVOLUTION DE 1830. 289 D'une probité sévère et d'une exactitude prover- biale, rendus à la vie privée, les hommes s'occupent avec activité et sagacité de leurs affaires. Les femmes gardent le logis; leur éducation s'est faite au pensionnat le plus renommé, quand on n'a pu les instruire à la maison. La harpe, si longtemps à la mode, est abandonnée; le règne du piano com- mence. La femme de la bourgeoisie n'a pas cette fleur délicate d'urbanité exquise que donnent seuls les loisirs aristocratiques, ni celte allure simple qu'apporte le sentiment héréditaire d'une valeur ou d'une liberté incontestée. Elle est néanmoins éléganlesous la pelisse que le retour des Bourbons a substituée au châle long; avec sa coiffure très élevée et un peu ébouriffée, elle nous paraît sérieuse dans son portrait jauni. Son ambition mondaine à Paris était d'èlre invitée à une soirée du duc d'Orléans. Madame d'Agoult raconte que, dans les années 4828 et 1829, les réunions du Palais-Royal étaient fort mêlées et déparées de bourgeois que l'on ne voyait pas aux Tuileries ; ce qui faisait dire à la vieille duchesse de Damas, en revenant d'une de ces soirées, qu'on n'y connaissait personne. On rencontrait chez le duc d'Orléans tous ceux que le journalisme, le barreau, 17 290 LA BOUUGEOISIE FllANÇAISE la tribune, les lettres avaient placés au premier rang : Laffilte, Royer-Gollard, Casimir Pericr, Thiers, Guizot, Odilon Barrot, les frères Berlin. Maris et femmes, dans une pensée commune, prenaient part aux mêmes conversations, lisaient le même journal, suivaient ensemble tous les mou- vements du pays. Nous avons eu dans les mains bien des lettres, confidentes intimes de cette unité de goûts et de sentiments; mais aucune n'est plus sincère, plus émue que celle-ci écrite au moment où le minis- tère Polignac faisait tout redouter. « Oh! l'odieux ministère! J'ai eu bien raison de me désoler à sa venue 1 Dieu sait ce qu'il réserve au pays! Ne serait-ce pas un coup d'État au petii pied?,.. Je te l'ai déjà dit, mon bien-aimé, et je veux te le redire : si les mauvais jours venaient pour les amis du pays, je te réponds de mon cou- rage, mais à une seule condition, c'est que je sois partout avec toi, prenant une part de la peine et même du danger. J'exige de toi celte promesse, de ne jamais m'éloigner de tes côtés parce qu'il pour- rait y avoir souffrance ou péril; et, je t'en avertis, à cette volonté seule, lu verrais échouer ma com- plaisance ou ma soumission. J'ai droit d'être par- RESTAURATION ET RLVULLTION DE 1830. 291 tout avec toi; et ne nous a-l-on pas dit à notre mariage que nous étions unis pour la bonne et pour la mauvaise fortune?... Adieu, mon bien-aimé, prends courage et patience, et ainsi que le disait lady Essex, agis comme si lu n'avais ni femme ni enfant. J'aime mieux ton honneur et ta conscience que ta présence. » Celle qui écrivait ces lignes éloquentes et cou- rageuses à son mari, en tournée électorale, était madame Guizot, VI La logique de la situation venait en elîul de donner raison à celte phrase du Drapeau blanc. La loi qui organisa les conseils généraux n'était pas l'effet de la même initiative. La Chambre des pairs s'était réservée de régler, à son image, et dans un intérêt conservateur, l'organisation des assemblées départementales. L'influence de l'esprit local était précisément ce que les pairs avaient voulu constituer. Le rapporteur ne laissait aucun doute à cet égard ; et ce rapporteur était l'une des intelligences les plus pondérées, les plus péné- trantes de son temps, un des personnages les plus mêlés aux événements importants depuis trente années, M. de Barante. Sur presque tous les points de la France, la grande propriété dicta les choix. Le caractère des conseils généraux, pendant la monarchie de 1830, fut la prudence administrative la plus complète unie à une sollicitude fervente pour l'amélioration de tous les intérêts agricoles. Avec des institutions provinciales ainsi réglées, la bourgeoisie, imbue encore des idées du xviii' siè- cle, voulait assurer son influence prépondérante vis-à-vis des idées fausses, incohérentes et pourtant 370 A BOURGEOISIE FRANÇAISE actives dont les jeunes générations étaient remplies. Ce fut son honneur de comprendre que, pour lut- ter contre ce péril, une bonne instruction primaire argement répandue éta t le plus utile remède. L'État doit offrir l'instruction élémentaire à toutes les familles et la donner graluitemenl à celles qui ne peuvent pas la payer : tel fut le prin- cipe libéral qui inspira l'admirable loi de 1833, loi qui aurait suffi pour immortaliser M. Guizot. Les conseillers de l'Université, qui s'appelaient alors Villemain, Cousin, Poisson, Thénard, Rendu, Gue- neau de Mussy, avaient apporté dans l'examen du projet les mêmes préoccupations morales que leur ministre. Ces esprits émiaents pensaient que, pour améliorer la condition humaine, il fallait épurer et éclairer les âmes. La loi revêtit dès lors un carac- tère hautement spiritualiste. La discussion révéla de la part de la bourgeoisie la volonté de donner aux autorités municipales une influence décisive sur l'instruction primaire. Ce fut le premier degré de cet ensemble d'ensei- gnements qui s'appelle l'Université de France. La pensée élevée du noble esprit qui créa, on peut le dire, le maîtie d'école, se montrait dans la circulaire rédigée sous son inspiration par M. Charles I sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 371 de Rémusat et qui avait été envoyée directement à chaque instiluteur. On y lisait des mots comme ceux-ci : « En vous confiant un enfant, chaque fa- mille vous demande de lui rendre un honnête homme et un citoyen... La foi dans la Providence, la sainteté du devoir, la soumission à l'autorité paternelle, le respect dû aux lois, au prince, aux droits de tous, tels sont les sentiments que l'insti- tuteur s'attachera à développer... Jamais, par sa conversation ou son exemple, il ne risquera d'é- hranlerchez les enfants la vénération due au bien. » La bourgeoisie s'honoraiten s'associant à ces leçons, en toute occasion, dans les comices agricoles, dans les concours régionaux qu'elle présidait. La loi de 1833 avait le mérite de constituer un système sûr et complet, dont toutes les parties se soute- naient les unes les autres; elle avait de plus un caractère essentiellement pratique. Aussi fit-elle un bien immense; elle formait des maîtres, d'une instruction bornée peut-être, mais solide, des instituteurs patients, modestes, pénétrés de l'idée de sacrifice et de devoir. Si dans l'instruction primaire le gouvernement de la bourgeoisie avait eu tout à fonder, il n'en était pas de même dans l'instruction secondaire. 372 LA BOUKGEOISIli FRANÇAISE Là régnait en souveraine l'Université, l'aiixiliairc et l'éducatrice des classes moyennes. Bien que la liberté de l'enseignement eût été promise dans la Charte, elles y résistaient. C'était un principe, pour elles, qu'en matière d'éducation, hors de l'enceinte de la famille, l'État était souverain. Elles avaient conservé à l'Université leur sympathie et leur con- fiance. N'avait-elle pas, enefTet, été fondée, celte Univer- sité, pour les rendre dignes et capables de gou- verner? Est-ce qu'elle n'était pas destinée à former les professions libérales, à préparer les générations nouvelles à rintelligencede leur époque? Renoncer au principe de la souveraineté de l'Éiat en matière d'instruction publique, la Reslauraiion elle-même n'avaitpas osé le tenter. L'esprit laïque, comme disait M. Guizot, restait âprement défiant et ne se croyait pas en sûreté si ses rivaux dé- ployaient les libertés qu'il avait conquises. Aussi, malgré les efforts renouvelés, la loi créant la liberté de l'enseignement secondaire ne put-elle jamais aboutir. On passait pour un jésuite déguisé, pour un clérical, si l'on s'avisait de défendre le régime de la libre concurrence entre les établissements d'instruction publique. sous LK KÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. :J 3 II faut le reconnaître, des injures et des calomnies odieuses se mêlaient aux revendications de la liberté d'enseignement et les dénaturaient. La bourgeoisie s'irritait du pamphlet du chanoine Desgarets, le Monopole universitaire, et des invectives passion- nées de VAmi de la religion et de la Gazelle de France. Ces emportements ne facilitaient pas l'adoption d'une bonne loi'. Le clergé soutenait en théorie une cause jusie. Le terrain sur lequel il luttait élait solide, constitutionnel; mais que fai- saient ceux qui parlaient en son nom? Ils récla- maient aussitôt la direction exclusive, le monopole de l'enseignement, comme un droit inhérent à l'Eglise; ils s'efforçaient d'établir que l'Université était indigne d'enseigner. C'était vouloir réveiller toutes les passions philosophiques assoupies. Il s'était pourtant accompli dans le milieu de la bourgeoisie un véritable apaisement vis-à-vis du personnel religieux et du catholicisme lui-même. Le clergé avait si bien uni son sort à celui de Chai'les X, que, Charles X renversé, les prêtres s'étaient crus menacés dans leurs personnes. Un certain nombre le furent en effet. Dans les grandes i. Voy. Tocquôville, Correspondance, 6 décembre 1843. 374 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE villes, ils durent quitter leur costume. On se rap- pelle le pillage de l'archevêché, en février 1831. A Paris, l'image du Christ était enlevée de la cour d'assises. La législature diminuait le budget des cultes; le mot religion de VElat était rayé de la Charte ; les évêques promus à la pairie par Charles X perdaient leur siège. Les autres s'abstenaient de prendre part aux séances. Le ministère des affaires ecclésiastiques était supprimé. Le clergé, désor- mais sans influence dans l'administration et la po- litique, était renfermé avec vigilance dans les limites de sa profession. Quelques années à peine s'étaient écoulées, que la tolérance et la neutralité reparaissaient dans les rapports de la bourgeoisie et du clergé. L'habit du prêtre n'était plus outragé ; le Christ en 1837 était replacé dans la salle de la cour d'assises ; les cardi- naux voyaientleur subvention rétablie; des sommes considérables étaient affectées à la construction et à la réparation des églises et des presbytères, les pensions ecclésiastiques étaient plus que doublées. La séparation de la religion et de la politique, la certitude que le pouvoir ne spéculerait plus sur les croyances, donnèrent même au mouvement religieuxun développement inattendu. sous LE KÈG.NE DE LCUIS-PHILIPPE. 375 C'était surtout chez les jeunes gens qu'un senti- ment catholique puissant se découvrait; les nou- velles générations bourgeoises rompaient complc- tement avec l'esprit du xviir siècle; les églises commençaient à être fréquentées; la foule encom- brait Notre-Dame. « C'est plaisir de voir cette jeu- nesse française venir d'elle-même, indépendante et généreuse, chercher des enseignements, apporter des croyances, au pied de ces mêmes autels, oîi jadis on ne voyait que des fonctionnaires publics en extase, tremblant devant une inquisition invisible, que des pénitents de cour, des pharisiens du minis- tère'. » Les pères restaient gallicans. M. Dupin était tou- jours sur la brèche lorsqu'il s'agissait des droits du pouvoir laïque. La publication en France, sans autorisation préalable, d'une bulle relative à l'Es- pagne, et prescrivant des prières publiques en fa- veur de la cause absolutiste de la péninsule, moti- vait les protestations de l'ancien amideMonllosier, protestations qui se résumaient en ces mots : « Il y a deux branches de la môme famille en Espagne et en France. Voyez ce que les moines ont fait de 1. YiconUc de Launay, 15 mers 1837. 376 LA ROURGEOISIK FIIANÇAISE l'une, et ce que l'Université a fait de l'autre*. » Tandis que les débats sur la liberté de l'ensei- gnennent mettaient aux prises la vieille bourgeoisie et le jeune parti catbolique, la réconciliation se fai- sait peu à peu en province avecle clergé paroissial. Mais leurs instincis rendaient nos pères toujours méfiants ou hostiles vis-à-vis des congrégations d'hommes. M. Guizot essayait bien de leur démon- trer qu'en matière d'instruction publique tous les droits n'appartiennent pas à l'État; que, si l'Élat a le devoir de distribuer l'enseignement, de !e diriger dans ses propres établissements, de le surveiller partout, il ne peut pas l'imposer arbitrairement aux familles contre leurs vœux; les bourgeois sur- vivants de la Restauration voyaient les jésuites der- rière 1.1 liberté d'enseignement et regrettaient le régime de l'Université impériale. La lutte entre l'Église et l'État changeait donc de caractère. Elle devenait la guerre entre l'épisco- pat et l'Université. Les résultats n'en furent pas moins considérables. Ils emportèrent dans ces co- lères jusqu'aux dernières traces du gallicanisme. Malgré la sagesse du gouvernement de Juillet, les 1. Voy. Mémoires de Dupin, 18 mai 18i2. sous LE RÈGNE DE LOUIS PHILIPPE. 377 doctrines ultramontaines devenaient maîtresses des âmes pieuses, tandis que l'Université demeu- rait le représentant fidèle de l'esprit, des idées, des mœurs laïques et honnêtement libérales de la société bourgeoise. Les échos de celte bataille retentissaient dans la célèbre interpellation que lit M. Thiers en 18i5 sur les jésuites. M. Rossi, chargé de négocier avec la cour de Home, atteignait son but, et, le 6 juillet de cette année-là, le Moniteur annonçait que les maisons des jésuites seraient fermées en France et leur noviciats dissous. La bourgeoisie se contenta de ces concessions. Comme le gouvernement ne s'était pas donné au clergé et que le clergé ne s'était pas donné au gou- vernement, les dernières années du règne de Louis Philippe s'écoulèrent dans une cordiale confiance qui devait rendre les prêtres des paroisses, au lendemain de 1848. populaires et respectés. VI Maintenant que nous connaissons la doctrine sociale et politique des générations bourgeoises de 1830, quelles modifications furent apportées dans leurs goûts, dans leurs usages, par la possession du pouvoir? La manie des places était entrée profondément dans les mœurs provinciales. Il fallait être nommé à quelque emploi sous peine d'être discrédité. On se rappelle les vigoureux vers de la Curée de Barbier. Le poète ne fit que flétrir énergiquement l'insurrection des solliciteurs, cette levée en masse des coureurs de fonctions publiques, se précipi- tant d'une antichambre dans une autre. Le mou- LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. 379 vement se répandait du nord au midi de la France. Chaque département envoyait ses recrues. Comme La Bruyère connaissait bien le tempérament natio- nal, lorsqu'il écrivait : « Il faut en France beau- coup de fermeté et une grande étendue d'esprit jour se passer des charges et des emplois et con- sentir ainsi à demeurer chez soi ! » Le fonctionna- risme remplace chez les démocrates l'aristocratie. C'est la seule inégalité qu'ils tolèrent, parce qu'ils espèrent tous l'atteindre. La révolution de Juillet avait porté le dernier coup à l'influence de la petite noblesse, la seule qui en province restât mêlée aux affaires. La bour- geoisie ne pouvait pas espérer la remplacer du soir au lendemain dans son influence territoriale. Le haut fonctionnaire pouvait seul, aux yeux des élc- teurs censitaires, répondre aux besoins d'amour- propre à satisfaire et dominer des populations habituées encore au respect. Ce devait être le péril d'un gouvernement si péniblement établi, que l'in- vasion de la Chambre des députés par les fonction- naires. Tout en donnant l'illusion d'une repré- sentation sincère du pays, ils faussaient, par leur trop grand nombre, le caractère de l'opinion pu- blique. 380 LA BOURGEOISIE FRANÇAISK Mais ce n'était là qu'un des accidents de la crise sociale et morale qui, depuis le siècle dernier, tra- vaille la nalion française. Livrées dans les premières années de 1830 à tous les excès de la pensée, une science superficielle et une philosophie irréfléchie avaient affiché la pré- tention de refaire l'essence même de la société, de créer de toutes pièces une morale et une religion, de supprimer la liberté de l'individu. L'apparition bruyante du foiirrién'sm' et surtout du sainl- simonisme étonna plus qu'elle ne séduisit les classes moyennes. Leur fond indestructible de bon sens ne fut pas entamé. Une fois la curiosité satis- faite, les esprits sévères rappelèrent que l'intention ne justifie pas les moyens. Le mercantilisme appela à lui les intelligences les plus distinguées que le sensualisme avait fini par écarter de la jeune école. La majorité de la bourgeoisie parisienne ne ré- sista pas seulement aux utopies et aux aventures; le choléra mit à Tépreuve son courage moral sans qu'il faiblît. Tandis que d'effroyables accusations d'empoi- sonnement renouvelées du moyen âge excitaient la population à d'horribles désordres, tandis que ce vieux limon de barbarie, qui, dans des temps sous LE RÈGNE DE I.OU IS-PHILI PPE. 381 paisibles, repose au fond dus âmes aveugles, re- monlait à la surface, la fermeté du bourgeois de Paris ne se démentait pas. Il était inquiet pour les autres, et non pour lui-même; et cependant, en de certains jours, les voitures de déménagement, devenues le corbillard des pauvres, se succédaient sans interruption; et « ce qu'il y avait de plus ef- frayant, ce n'était pas, a écrit un témoin, ces morts entassés pêle-mêle, c'eîail l'absence de parents et d'amis derrière le char funèbre; c'était le passant s'éloignant avec effroi du triste convoi »*. La bour- geoisie n'interrompit pas ses soirées. Elle imita la famille royale, qui visitait les hôpitaux, et donna l'exemple du dévouement et de la charité. Cette possession de soi-même, elle était bien rare dans ces années-là : une sève de vie universelle circulait impétueusement. Tout germait, tout bour- geonnait à la fois. C'était pour l'imagination et pour l'art un temps merveilleux. Le réveil qui s'était produit pendant la Restauration s'accentuait dans la poésie, dans le roman, dans la peinture. Tous ceux qui savaient gagner leur vie, depuis les ban- quiers et les notaires jusqu'aux avocats et aux né- 1. George H&nd, Histoire de ma vie, el Correspondance do Doudan* 382 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE gociants, étaient l'objet des haines les plus féroces en paroles, de ce monde moustachu et chevelu, de ces adolescents pâles, qui composaient le parterre, aux représentations d'Antony et de Chatterton. Jamais la verve du crayon et de la satire ne s'est exercée avec plus d'âpreté et de puissance que contre ces honnêtes et courageux pères de famille, qui n'avaient commis d'autres crimes que de n'a- voir pas lu Don Juan, M anfied ou Lara. La carica- ture, sous toutes les formes, eut toutes les audaces. Ne se contentant pas de ridiculiser sous les traits de Mayeux les manies, les habitudes de la vie domestique, bourgeoise, elle remontait jusqu'à Louis-Philippe, qu'elle déguisaitcomme on sait, etau jeune duc d'Orléans qu'elle appelait grand Poulot. Le ridicule ne tua pas la bourgeoisie, mais la blessa grièvement. Elle continua d'être souveraine, mais elle garda de ces injures toutes littéraires une méfiance des nouveautés que l'étude des littéra- tures étrangères et la critique furent lentes à modifier. Représentée par l'Académie, elle continuait à défendre au théâtre, comme au salon de peinture, les mérites de l'école française, la sagesse, la clarté, la sobriété, la composition philosophique, le dessin SODS LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 383 spirituel el correcl. Sans doute elle aimait plus à satisfaire sa raison que ses yeux; miis de même qu'après trois années de distance, !e même audi- toire des premières loges, qui avait accueilli par des murmures, des rires et des huées Hernani et M avion Delorme, s'était montré silencieux et docile à la volonté du poète, lors de la représentation de Lucrèce Borgia; de même, au Salon de 1834, les Femmes d'Alger de Delacroix et la Bataille des Cimbres de Decamps entamaient les résistances et forçaient les portes. Que de cris ! que d'injures ! que de diatribes, dans la jeune presse, contre le jury bourgeois 1 on ne saurait aujourd'hui s'en faire une idée. L'art et la poésie fraternisaient en ces jours de flamme. Les peintres savaient par cœur les beaux vers. Le fond de leur talent était fait de littérature. Aussi ce fut parmi les artistes, encore plus que parmi les écrivains, que domina l'horreur des phi- listins, et de ce qu'on appelait le goût bourgeois. Le costume même n'échappait pas aux raille- ries. Il faut l'avouer : les modes adoptées alors par les femmes de la bourgeoisie étaient peu faites pour plaire, avec la coiffure à la girafe, le haut peigne 384 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE d'écaillé, les manches à gigot, les jupes couites laissant voir les souliers à cothurne. C'était aussi un spectacle curieux que les pre- mières soirées données par Louis-Philippe au Palais- Royal. La tolérance du préfet de police, M. Girod (de l'Ain), avait permis aux omnibus d'en- trer dans la cour, et les officiers de la garde natio- nale des quartiers commerçants et de la banlieue, arrivaient en grande tenue, leurs femmes au bras, pour saluer familièrement le roi citoyen. On était loin des raouts de Charles X et des réceptions au pavillon de Marsan. Un souvenir restait dans la mémoire des Pari- siens : c'était le bal donné à l'Opéra par les gardes nationaux, quelques années après la révolution de Juillet. La foule était telle, que, vers trois heures de l'après-midi, les maris en uniforme, les femmes en parure de bal défilaient sur le boulevard en plein soleil. On était en juin ^ Ces braves gens man- geaient résolument dans leur iiacre en attendant la fête, sans souci du ridicule. Les jeunes élé- gants et lesrapins, échelonnés sur le parcours, s'en donnaient à cœur joie. C'était à qui soulèverait 1. Voy. vicomte de LaunsiY, Lettres parisiennes. sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 38r> les Stores des voitures ou enverrait des bouffées de tabac sur les toilettes : aussi la fête ne se renouvela plus. Une sorte de frénésie de plaisirs s'était emparée de la bourgeoisie parisienne. Jamais les bals parés ne furent plus suivis et plus animés que de 1833 à 4838. Le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin, étaient en liesse, pendant que le faubourg Saint-Germain boudait. Ce fut du reste la fin des anciens bals masqués de l'Opéra, de ces réunions à peu près décentes, brillantes tou- jours, spirituelles parfois. Le jour où le galop de Musard s'y rua, l'élégance et aussi le bon ton s'enfuirent pour ne plus revenir. Devant l'invasion des mœurs industrielles et bruyantes, le terrain sur lequel s'étaient réfugiés les délicats appartenant à la haute bourgeoisie devenait de plus en plur. étroit. La société polie, bienveillante et lettrée, se recrutait plus difficile- ment. On commençait déjà à prendre les bourrus et les violents pour des caractères, et l'indulgence que donne la culture de l'esprit pour de la faiblesse. La sympathie sociale, suivant un mot de M. Guizot, la tolérance libérale pour la diversité des ori- gines, des situations et des idées, cédaient à la 22 386 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE tyrannie des iiilérèLs et des passions politiques. Elles disparaissaient donc, cette variété et cette aménité de rapports, ces conversations aimables sans but, animées sans combats, éternels regrets de ceux qui vivent par l'imagination dans les sa- lons à jamais fermés de l'ancienne bourgeoisie fran- çaise ! où pouvait se former un de ces brillants cau- seurs, apte à tout comprendre et à tout expliquer, avec la justesse profonde d'un esprit solitaire et vigoureux, et avec le désintéressement d'une âme détachée; un Doudan, par exemple. Pourtant ces agréments solides se retrouvaient encore dans les soirées de madame Delessert, de madame Anisson et surtout de madame Duchâtel, Quelques étran- gères réussissaient à les imiter, et les matinées de l'ambassadrice d'Autriche, madame d'Appony, étaient fort courues. C'était pour le foyer domestique et pour l'inti- mité que les plus distinguées des bourgeoises allaient se réserver désormais. De toutes les fonctions publiques et de toutes le professions libérales, celles qui avaient le mieux suivi les tendances du jour étaient la magistra- ture et le barreau. Recrutée dans la bourgeoisie riche, la magistrature avait perdu un peu de la sous LE RÈGiNK DK LO UIS-PUIUPPE. 387 gravité et de la raideur qu'elle avait sous la Res- tauration. Comme le principe de l'inamovibilité avait été maintenu, grâce aux discours de MM. Du- pin et Villemain, il y avait bien quelques dispa- rates. L'esprit d'oligarchie et d'étiquette s'était at- ténué, en même temps que les lumières et la science des affaires s'étaient accrues. Quant aux avocats, ils étaient les héros de la révolution de Juillet; ils avaient triomphé avec elle ; ils en avaient fait leur chose propre. Jamais il n'y eut harmonie plus complète, au début du règne, entre leurs intérêts et ceux de la dynastie. Les plus violents d'entre eux sous le régime tombé, Barthe, Mérilhou, Berville, Dupin, Persil, se ran- gèrent parmi les défenseurs les plus énergiques de la royauté nouvelle. En province comme à Paris, ils \ étaient les maîtres. Les lois municipale et dépar- , tementale leur avaient ouvert les conseils électifs. Mais c'est le rôle du barreau d'aimer l'opposition ; et les jeunes, ceux qui n'avaient pas vu les luttes de quinze ans où les anciens avaient acquis de l'expérience, étaient prêts à reprendre îa tradi- tion professionnelle. A partir du ministère du 29 octobre, cette attitude partout se dessina. Qui veut, du reste, bien connaître l'ensemble des 388 LA lîOUllGEOISlE l'HANÇAlSK opinions et des idées de la bourgeoisie sous le règne qu'elle avait fondé doit lire la collection du Journal des Débats pendant les dix-sept ans. La situation prépondérante qu'à force d'activité et d'intelligence MM. Bertin avaient conquise sous la Restauration, ils l'avaient maintenue et agrandie. Leur feuille ne représentait pas un groupe de journalistes venus de tous les côtés de l'horizon; mais, derrière l'ano- nynial, l'unité des doctrines. Rédigé toujours avec attention, souvent avec le plus rare talent, bien renseigné dans les chancelleries étrangères, le Journal des Débals avait pris une position très nette dès le ministère Laffitte. Il blâmait alors les alliances compromettantes du président du conseil. Il avait énergiquement soutenu Casimir Perler, rendant le courage à tous ceux qui commençaient à désespérer du salut de la France. Cet esprit de gouvernement, le Journal des Dé- bats avait su le garder vis-à-vis de ses meilleurs amis, quand la passion les aveuglait. Lorsque M. Guizot s'efforça de raliier M. Berlin de Vaux à la coalition, il s'attira de lui cette réponse : « J'ai pour vous à coup sûr autant d'amitié que j'en ai jamais eu pour Chateaubriand; mais je ne vous sui- sous LE RÈGNE DK LOUIS-PHILIPPE. 389 frai pas dans l'opposilion. Je ne recommencerai )as à saper le gouvernement que je veux fonder, ki'esl assez d'une fois. » Jusqu'au dernier jour, alors que MM. Guizotet Duciiâtel luttaient presque seuls contre l'opinion publique, les Débats resii'- rent léloqucnt organe des doctrines du juste milieu et le journal attitré de la bourgeoisie par- lementaire. Le succès de la Revue des Deux Mondes, à cette époque, est aussi très significatif. La bourgeoisie y cliorciiait l'expression équilibrée de ses idées et de ses goûls, sans esprit d'exclusion. C'est là que les deux génies les plus sincères, les plus faciles, les jilus passionnés, les plus émouvants, les plus per- sonnels du siècle, G. Sand et A. de Musset, trouvè- rent un asile fidèle. Ils y publièrent l'un ses plus beaux vers, l'autre ses pages les plus entraînantes, sous les auspices de ce bourru intelligent et fin, de cet ami sûr qui s'appelait M. Buloz. Personne, avec plus de flair, ne comprit mieux le tempérament bourgeois, la dose d'imagination et de nouveauté <[u'il lui fallait. Personne n' xcclla comme lui à attirer et à discipliner tout ce qui a conservé un nom dans les lettres, poésie, histoire, roman ou critique. Comme MM. Bertin au Journal des Délais 390 LA BOUREOISIE FRANÇAISE. M. Buloz parvenait, après bien des traverses, à donner à sa Revue cette unité et ce caractère qui se sont maintenus intacts à travers la variation des îiées et des événements. VII Quand dix années se furent écoulées, une im- mense fatigue succéda dans le monde romantique au trop violent effort intellectuel, à ce dévouement sans bornes à l'art, à cette puissance d'admirer. Les exagérations et les écarts des fanatiques, les entassements d'images bizarres, les cliquetis de rimes bruyantes, les métaphores outrées qui rem- plaçaient l'harmonie des proportions, la vérité des caractères, l'entente des passions, donnaient rai- son aux mordantes ironies de la bourgeoisie. On en revenait à croire tout simplement que le bon écrivain était celui qui écrivait bien et le bon poète celui qui faisait de beaux vers. 39-2 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Celle réacLion se mani."est.i dans deux inciilents llléraires, le succès de la Lucrcèce de Ponsard el reulhousias:iie excité par les débuts de maJemoi- Eclle Rachel Ce n'était pas comme tragédie jetée dans l'an- cien moule ({ue Lucrèce se concilia des sympathies i^i ardentes; on sut gré à Ponsard d'avoir recherché uans son œuvre « un juste milieu poétique ». Le pu- blic bourgeois crut respirer un air salubre dans ce drame sans complication, sans beaucoup d'art, au dialogue calme et sensé. On était tellement las de la passion débordante et du lyrisme que Victor Hugo était lui-même atteint. On raconte que les deux plus fidèles amis du grand poète, à la veille de la représentation des Burgraves, allèrent trouver un des vétérans des batailles d'//er«aw?,CélestinNanteuil, et lui deman- dèrent trois cents Spartiates déterminés à vaincre ou à mourir, plutôt que de laisser franchir les Thermopyles à l'armée barbare, aux bourgeois. «Jeunes gens, répondit le vieux romantique, allez dire à votre maître que la jeunesse est morte. » Non, elle n'était pas morte ; et, si les instincts de la bourgeoisie la ramenaient à ses anciennes admi- rations, la source immortelle et féconde ne taris- i^ sous LE RÈGNK DE LOUIS-PHILIPPE. 3J3 sait pas ! A celle heure d'apaisement, entrait à la Comédie-Française une enfant de génie, faite pour porter la tunique des héroïnes de Racine et de Corneille et pour parler d'une voix d'or la langue des dieux. C'était mademoiselle Rachel. L'enthou- siasm.e qu'elle excita ne peut se traduire. Elle ra- mena les beaux jours de la tragédie classique. La bourgeoisie fêla, comme elle ne l'avait jamais fait, celte inspirée que le rayon divin avait touchée. Elle lui ouvrit les portes de ses salons, elle en fit son idole. L'ancien répertoire redevint à la mode , et aux accents de Phèdre, de Monime, de Roxane, de Ca- mille, les vieux abonnés reprirent leurs habitudes. Le goût, sans rien répudier des gloires contempo- raines, rétablit dans le jugement l'équilibre détruit par les emportements des deux partis. Malgré les résistances de la bourgeoisie, le cri de liberté qui avait poussé en avant, hors des sen- tiers de laroutine, toute une génération résolument décidée à rompre avec l'ennui, avait renouvelé en elle la faculté de juger et de sentir. Elle n'admi- rait plus seulement lethéâlrede Casimir Delavigne, les couplets d'Auber, les tableaux historiques de Paul Delaroche, les chansons de Déranger. Dans les expositions, les chefs de l'école nouvelle, Delà- 394 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE croix, Théodore Rousseau avaient enfin pénétré à force d'énergie surhumaine. Victor Hugo devenait le maître des âmes. Les Berlin en avaient fait le demi-dieu du Journal des Débats et le duc d'Or- léans avait marqué sa place à la pairie. La musique était jusqu'ici restée confinée dans le répertoire de l'Opéra-Comique. Mais toute une éducation commençait par les concerts du Con- servatoire; Habeneck imposait de haute lutte à l'admiration du public surpris les immortelles symphonies de Beethoven. A l'Opéra, où les banquiers, les riches commer- çants occupaient les loges laissées vides par l'a- ristocratie de la Restauration, Meyerbeer élargis- sait le cadre du drame lyrique. Le vieux moule musical se brisait. La puissance de l'orchestre, la fidélité de la couleur locale, étaient mieux com- prises. Le succès croissant du Théâtre-Italien aidait à l'éducation musicale. Jamais une réunion de plus merveilleux artistes ne s'était rencontrée, depuis les soirées inoubliables où l'on entendait la Mali- bran, la Sontag, Rubini, Lablache. Les jeunes femmes appartenant aux premiers rangs des classes moyennes ne ressemblent plus déjà à leurs mères. Elles ne s'endorment plus sous LE RÈGNE DE LOUlS-PHl LIPPE 393 comme elles, en lisant madame de Lafayette ou madame de Genlis; maintenant, c'est Valentine ou Mauprat de G. Sand, le Père Goriot ou le Lys dans la vallée de Balzac, et même les Mémoires du dia- ble de Frédéric Soulié, qui leur donnent le goût des situations romanesques, une certaine hardiesse de pensée, une élégance un peu plus cavalière, une apparence de sensibilité plus profonde. Elles lisent plus peut-être, mais elles ne lisent plus autant les livres qui fortifient le jugement. Leurtoilette, leur coiffure, les futilités si impor- tantes dans leur vie, s'étaient transformées au con- tact des artistes et des écrivains à la mode. Les formes des vêtements avaient perdu de leur raideur pour prendre plus de légèreté et de grâce. Les horribles manches à gigot avaient disparu. La fan- taisie donnait plus de coquetterie aux parures. Les boucles de cheveux doublées de fer ne se tenaient plus toutes droites sur la tête : elles étaient tombantes, ou bien de larges bandeaux à la vierge encadraient le visage. Les fleurs naturelles deve- naient la fureur du jour. On en portait à la main, au corsage. Cette même fantaisie guidée par l'art modifiait tout le système d'ameublement. La mode, qui avait 396 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE remplacé le dessin pseudo-romain par celui du moyen Age et de la Renaissance, appelait, dans la fabrication des meubles, le concours de la sculp- ture sur bois, de la ciselure des métaux, et de l'ap- plication des étoffes. La riche bourgeoisie favo- risait ce mouvement progressif de la main-d'œuvre et achetait à grand prix des œuvres d'art. On dis- persait dans l'appartement lesjolieschoses enfouies jusqu'alors dans les armoires. Les dressoirs s'éle- vaient, tout chargés de vieille orfèvrerie et de faïences anciennes. La somptueuse lourdeur de l'opulence faisait place à plus de raffinement. Mais aussi les vanités s'exaltaient. Les transac- tions entre les titres de noblesse et les chiffres de grosse fortune deviennent plus nombreuses dans les dernières années de la monarchie de Juillet. La bourgeoisie perd de sa fierté. Seuls les noms les plus distingués du monde politique se maintien- nent pourtant sans alliage et demeurent encore à l'abri de ces tentations qui font dédaigner la première des aristocraties, l'hérédité du travail honnête et des loyaux services publics. Les classes moyennes, en province, incontesta- blement maîtresses de l'influence et en possession de toutes les fonctions, conservaient plus ou moins sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 397 longtemps, suivant leur proximité ou leur éloigne- ment de Paris, leur saveur de terroir. Les cercles, les cafés, de plus en plus fréquentés, avaient tué la conversation. Mais les dîners tenaient encore la grandeplace dans l'existence bourgeoise. L'électeur censitaire était un personnage choyé, caressé; et comme l'appétit des places allait toujours augmen- tant, l'influence du député était la grosse ques- tion de l'arrondissement : toute la vie politique se concentrait en lui. Un souffle littéraire plutôt qu'artistique pénètre cependant la jeunesse qui revient des écoles de droit et de médecine. L'éducation de la bourgeoisie aisée, dans les départements, continue d'appartenir à l'Université. La petite bourgeoisie de campagne, attirée surtout par la modicité du prix de la pen- sion, confie habituellement ses fils aux petits sé- minaires; mais la nécessité du certificat d'études pour les deux classes supérieures favorise les lycées. Quelles sincères et bonnes âmes que «es profes- seurs de la vieille Université française! ils ne voyageaient pas de collège en collège. Mariés dans la ville où ils s'étaient fixés, acquéreurs d'un arpent de jardin ou de leur petite maison, ils donnaient 23 aJ8 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE l'exemple des vertus qu'ils enseignaient. Après avoir élevé les pères, ils élevaient les enfants; ce qu'ils savaient, ils le savaient très bien. Ils versaient abondamment dans les jeunes cœurs les trésors de l'antique sagesse. Ce n'étaient pas des savants qui sortaient de leurs classes, mais des esprits droits. Les braves gens ! Ils s'associaient aux peines et aux joies de leurs élèves, les suivaient dans leur carrière, s'applaudissaient de leurs succès. C'est grâce à celte éducation qui tenait de la famille, que de 1830 à 1848, les générations des classes moyennes en province se maintinrent dans les traditions du bon sens. Ce qui leur manquait, l'Université ne pouvait le donner. Déjà les mœurs plus grossières modifiaient les centres indus- triels! La banalité envahissait les petites villes. Le sans-lapon, aidé du tabac, faisait disparaître l'ur- banité et les goûts de sociabilité. On ne se plaisait plus autant chez soi . Bien peu de ces jeunes gens, ayant des loisirs, étaient préparés à la vie politique. Leurs sœurs, élevées la plupart dans les pension- nats ou dans les couvents en renom, en sortaient peu instruites, mais sans pédantisme et avec des habitudes de simplicité ; le ménage, quand elles sous LE REGNE DE LO UIS-PUILIPPE 399 élaienl de retour sous l'aile de la mère, conliiiHait à tenir l'importante place dans leur vie. Ce qui était à craindre pour elles, c'est que, ne vivant plus comme leurs mères dans une société éclairée, elles ne perdissent la curiosité d'esprit. Elles ne se laissèrent pas en général, même mariées, séduire comme les Parisiennes, par les héroïnes de (jeorge Sand et de Balzac. Le péril pour elles était ou la vulgarité qui vient de l'abaissement des goûts ou l'exagération des petites vanités qui rétrécissent le jugement. Elles restaient intelligentes en aliaires, gardiennes de l'honneur du foyer, et ambitieuses des gloires locales pour leurs maris et leurs fils. 11 y avait cependant quelques exemples de cette lorte race de fenunes qui avaient compris les évé- nements, qui s'y étaient associées et qui gardaient dans leur costume, dans leur allure, dans leur lan- gage, la sève vigoureuse des caractères faits pour élever une race. Leur fond était une sorte de me- sure en toute chose, ce bon sens un peu lerre- à-lerre qui préserve des sentiments excessifs, con- naissant la vie et ne se laissant entraîner que jusqu'au point qui leur convenait, plus aimantes qu'amoureuses, avant tout dominées par leurs devoirs de maternité. Nous avons pu lire la corres- 400 LA BOURGEOISIK FRANÇAISE pondance d'une de ces mères énergiques et bonnes. Voici ce qu'elle écrivaitàson fils, étudiant en droit: « Je passe mes jours et mes nuits à penser à toi, cher enfant. Que fais-tu dans cette grande ville, si agitée, si tourmentée? Au moins n'as-tu pas froid? Changes-tu de chaussures quand tu rentres avec les pieds humides ? Dis-moi ce que lu fais, si lu travailles bien. Rien de loi ne m'est indifférent dans la solitude où je vis. Laneige couvre le jardin. Je ne suis sortie depuis un mois que pour aller à l'église, le jour de Noël. Je voudrais vivre long- temps encore pour loi... Va au musée du Louvre. 11 en reste toujours quelque chose de noble dans l'esprit... Tout ce que j'entends dire de Paris me fait peur pour la jeunesse; songe à ta vieille mère, dont tu es l'orgueil, avant de le laisser aller à quelque sottise. Vois-tu, mon cher enfant, il ne faut faire que les folies qui en valent la peine. Crois- en ta maman. Elle a une divination supérieure à défaut d'expérience... Tu me demandes comment se passent mes soirées. Nos fidèles C. et G. m'ap- portent les nouvelles et me prêtent le Journal des DébatSy quand il est intéressant. Lorsque les visi- teurs me font défaut, je recommence la lecture de madame de Sévigné et de la correspondance de sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 401 Voltaire. Je ne me lasse jamais du bon sens et de l'esprit. J'ai repris l'autre soir mon Corneille et j'ai lu Don Sanche. Que c'est beau! que c'est grand! quand tu viendras en vacances, tu m'en liras deux scènes que j'ai marquées. Travaille bien! Pense à moi qui t'aime tant! Ecris-moi souvent! si tu savais quel visage je montre à Madeleine quand le fac- teur passe devant la porte sans s'arrêter! Ce n'est que lorsque je ne serai plus que tu comprendras toute ma tendresse. Adieu, adieu, mon enfant chéri, je t'embrasse comme quand tu étais petit. » Notre ami X... se rend à Paris pour ses affaires. Je l'ai prié de te remettre deux louis, pour que tu ailles entendre mademoiselle Rachel dans Phèdie et dans Hermione. Adieu encore. Ta mère, T. On rencontrait de cesbourgeoises-là en province, il y a quarante ans. VIII Pendant que la bourgeoisie gngnaifen richesses, en honneur, en influence, elle perdait de ses qua- lités politiques. Le règne de Louis-Philippe se divise, effectivement, en deux périodes, celle où la bourgeoisie apprend à fonder son gouvernement et celle où elle le laissa s'écrouler. De 1836 à 1839, la monarchie de Juillet voit dis- paraître successivement les principaux dangers qui avaient menacé son existence. Charles X meurt à Goritz, la tentative faite à Strasbourg par le prince Louis aboutit à un échec ridicule. Le parti républicain se décourage après les attentats d'Ali- baud et de Meunier, et renonce à l'assassinat. Le mariage du duc d'Orléans, la naissance du comte de Paris, semblent donner à la dynastie une force nouvelle et lui assurer l'avenir. Ce ne sont que des apparences. La chute du mi- nistère de M. Thiers (août 1836) est le signe de l'altération croissante de toute une situation poli- tique. Le mouvement de la société, l'importance réelle des choses apparaissent de plus en plus en dehors des cadres constitutionnels qu'on avait liacés si à l'étroit. Les nombreuses crises ministé- rielles, à côté des intrigues, des ambilions person- nelles, des agitations sourdes, atteignent le prin- cipe même du gouvernement. Où les esprits superficiels ne voient que le spectacle fastidieux des roueries politiques, une lutte entre diverses co- teries, ceux qui envisagent la situation avec désin- ■ léressemenl devinent le conflit imminent de deux principes, le principe royal et le principe parlemen- taire. Sous le régime du droit divin, sous la Restau- ration, le corps électoral était une espèce de pou- ' voir intermédiaire entre le peuple et la royauté. Depuis les journées de Juillet, la royauté était l'ex- piession du suffrage populaire. Il n'y avait qu'une seule force dans le pays, l'élection. La monarchie 4J0i LA BOURGEOISIE FRAN<;AISE devait donc ou s'annuler, ou se retremper plus largement à la source commune des pouvoirs. Au- trement, l'éducation constitutionnelle du pays ris- quait de s'arrêter. La composition de la Chambre de 1837 était l'in- dice le plus frappant de ce péril. Ellerenfermaitun bataillon de fonctionnaires publics, plus nombreux que du temps de M. de Villèle. On comptait quatre-vingt-seize magistrats, cinquante membres de l'administration, quarante-sept officiers géné- raux, neuf aides de camp du roi ou employés de la liste civile, quatre membres de la diplomatie. C'était plus du tiers des députés. Gomme l'aristo- cratie n'avait plus de racines dans le sol, ce phéno- mène particulier à la France et à son histoire se produisait : l'influence appartenait de plus en plus aux agents du pouvoir. La bourgeoisie, affamée de fonctions publiques, resserrait de plus en plus le cadre de ses éligibles. En dehors du barreau, tou- jours important auparlement comme dans le pays, la grande industrie, le haut commerce fournissaient à peine quarante membres à la politique. C'était trop peu pour la préparation au maniement des affaires générales. D'autre part, tandis que M. Guizot et le groii- s sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 405 infiniment petit des doctrinaires s'attachaient à fonder une sorte d'arislocratie gouvernementale, à créer des traditions, à constituer le torysme bour- geois, un symptôme inquiétant se manifestait dans les vieilles et honnêtes familles de la bourgeoisie provinciale. Ces mères si anxieuses des destinées de leurs fils, si préoccupées pour eux d'avancement et de sécurité, les détournaient de la vie politique militante. « Au moins ne te compromets pas, » disaient-elles. Le spectacle des révolutions, la fré- quence des crises ministérielles, la crainte de voir le nom de leur enfant livré aux injures d'une presse ennemie et peut-être aussi la lecture des nouvelles œuvres d'imagination, amollissait leur caractère. Ce n'étaient plus ces femmes de la Restauration, si désintéressées, si enthousiastes, si fermes d'esprit. Il résultait de ce détachement une ignorance de l'opinion qui devait aller grandissant. Enfin, cette bourgeoisie, vaillante en face des émeutes, depuis que la paix des rues était assurée, n'avait pas d'organes pour défendre ses idées. En dehors du Journal des Débats, incarnation de SCS sentiments, il n'y eut guère qu'un publiciste distingué qui soutint vaillamment son drapeau dans les départements, M. Henri Fonfrède. Tandis i06 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE que le parti légitimiste et le parti républicain raulîipliaient leurs attaques, recrutaient dans h démocratie des écrivains éloquents, passionnés, implacables dans leur haine, la bourgeoisie provin- ciale se contentait des banalités ou des fadaises du petit journal de la préfecture. Assidue aux soirées du chef de l'administration, très respectueuse de son autori:é, clic attendait tout de sa direction et de son initiative et prenait l'habitude de ne plus compter sur elle-même. « L'indifi'érence de la pro- vince est complète, écrivait d'Auvergne M. de Ba- rante, le 29 juin 1838; chacun s'isole encore plus qu'à Paris. 11 n'existe plus aucun lien d'opinion; chacun est à ses affaires, sans songer qu'il y a un gouvernement. » Certes ces symptômes n'étaient pas encore alar- mants, durant la période qui s'étend du 22 fé- vrier 1836 au 42 mai 1839. Mais les trois années qui comprennent le premier cabinet de M. Thiers, la fragile combinaison formée par l'alliance de M. Mole et de M. Guizot, enfm le long ministère de M. Mole faisaient apparaître un mal grave qui compromettait les institutions parlementaires elles- mêmes. Ces grands bourgeois de la monarchie de Juillet devaient succomber, n.oins sous les coups de sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 407 leurs ennemis, dix ibis vaincus, que parles querel- les intestines. Il semble qu'ils aient épuisé leur sève et leur force d'impulsion à disputer et à conquérir le pouvoir et qu'ensuite ils ne se soient pas renou- velés. Réunis à la tête du gouvernement, ces hommes doués de facultés diverses pouvaient faire le bonheur de leur pays, tandis que leurs . Tous les hommes, sauf le président du con- seil, tous les principes, en sortirent diminués. Émiettement des partis, conflits d'ambition, scan- daleuses alliances entre des hommes n'ayant ni idées, ni espérances, ni traditions communes, attaques des conservateurs contre la personne de Louis-Philippe, intervention du gouvernement dans les luttes électorales, menaces adressées aux fonctionnaires publics par ceux mêmes qui allaient redevenir ministres, enfin, impuissance de la coali- tion à former un cabinet après le dénouement, rien ne manqua à ce triste spectacle pour fatiguer le pays et discréditer le régime représentatif. Il f ut entendre un des fins observateurs de ce sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 409 temps-là, Déranger', juger ces graves événements : « La coalition vient de porter un terrible coup au trône ; et, ce qu'il y a de curieux, ce sont les monar- chistes qui l'ont réduit à ce piteux étal... J'avais prédit à nos jeunes gens que la bourgeoisie finirait par se quereller avec la royauté; ma prédiction commence à s'accomplir... Je vous avoue que je n'aurais rien conçu à ces attaques dirigées par des hommes qui se prélendaienl monarchiques, si les ambitions personnelles n'expliquaient bien des choses. » Cette atteinte portée au gouvernement parle- mentaire, les complices de la coalition ne la sen- tirent et ne la jugèrent que plus tard après leur défaite. Ils ne voyaient, au premier moment, dans le ministère du 15 avril qu'une manilestation du gouvernement personnel, qu'une dérogation à cette règle constitutionnelle : « Le roi règne et ne gou- verne pas. » Pendant les années de recueillement forcé qu'elle dut à la République de 18i8 et au second empire, la haute bourgeoisie comprit que,dans cette mêlée par- lementaire de 1838 et 1839, c'était le roi qui avait été. l. V. Con'espondance de Déranger (mars 1839). 410 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE en cause, que les traits dirigés contre le miristère avaient porté plus haut, et M. Guizot *, qui n'avait pas été le moins ardent durant cette bataille, recon- naissait dans ses Mémoires avoir manqué de sagesse et de prévoyance, avoir troublé les spec- tateurs sensés de ces luttes publiques. « La politi- que, ajouta-t-il, même pour les honnêtes gens, n'est pas une œuvre de saints. » On était, en effet, entré dans une ère nouvelle. Les institutions, tra- hies par les mœurs, se fatiguaient. Cependant la partie n'était pas encore perdue, si l'on eût voulu. Les événements avaient donné à la Chambre élec- tive une influence prépondérante. L'avenir dépen- dait de son esprit politique. Le ministère du 1 2 mai, dontM.Dufaure faisait partie, n'avait que quelques mois d'existence. 11 s'écroulait silencieusement par le rejet d'une dotation en faveur du duc de Nemours. La bourgeoisie se refusait à accorder des apanages et prenait soin de marquer les diffé- rences qui séparaient la monarchie de Juillet de la monarchie anglaise. Le démocrate perçait sous le bourgeois. 1. Voy. Mémoires de M. Guiwt, ch. xxY. sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. ill Le centre gauche, momentanément uni aux doctrinaires, ne donna pas la mesure de sa valeur. M. Thiers, par sa simplicité savante et charmante, qui était une séduction et aussi un danger, devenait ^ le maître de la situation. 11 plaisait au roi par sa verve et sa belle humeur; il plaisait à la bourgeoi- sie par la facile abondance avec laquelle il traitait les sujets les plus variés. Il lui plaisait parce qu'il avait les qualités elles défauts français, l'entraîne- ment d'imagination avec l'instinct des affaires, les préjugés économiques et les goûts d'autorité. M. Thiers ne se doutait pas, au moment où il prit le pouvoir, qu'il tourhail à la crise exiérieure la plus grave, celle qui devait le plus mettre à l'épreuve sa personne et la politique pacifique de la bourgeoisie. Depuis longtemps, on avait lieu de craindre que les événements d'Orient et les avantages récents que le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali, avait remportés contre les troupes du sultan, n'amenassent l'in- iervention des puissances européennes intéressées à maintenir l'intégrité de l'empire ottoman; mais on espérait que la France, qui mettait une sorte de loint d'honneur national à protéger le vieux pacha victorieux, pourrait exercer eflicatement son rôle 412 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE de médiation. Tout à coup, on apprit qu'une conven- tion avait été conclue à Londres, le 15 juillet 1840 entre les quatre grandes puissances, la Russie, la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre, sans notre con- cours et contrairement à nos intérêts. Notre am- bassadeur à Londres, qui n'était autre que M. Gui- zot, n'avait pas été informé. Louis-Philippe avait cru assurer inviolableraent la paix par son étroite union avec l'Angleterre. Pour y arriver, aucun sacrifice de popularité ne lui avait paru trop onéreux, et il était mis hors du concert européen. L'orgueil national fut vivement irrité. Il crut voir se rejoindre les tronçons disper- sés de la quadruple alliance de 1815. Tout en négociant pour que la paix du continent ne fût pas troublée, le cabinet dut songer à se mettre en garde contre toutes les éventualités. Les contin- gents de l'armée de terre furent augmentés, les places fortes mises en état de défense, les arme- ments maritimes poussés avec activité dans les ports. Enfin on décida de fortifier Paris. Tandis que le traité du 15 juillet réveillait dans la masse de la nation les ressentiments assoupis, les intérêts s'alarmaient, le crédit s'ébranlait, la bourgeoisie commençait à s'effrayer. Le roi ne I sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 413 déguisait pas son aversion pour la guerre. « Il me semble, écrivait un grand industriel, M. C. G., que nous nous laissons emporter au delà de toute mesure; nous agissons comme si la guerre eût été déjà déclarée. Cet ordre donné à la flotte de sortir de Toulon, cet autre ordre qui Ta fait rentrer en toute hâte dans le port, marquent une précipitation hors d'à-propos. » Et Déranger de son côté : « Ce qu'on peut reprocher avec le plus de raison à M. Thiers, c'est d'avoir totalement manqué en cette occasion de précision et de mesure. Disposant d'une diplomatie habile, dont les agents étaient répandus dans toutes les cours de l'Europe, il se laissa jouer comme un enfant. Fallait-il, disait-on, qu'il attendît que la coalition fût formée, pour agir? C'est en entrant au ministère qu'il devait parler haut et ferme aux Anglais, qui alors n'étaient pas préparés à la guerre, et, si la volonlé person- nelle du roi eût mis obstacle à ses projets, il se serait retiré avec honneur et patriotisme. Mais, quand il a jeté feu et flammes, ce n'était plus temps et, peut-être même, il y avait imprudence. » Chaque jour, cette opinion prévalait dans les chambres de commerce très anxieuses, que l'on avait regardé les intérêts de la France dans la tlt LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. Méditerranée comme bien plus engagés qu'ils ne l'étaient réellement dans la fortune de Méhémet- Ali. L'esprit de résistance se ranimait. On était dans une de ces situations inquiètes et difficiles où le moindre incident peut amener une crise inté- rieure. Cet incident ne se fit pas attendre. Le 15 octobre •IS^O, le roi, sortant des Tuileries pour retourner à Saint-Clou d, essuyait encore le feu d'un assassin. Le 20, le cabinet, à la veille d'ouvrir la session, ^yant présenté au roi un projet de discours conçu dans la perspective de la guerre, Louis-Philippe refusa de s'associer à cette politique ; et, le 29 oc- tobre, le pouvoir passait des mains de M. Thiers aux mains de M . Guizot, rappelé de Londres en toute hâte. IX La bourgeoisie serra ses rangs devant la crainle d'une guerre générale. Cet ébranlement tebrile de l'opinion belliqueuse et militaire, qui croyait toujours à la possibilité de conquérir les bords (lu Rhin et qui n'avait rien perdu de la foi invin- cible au drapeau, elle ne le partageait plus. Le ministère du 29 octobre avait sa confiance. Elle avait été jusqu'alors organisée pour la lutte et la résistance; mais ses ennemis étaient vaincus. Il s'agissait de développer les féconds aliments d'au- loi'ilé qu'elle contenait en elle-même. Elle crut qu'il n'y avait plus rien à faire. Elle devait, au contraire, se garder de reprendre. *16 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE sans y rien changer, la politique intérieure de 1831. Les choses s'étaient bien modifiées depuis Casi- mir Pcrier; et cependant l'orateur incomparable qui était en réalité le chef du cabinet, bien que le maréchal Soult fût président du conseil, pensait qu'on retournait vers 1831, que les situations, à dix années de distance, étaient les mêmes. Pourvu que le cabinet fût homogène, composé d'hommes pénétrés des mêmes idées, capables par leur union de rallier dans les Chambres une majorité dévouée et d'établir entre le roi et cette majorité un accord permanent, il n'y avait, aux yeux de M. Guizot, pas d'autre problème à résoudre. Les questions de politique extérieure qui occu- pèrent la scène parlementaire de 1840 à 1848, comme le droit de visite, l'occupation de Taïli, la guerre du Maroc, les mariages espagnols, le Son- derbund, soulevèrent à coup sûr de vifs débals dans le parlement et dans la presse. Le sentiment national était très susceptible; mais ses froisse- ments n'auraient pas suffi pour ébranler le gou- vernement. Les péripéties de la conquête de l'Al- gérie n'eurent pas non plus pour effet de modifier le caractère pacifique de la bourgeoisie. La lutte sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 417 était trop limitée pour l'effrayer; non pas qu'elle eût été, au début, favorable à l'extension de notre puissance en Afrique; elle pensait volontiers comme M. Hippolyte Passy, qui disait : « Je don- nerais volontiers Alger pour une bicoque du Khin. » Les attaques annuelles de M. Desjobert contre notre occupation ne lui paraissaient pus ilriaisonnables. On criait à la ruine quand on ins- crivait au budget pour les dépenses de l'Algérie neuf à dix millions. Cependant, depuis la nomination du maréclial Bugeaud comme gouverneur, la période de tâton- nement avait cessé et avec elle l'opposition systé- nialique à notre établissement d'Afrique. C'est sur la politique intérieure que reposait tout rédifice élevé par les chefs des classes moyennes. Oiielles que fussent les accusations de complai- sance et d'abaissement vis-à-vis de l'étranger, elles n'eussent pas amené la révolution. Les documents publiés depuis trente ans établissent impartiale- ment qu'en Europe la considération et l'influence du gouvernement étaient en progrès. Dans le pays, ::iu contraire, il se produisait un mouvement d'opi- nion contre les pouvoirs publics. Au fur et à mesure que le ministère du 29 oc- 418 LA BOURGEOISIE Fi'.ANÇAISE tobre s'enracinaildans la Chambre, ses forces dimi- nuaient. Les générations nouvelles ne s'inspiraient plus des mêmes traditions que leurs pères. Elles étaient ou très croyantes ou très sceptiques, et moins libérales ou plus révolutionnaires. Le bour- geois voltairien, attaché à 89, fier de rester à son rang, possédant sur toute chose en littérature, en art comme en politique et en religion, des vues particulières, ce bourgeois disparaissait. L'ombre s'étendait sur les dernières grandes figures, qui emportaient avec elles les traces vivantes de nos drames héroïques. M. Doudan écrivait : « 11 n'y a plus personne qui ait connu Mirabeau, ou familièrement Bonaparte revenant d'itahe, conseillé l'empereur et discuté avec lui tous ces plans gigantesques dont il ne reste plus rien qu'au musée de Versailles. Nous n'avons pas fait grand'chose nous-mêmes; mais nous avons vu tomber des générations bien autre- ment plus fortes que nous. Nous avons vu mourir Napoléon et le général La Fayette, et le général Foy et M. Cuvier, et M. Perler et M. de Laplace. Les acteurs sont partis el il n'y a plus guère même de spectateurs. » Aucune parole, en dehors de la tribune, ne sons LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 41» veoaiL lalTeirair les bataillons affaiblis de l'élite de la bourgeoisie. La vie sociale n'y suppléait pas. Le temps était peu civil; il n'y avait plus qu'un petit nombre d'hommes qui rappelassent l'élé- gance de l'ancienne société. En province, les lois^ municipales de 1832 à 18S7, lois de centralisation absolue, ne pouvaient développer l'esprit d'ini- tiative. Tout ce puissant système du Consulat ne pouvait guère servir d'assises à une école libérale. La jeunesse bourgeoise qui venait s'instruire à Paris se divisait en deux camps. Les uns suivaient avec enthousiasme les cours passionnés de Miche- let et de Quinet; les autres allaient écouter avec recueillement les sermons ou les conférences de Lacordaire et de Ravignan. D'autre part\ dans la conduite des affaires publiques, chacun se tenait pour un principe. « Nous avons découvert ce beau sophisme que l'attachement aux mêmes personnes était la véritable vie des partis. En con- séquence, chacun a fait de soi son propre prin- cipe à soi-même, et ainsi nous avons gagné que tout homme qui se fait une bonne place croit combattre pour la bonne cause. C'est la 1. Voy. Lettres de Doudan. 420 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE grande conciliation de l'égoïsme et de la morale. » L'observateur sagace et profond qui, le 7 mars 1840, constatait cet état d'esprit dans le monde bourgeois, ne croyait pas si bien dire. Certes M. Guizot n'avait aucun des défauts que Doudan critiquait au courant de la plume; mais il connais- sait peu les hommes, sa pensée ardente et absolue habitait un monde plus spéculatif que réel. Nous sommes dans la Charte, la Charte est notre forte- resse; tel était son programme. Il ne sentait pas assez, et la majorité de la bourgeoisie ne sentait pas du tout la nation se désintéresser, à mesure que le gouvernement semblait s'asseoir. Elle com- mençait à vivre comme s'il était distinct d'elle. Plus son bien-être s'accroissait, plus elle s'habi- tuait à l'idée que ces bienfaits lui venaient en quelque sorte d'eux-mêmes et que le gouvernement n'y était pour rien. Ses chefs eux-mêmes sem- blaient s'isoler, à mesure que la nation devenait, à leur égard, défiante, inquiète, jalouse. Avec la base étroite qu'il s'était donnée, le gou- vernement était condamné à tout sacrifier pour gar- der sa majorité, et cette majorité devenue un in- strument de règne allait à son tour fausser tous les ressorts de l'administration et abuser des influences. sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. 421 C'était comme une machine dont toutes les soupapes de sûreté auraient été hermétiquement fermées, au moment où la vapeur estàson maximum delension. Les députés concentraient leur préoccupation sur le groupe infiniment restreint de leurs électeurs. L'aspect des intérêts généraux échappait à leurs regards bornés par la limite du pays légal. Quel- ques esprits d'une portée plus haute comme M. Du- faure, M. Vivien, M. H. Passy, M. de Tocqueville, voyaient poindre entre les 220 000 électeurs et les forces de toute nature exclues par la loi électorale ce terrible malentendu qui devait aboutir à une révolution. On ne s'explique guère aujourd'hui comment l'adjonction des capacités ait pu être indéfiniment ajournée. Ces seize mille électeurs (il n'y en avait pas davantage) avaient été soumis à une expé- rience décisive dans les collèges départementaux, où déjà ils participaient à l'élection du conseil général. On les admettait aux fonctions de juré, ; qui exigent plus de discernement. Ne pas les in- j scrire sur la liste électorale, c'était pousser, sans [ motifs, à l'irritation, toute une catégorie de ci- ; toyens instruits, éclairés, avocats, médecins, jour- nalistes, professeurs, hommes de lettres. « Certes, 24 422 LA BOURGEOISIli: FRANÇAISE s'écriait un jour M. Dufaure, je respecte autant que personne le principe sacré et puissant de la propriété... Mais ne l'élevons pas au-dessus de tout... Pour parvenir aux honneurs dans ce pays, il faut donc devenir riche? Votre système électo- ral pousse donc tout le monde à chercher la for- tune?... J'admire votre sécurité. » 11 semble que Louis-Philippe ait eu de tout temps, même en ces années prospères, le senti- ment de la précarité de son règne. Plus d'une fois, il réfutait avec tristesse l'optimisme imperturbable de M. Guizol. « Nous aurons beau, lui disait-il, épuiser tous deux, vous ce que vous avez de cou- rage, d'éloquence et d'amour du bien public; moi, tout ce que j'ai de persévérance, d'expérience des choses et des hommes, nous ne fonderons jamais rien en France. » M. Guizot, lui-même, conservait-il bien sa con- fiance dans la bourgeoisie? Il écrivait à madame A. de Gasparin le 24 juillet 1842, après les élec- tions : « Vous m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas une assez bonne opinion du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Les élections m'ont appris ce que j'aurais dû prévoir, que les lumières qui ont éclairé les Chambres ne pénètrent que l sous LE RÈGNE DE LOI' IS-Pll I LIPPE. 123 bien longtemps après dans le pays... Ce n'est pas l'opposilion qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous parle la comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon langage, ce parti qui, après tout, est le mien. » Cette perception juste que M. Guizot avait des défauts de la bourgeoisie qu'il servait semblait Tabandonner dans la vie parlementaire. Le roi et ses ministres, uniquement occupés de ce qui se passait dans le petit cercle du pays légal, croyaient tout sauvé; et cependant la mort du duc d'Orléans, dont on avait dit comme du duc de Guise : « Pour le haïr, il fallait ne pas le voir », avait jeté dansplus d'une âme le sentiment de l'instabilité. On savait par la lecture de son testament qu'il était de son temps; les classes moyennes comptaient sur lui; r et voilà qu'il emportait avec lui les espérances les plus nécessaires. Un des esprits éclairés de la I bourgeoisie l'écrivait : « Plus d'un libéral dont l'at- [ lâchement avait reposé sur l'espoir lointain mais [ assuré d'un changement de système sentit alors \ se relâcher les liens envers la dynastie qui avait fondé la Charte. » 424 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE En effet, le système ne se détendait pas. Les élec- tions de 18^*6 donnèrent au ministère une impo- sante majorité. Mais une pareille vicloire n'était pas décisive. Il semblait que la bourgeoisie elle- même ne prenait plus ses institutions au sérieux. Un mécontentement dont elle se faisait la première l'organe se répandait dans toutes les classes de la population. La garde nationale, qui, jadis, avait montré tant de courage et de zèle patriotiques contre les émeutiers, faisait entendre des mur- mures malveillants. On devinait une agilation sourde dans le sein des classes populaires, étran- gères d après les lois à la vie publique, taudis qu'une sorte de langueur mortelle régnait dans la sphère légale de la politique. Toute l'activité s'était retirée dans le monde des affaires. Paris était devenu la première ville manu- facturière de France. L'impulsion donnée au déve- loppement industriel ne se ralentissait pas : déco- rations, éloges officiels, places honorifiques, rien n'était négligé de ce qui pouvait stimuler les efforts. Spectacle bien fait pour étonner! Les mœurs indus- trielles transformaient la société; et l'exercice des droits politiques était tellement resserré dans le sein d'une seule classe, que le gros de la na- sous LE RÈGNE DE LODIS-PHILIPPE. 425 lion lisait à peine les discussions du parlement. Paris concentrait toute la vie politique. Ailleurs, l'aristocratie des censitaires prenait le caractère d'une caste avec les abus incurables des sollicita- lions et des intrigues. Le système, en province, avait perverti le sens politique par la vulgarité des cupi- dités individuelles, ce qui faisait dire plus tard à Tocqueville : « La révolution de 1848 a pris en partie naissance dans l'estomac. » Des incidents déplorables, des procès scandaleux, des morts vio- lentes, se succédaient coup sur coup. L'air, sui- vant l'expression de M. Guizot, semblait infecté de désordres moraux et de malheurs imprévus, qui venaient en aide aux attaques des partis. o^ 1^ CONCLUSION On atteignit ainsi l'année 1848, et ce fut sur la question des réformes à apporter au régime élec- toral et parlementaire que la crise suprême éclata. Les divisions et les haines dans la bourgeoisie étaient plus vivaces qu'à aucune autre époque de notre histoire. Jamais les journaux de l'opposition constitutionnelle n'avaient tenu un langage plus hostile ; la presse républicaine avait moins d'àpreté. Jamais ceux qui avaient le plus aidé à élever Louis-Philippe au trône n'avaient ainsi ruiné la moralité même du pouvoir et autant amoindri dans l'opinion publique le gouvernement représentatif. 428 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Jamais caricatures plus grotesques n'avaient, avec une verve plus nourrie, ridiculisé la royauté et détruit les derniers restes de son prestige. Toutes les armes étaient bonnes pour en finir avec un ministère à la vie si dure, qui avait résisté à l'indem- nité Pritchard et aux mariages espagnols. Les personnalités devenaient partout excessives et intolérables. Le gouvernement n'avait pour se défendre que le respect de la légalité poussé jusqu'à la superstition, le génie oratoire toujours grandis- sant de M. Guizot et la fidélité passionnée et élo- quente du Journal des Débats. Ce n'était pas assez, et le système faussé par une excessive timidité n'étiiit plus qu'une sorte de mécanisme artificiel superposé à la nation et séparé d'elle. Les avertissements prophétiques des esprits impartiaux ne manquèrent pas, lorsque s'ouvrit la discussion violente et injurieuse de l'adresse. M. Dufaure se croyait tenu d'expliquer ses alarmes. Ses amis et lui déclaraient cependant que la faculté de concourir au gouvernement de son pays ne pouvait appartenir à tous, qu'il devait y avoir une limite et que personne ne demandait sérieusement le suffrage universel. La haute bour- geoisie était, en effet, unanime sur ce point. Elle CONCLUSION. 429 ne l'était pas malheureusement pour flétrir les abus qui faisaient dire en pleine Chambre à l'hon- nête M. Dufaure, à propos de la réforme électorale : « Législateurs, rendez le député respectable au dépntél » Au règne des opinions avait succédé celui des députés fonctionnaires. En 1846, leur nombre était de cent quatre-vingt-quatre, volant leur propre trailementen votant le budget. Un des plus sincères amis du roi, M. de Monlalivet, en présence de l'at- titude de la bourgeoisie, ne craignait pas de con- seiller à Louis-Philippe de se montrer plus sage et plus avisé : « Détendez la situation, lui disait-il; vous vous en tirerez après. Vous vous êtes tiré de dangers bien plus grands encore ; vous êtes venu à bout des émeutes et de la coalition. Vos dix-.-ept ans de règne n'ont été qu'une longue suite de dif- ficultés, de luttes et de victoires. > Le roi avait vieilli et n'écoutait pas. Il se croyait invincible, tant que son ministère aurait pour lui une majorité indiscutable. Il ne voyait pas que, si le trouble avait cessé dans la rue, il était dans les esprits et dans les idées, et qu'en dehors du pays légal devenu artificiel, il s'était formé par degrés un autr: monde d'intérêts où tous les mécontente- ments s'étaient donné rendez-vous. 430 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Ce scnîimcnt précurseur d'une révolution, per- sonne ne l'avait exprimé avec plus de force que M. de Tocqueville, le 17 janvier 1848. Pour la première fois depuis quinze ans, il avait peur de l'avenir. Son regard pénétrant apercevait l'alléra- tion des moeurs publiques dans lesclasses moyennes. Il voyait de plus en plus les intérêts particuliers remplacer chez elles les opinions et les idées. Il signalait même l'abaissement des mœurs privées et il constatait aussi l'affaiblissement de la puis- sance morale de la France dans le monde. Il fallait changer l'esprit de gouvernement, sinon la poli- tique de résistance allait, par l'exagéralion de son principe, entraîner à la ruine les hommes et les choses. Nul ne croyait cependant à la possibilité d'une révolution, ni ceux qui excitaient l'opinion, ni ceux qui lui résistaient. « Nous sonimes menacés, dit- on, d'une émeute, écrivait Doudan, le jour où M. Duvergier et ses amis voudront faire leur petit goûter! Mais je ne crois pas à cette émeute. Il fau- drait être encore plus fous que ne le sont les nou- veaux membres de l'opposition pour laisser faire de telles misères. » L'émeute se fit; et le pays, se ju- geant désintéressé, se rangea pour la laisser passer. CONCLUSION. 431 Depuis neuf ans, le canon n'avait plus relenli dans les rues de Paris. La bourgeoisie s'était dés- habituée de ces émotions terribles qui l'avaient si fréquemment agitée dans les premières années de la dynastie de Juillet. La prospérité publique, la douceur des mœurs, l'imprévoyance générale née de la tranquillité, contribuaient encore à désarmer l'autorité. On était arrivé à ce point où, suivant le mol du cardinal de Retz, quelque parti que l'on prenne, on ne peut faire que des fautes. Un fait caractéris- tique et qui peint bien le caractère de Louis-Phi- lippe, c'est qu'il fut surtout frappé de la défection de la garde nationale. Il s'était, pour ainsi dire, identifié avec elle, en homme de 89. Elle représen- tait à ses yeux l'opinion de la bourgeoisie pari- sienne; et, pour se la rendre favorable, il avait tout sacrifié dans les commencements de son règne. Il ne craignit pas de l'avouer dans les libres entre- tiens de l'exil : « Lorsque j'appris que la garde nationale, cette force sur laquelle j'étais si heureux de m'appuyer, la garde nationale de Paris, de ma ville natale, pour laquelle j'ai toujours eu tant de bénévolence, qui m'avait porté au trône, qui m'avait défendu dans l'émeute, el au profit de laquelle on 432 LA BOUKGEOISIE FRANÇAISE m'avait si souvent reproché d'avoir gouverne, abandonnait ma cause; lorsque j'appris que pas une de ces mains que j'avais si souvent pressées dans les miennes ne se levait en ma faveur, alors j'ai senti que mon règne était terminé, puisque l'opinion s'était retirée de moi et que j'avais cessé d'être apprécié. Je n'ai pas voulu verser des flots de sang pour une cause qui avait cessé d'être celle de la nation. » La partie était perdue. La haute bourgeoisie n'avait pas eu un esprit politique assez sagace pour discerner les prétentions injustes des demandes raisonnables de l'opinion publique; elle avait, pen- dant dix-sepl ans, favorisé les progrès matériels de la démocratie, et elle n'avait pas su s'entendre pour mettre le gouvernement de son choix en har- monie avec la marche ascendante des idées et en contact avec le cœur de la nation. II Ceux qui avaient pu croire un instant que la révolution de 1088 en Angleterre et notre révolu- tion de 1830 étaient deux événements parallèles, étaient cette fois à jamais déçus. Mais ils ne furent pas seuls à sentir l'importance de la défaite de la royauté. La révolution de Février n'était pas un accident, et espérer que le cours des analogies historiques, un moment interrompu, reprendrait sa force, était une illusion. La démocratie, avec son besoin d'idéal, avait atteint d'un seul bond l'extrémité de la carrière qu'elle s'attendait à par- courir plus lentement. Le suffrage universel était établi. 25 434 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE Certes, il eût été possible de retarder son arrivée ; et les fautes de la bourgeoisie n'avaient rien d'irré- parable. Malgré l'échec du système fondé sur son influence, malgré ses vues égoïstes, elle n'avait pas perdu le bon sens. Elle avait péri, parce qu'elle s'était cru sauvée pour toujours. « La dernière trêve que lui avait accordée l'anarchie avait été trop longue. Elle avait pris cette trêve pour une paix définitive. Elle ne craignait plus assez ^ » Si le roi Louis-Philippe fût tombé, quelques années aupara- vant, sous la balle d'un assassin, elle l'eût pleuré. Mais elle avait, à la fois, plus d'esprit de parti que d'esprit politique. Livrée de plus en plus aux soins de sa fortune, elle commençait à se laisser aller à deux dispositions d'esprit également mauvaises, tantôt considérant comme un spectacle les agita- tions du gouvernement représentatif, tantôt s'em plaignant avec colère. Le retard qu'elle eût pu au moins apporter à l'a- vènement du gouvernement démocratique direct, en opérant des réformes raisonnables, la bourgeoi- sie ne le pressentit pas. C'est donc bien à elle-même qu'elle doit s'en prendre de la chute des institutions 1. Saint-Marc Giraidin, Souvenir* d'un journaliste. CONCLUSION. 435 qu'elle avait créées*. Pour parler comme M. Gui- zot, elle avait dépensé en dix-sept ans tout le ca- pital de courage politique qu'elle avait amassé en 89. Elle cessa, en 1848, de faire honneur aux lettres de change tirées sur elle. C'est ainsi qu'elle n'a pas suffi à soutenir et à consolider le trône qu'elle avait élevé. Les choses morales n'étaient plus, comme autre- fois, l'objet de son activité. Les affaires, l'industrie, les places l'occupaient tout entière. Non pas que les grands principes inaugurés par la révolution française lui devinssent indiff'érenls. L'unité natio- nale, l'égalité civile, la liberté politique avaient reçu pleine satisfaction par la charte de 1830. La bourgeoisie les laissait se développer pacifique- ment par la seule puissance des institutions, comme ces fleuves qui s'enrichissent sans le savoir d'une foule d'affluents et ne peuvent plus être contenus par leurs rives, m:iis elle ne se rendait pas compte qu'aux yeux des masses, on ne saurait assez le dire, le mouvement de 89 était moins poli- tique que social et humanitaire. La révolution de Juillet avait été une entreprise 1. Lettre de M- Guiiot à M. Vitet, 1" juillet 1818. 436 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE de conciliation. Si elle n'avait pas réussi, ce n'était pas que les institutions n'eussent point toute l'élas- licité suffisante pour s'élargir, mais parce que la bourgeoisie n'avait pas assez associé la nation à ses efforts pour enrayer le penchant qui nous précipite toujours vers des entreprises nouvelles. Notre dessein n'est pas de suivre ici les destinées des classes moyennes, de continuer à les peindre dans leur décadence, de 1848 jusqu'à nos jours. Ce serait le sujet d'un autre livre. Elles avaient un dernier rôle à jouer, celui d'être le guide de la démocralie en lui servant de contrepoids. Toute démocratie est déjà par elle-même envieuse et mobile; qu'est-ce donc quand il faut ajouter à ces caractères généraux les traits distinclifsdu génie français, l'imagination, la légèreté, la témérité, le goût de la logique poussée à outrance? Qu'est- ce donc, lorsqu'on se trouve en présence du prin- cipe égalitaire se développant d'une façon illi- mitée jusqu'au mépris de la liberté individuelle et en face d'une révolution économique? Qu'esl-ce donc, quand le sol est miné et que le trouble et l'obscurité s'étendent de toutes parts? Si jamais la bourgeoisie eut besoin de retrouver les qualités politiques qui avaient honoré ses CONCLOSION. .137 aieiix, n'est-ce pas dans ces anoécs d'expérience suprême où la démocratie française essaye de se gouverner elle-même, sans tradition, et ?ans d'autre exemple dans le passé que celui d'un ja- cobinisme usé? Qui ne sent que, dans ce duel re- doutable, la liberté, l'honneur et la fortune de la France sont en jeu ? Dans ce temps où le cosmopo- litisme altère ou efface les types originaux, n'y a- t-il pas lieu de se préoocuper du moins de nos qualités sociales charmantes, de ces dons de nature qu'une solide éducation, un puissant esprit de fa- mille avaient développés si brillamment? La bourgeoisie n'est pas assez aveugle pour ne pas voir que l'analyse positive l'emporte dans toutes les branches de la pensée humaine, que les sciences se font dans l'éducation la plus large place, et que l'école politique démocratique accomplit une évolution du même genre. Les généralités, les abstractions, les théories spiritualistes sont dédai- gnées. Les symboles, les grands mots, les prophé- ties sibyllines s'évanouissent devant les faits et les résultais. La bourgeoisie n'ignore pas non plus que le suffrage universel, loin d'être une panacée, est un régime plus difficile à pratiquer qu'aucun autre et qu'avec lui l'expiation des erreurs arrive plus 438 LA BOURGEOISIE FRAÎNÇAISE sévère et plus prompte ; et cependant, il semble qu'à mesure que la politique touche de plus en plus directement aux intérêts de la bourgeoisie, elle éveille de moins en moins ses passions. 11 sem- ble que les choses n'excilenl plus en elle ni curio- silé, ni espérance, pas plus que de haine ou d'admi- ration pour les hommes. La littérature elle-même ne se fait-elle pas la complice de ce désintéresse- ment? Sans doute il y a quelques exceptions. Mais, si l'esprit politique est resté le partage de quelques intelligences élevées; en revanche, jamais la désu- nion n'a été plus complète dans les rangs des classes moyennes, jamais les rivalités n'ont été plus ardentes et la mêlée plus confuse. Serait-elle vraie, cette autre observation de M. Guizot^ qu'avec la bourgeoisie française on peut faire de la politique de résistance et non de la po- litique d'action? Est-elle un élément trop facile à intimider ou à duper pour qu'un gouvernement puisse trouver en elle un appui durable? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne peut pas gouverner long- temps contre son vœu et contre son appui, même depuis que le suffrage universel a placé en défini- 1. V. Lettre de M. Guizot à lord Aberdeen CONCLUSION 439 tive le pouvoir dans les masses populaires. Il lui reste en effet l'entente supérieure des intérêts, la prépondérance que donneront toujoursTexpérience générale des affaires, ces instincts de bon sens et ces ressources d'élasticité qui l'ont tant de fois sau- vée dans l'adversité. Quant aux qualités sociales qui donnaient à la bourgeoisie provinciale une saveur particulière et à la bourgeoisie parisienne un charme intime et pénétrant, elles sont menacées. La grande place donnée aux habitudes étrangères, l'absence de haute culture littéraire, les secousses par lesquelles marche le monde politique, l'instabilité des for- tunes contribuent de plus en plus à les faire dis- paraître. La tolérance et l'urbanité, conditions de la con- versation et delà sûreté des relations mondaines, sont parties avec les goûts simples d'autrefois. Les rapports se sont adultérés, non seulement entre patrons et ouvriers, entre maîtres et servi- teurs, mais entre les jeunes gens et les vieillards, et presque entre pères et fils. Jamais on n'a tant parlé de solidarité et jamais elle n'a moins existé. L'égalité, qui est le fond même de la race bour- geoise, s'associe à un besoin étrange de privilèges^ 440 LA BOUKGEOISIE FRANÇAISE à la passion des alliances titrées, à l'acquisition de l'anoblissemenl. Si ces vanités sont encore dédai- gnées, c'est dans cette j3artie chaque jour moins nombreuse de la bourgeoisie parisienne qui con- serve les traces ailleurs effacées de mœurs graves sans sécheresse, de traditions d'esprit et de bonne compagnie, et qui ferme sa porte à l'inva- sion des goûts excentriques, cercle de plus en plus restreint, qui suffit pour réveiller, chez les (-liei- cheurs et les curieux, le souvenir de ce qu'étaient la société et la génération de 1830. Cet ancien monde est bien fini, sans que pourtant la période révolutionnaire soit close. Le flot con- tinue à tout envahir. Quel sera le monde nouveau? au prix de quelles convulsions et de quelles souffrances nos enfants acquerront-ils le respect de la légalité et de la jus- tice pour tous, enfin la stabilité sociale et politi- que? L'élite libérale des classes moyennes pourra- t-elle un jour donner à la démocratie les digues qui lui manquent et poser à la Révolution les li- mites que le bon sens de nos pères avait indiquées? Il se fait tard, déjà l'ombre gagne. Hâtons-nous d'arriver avant la nuit I "Vieille et forte bourgeoisie française ! comment CONCLUSION. 441 ne pas l'aimer et comment ses découragements ne s'expliqueraient-ils pas après tant de désillusions et de stériles efforts? Elle avait résumé il y a cent ans toute l'ardeur, tout l'enthousiasme, toute la bonlé decexviii* siècle, son œuvre. Elle en avait formulé le symbole, et, pour l'avoir formulé devant le monde entier, les plus purs de ses eafanls, depuis Bailly et Barnave jusqu'à Vergniaud et madame Roland, ont porté leur tète sur l'érhafaud ; elle avait cru au Con- sulat et à l'homme extraordinaire, dont l'ambilion démesurée a deux fois amené en France les hordes étrangères. Toute meurtrie de ses déceptions, elle avait défendu sous la branche aînée des Bour- bons, au nom de la nation, les idées, les passions, les revendications de 89; et elle pensait, après les journées de Juillet, avoir définitivement fondé le gouvernement qui convenait le mieux au pays : des hommes du plus rare talent étaient ses chefs élo- quents. Là encore, elle a échoué. Comment ne se- rait-elle pas pleine de défiance? Et cependant n'est- elle pas encore la source intarissable où la France puise ses hommes d'État, ses orateurs, ses légistes, comme ses savants, ses artistes et ses poêles? Ses fils ont encore tous les dons de l'in- telligence; mais qui leur rendra les qualités qui 442 LA BOURGEOISIE FRANÇAISE. avaient permis à leurs aïeux d'abattre la sei- gneurie el l'ancien régime, c'est-à-dire l'esprit de suite, la patience, l'union, le caractère et la vo- lonlé? ELN 1^ TABLE INTRODUCTION I I. — La bourgeoisie française pendant la Révolution.... 1 II. — La bourgeoisie française sous le Directoire et le Consulat 69 III. — La bourgeoisie française sous l'Empire et les pre- mières années de la Restauration 143 IV. — La bourgeoisie française pendant les dernières années de la Restauration et la Révolution de 1833. 223 V. — La bourgeoisie française sous le règne de Louis- Philippe 315 Conclusioa , 427 EMILE COLIN — lurKIUERIB DE Lkd^Y s Ec a tO a» Oi ai O: TJi U\ odi PQi ;. 0 oa "* CXJ T-i \ Oi 00 ^^ « CQ •r-t u «M d •r-t d a> o «3 < r University of Toronto Dbrary DO NOT REMOVE THE GARD FROM THIS POCKET Acme Library Card Pocket Under Pat. "Réf. 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