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Le Fil Rouge
F. ENGELS - K. MARX
F. Engels - K. Marx
La libération de la femme
ROUGE
Le Fil Rouge lefilrouge17.blogspot.com lefilrouge17(@email.com
Introduction
“La famille est le fortin dans lequel l’homme se retranche face à son semblable ; la justification de tous les abus, de toutes les bassesses, de toutes les vilenies dont il accable son prochain. La famille transforme l’homme en rapace, la proie avec laquelle il rentre triomphalement chez lui il l'a arrachée de la bouche d’un autre. En cela il est tombé plus bas que les bêtes. L'aigle ne revient pas de la chasse avec le cadavre d’un aiglon ; les louveteaux ne mangent pas la chair d’un loup. Mais la morale bouroeoise justifie et récompense celui qui enrichit sa famille en affamant les enfants d’un autre. La morale bourgeoise m'affranchit de l'obligation de contribuer à nourrir et à élever tes enfants ; bien plus, puisque ceux-ci ne « m'appartiennent » pas, c'est-à-dire puisqu'ils ne font pas partie de « ma » famille, je peux, sans remords, affamer « tes » enfants si cela me permet, ne disons même pas de nourrir, mais seulement de procurer le superflu aux « miens ». Telle est la loi morale qui régit la famille bouroeoise. Le communisme révolutionnaire repousse de telles infamies. La révolution prolétarienne mettra fin à l'opposition entre travail domestique et travail extra domestique, entre économie domestique et économie sociale. Elle le fera en supprimant le travail domestique, en transformant le travail domestique en service public. Et par là elle abolira pour toujours la famille”
La dissolution de la morale sexuelle bourgeoise est l'œuvre du capitalisme « Programme Communiste », n° 13, octobre-décembre 1960
Ce recueil d’écrits de Engels et Marx sur la question féminine se veut une invitation à la lecture et à la compréhension du marxisme. Ce n’est qu’à travers le socialisme scientifique que la question féminine peut être encadrée d’un point de vue de classe, et surtout pour identifier le processus de libération des femmes.
Nous avons fait le choix de distinguer deux parties différentes concernant l'esclavage des femmes et leur situation dans l’organisation et la division du travail. Nous revendiquons cette distinction sur la base d’une différence essentielle entre domination et exploitation. Dans le capitalisme, la femme prolétaire subit une double exploitation comme travailleuse salariée d’abord, à l'instar du prolétaire masculin, mais aussi comme main d'œuvre encore meilleure marché, outil de concurrence
pour le capitaliste. Dans les sociétés capitalistes avancées, le capital s’est tellement concentré qu'il a presque fini son intégration de la masse féminine dans le salariat, la loi exige même une égalité de salaire entre hommes et femmes’. Néanmoins, il serait profondément idiot de nier la somme de violences que continuent de subir les femmes dans les sociétés capitalistes. Prostition (légal ou non), viol, violences domestiques ou autres violences plus implicites sont toujours le lot des femmes (bourgeoises comprises) et c’est cela que nous appelons domination ou esclavage des femmes. La domination est la conservation de formes de soumissions archaïques précédentes. Il est vrai que la soumission féminine semble être une constante dans l’histoire’. Si la femme est opprimée, c'est parce qu'elle a longtemps été privée d'indépendance économique par rapport à son mari et qu’elle demeure donc ancrée dans les liens archaïques de l’économie domestique. Les formes de soumissions actuelles sont en partie des résurgences de formes précédentes. Prenons l'exemple des armées bourgeoises où le processus de développement tend à nier les différences entre hommes et femmes. Pour des raisons d'efficacité, nous trouvons de plus en plus de femmes chefs militaires, car le travail militaire s'apparente de plus en plus à celui d'un ingénieur. Par cet exemple, nous remarquons que c’est surtout dimension civique que les rapports archaïques sont les plus persistants.
D'où la nécessité de mettre les femmes au travail. Non parce que nous tombons dans l'illusion d’une émancipation complète des femmes en s'intégrant complètement dans le capitalisme. Il ne peut y avoir d'émancipation par à-coup. Sur la question féminine, nous restons révolutionnaires et rejetons définitivement l'idée de progrès démocratique. l'émancipation de la femme ne sera complète que dans le socialisme. Selon le socialisme scientifique il n’y a pas de progrès continu et goraduel dans l'histoire, surtout en ce qui concerne l'organisation des ressources productives, mais une série de bonds en avant espacés et successifs qui bouleversent profondément et depuis la base tout l'appareil économique et social. Ce sont de véritables cataclysmes, des catastrophes, des crises rapides, où tout se transforme en un temps très bref, alors que pendant de très longues périodes tout était resté inchangé, des cataclysmes comme il s'en produit dans le monde physique, dans les étoiles du cosmos, dans la géologie, et jusque dans la phylogenèse des organismes vivants. Ce sont justement les
doctrines du capitalisme qui, tout en justifiant les révolutions sociales du passé, ont affirmé qu'à partir de la révolution bourgeoise l’histoire avancerait par étapes graduelles et sans nouvelles catastrophes sociales, les systèmes idéologiques devant absorber progressivement les apports successifs et les conquêtes de la science pure et appliquée. Et c'est le marxisme qui a démontré la fausseté de cette vision de l'avenir :.
Si on doit “mettre les femmes au travail”, c’est parce qu’elles ne peuvent entrer dans le même processus révolutionnaire que leurs camarades masculins que si elles sont tout aussi intégrée dans la production capitaliste. Autrement, elles ne peuvent que demeurée à la marge, telles des prostituées.
“Mais qu'est-ce donc la prostituée professionnelle ? La prostituée professionnelle est une personne dont les énercies de travail ne sont pas utilisées dans l'intérêt de la société, du bien-être collectif ; c'est une personne qui vit aux crochets des autres. (...)
Comment doit-on considérer la prostituée professionnelle du point de vue des intérêts de l’économie nationale ? Comme une personne qui refuse l'embauche. Dans l'intérêt d'un plan économique müûrement raisonné, nous devons commencer par lutter contre ce danger. (...)
Mais quand nous considérons les prostituées et que nous les combattons en tant qu'éléments non productifs de la société, nous devons les traiter en tant que catégorie à part. Pour nous, pour la République des travailleurs, il est absolument indifférent que la femme se vende à un seul ou à plusieurs hommes, qu'elle soit une prostituée professionnelle qui vit de ressources autres que celles provenant d’un travail utile, qu'elle vende ses caresses à un mari attitré, ou à un acheteur occasionnel de plaisirs féminins dont l'identité peut varier d’un jour à l'autre. Toutes les femmes qui désertent le monde du travail, qui n'accomplissent aucun travail pour leurs petits, se situent au même niveau que les prostituées : on doit les mettre au travail.
Quant à nous, nous sommes dans l'incapacité de distinguer entre la femme prostituée et l'épouse légale, entretenue par son mari, celui-ci serait-il même un « commissaire du peuple »*”
Des associations corporatistes (des “syndicats”) de travailleurs du sexe et plus largement une tendance féministe tend exiger “la liberté effective
d'acheter et de vendre des services sexuels entre adultes consentants” ainsi que “le respect de nos choix dans leur diversité : nous demeurons les seules juges de nos projets de vie “ sur base de la propriété individuelle du corps, de la liberté sexuelle.
“Si le mariage représente l’un des côtés de la vie sexuelle du monde bourgeois, la prostitution en représente l'autre. Le premier est la face de la médaille, la seconde en est le revers. Quand l’homme ne trouve pas sa satisfaction dans le mariage, il a le plus souvent recours à la prostitution (...) qu'il s'agisse de ceux qui, de gré ou de force, vivent dans le célibat, ou de ceux auxquels le mariage ne donne pas ce qu'ils en attendaient, les circonstances leur sont infiniment plus favorables pour les aider à satisfaire leur instinct sexuel que pour les femmes.”
La prostition est une institution indispensable à la société bourgeoise. Il ne s’agit en aucun cas d'appeler à la chasse aux prostituées en ce qu'elles sont les déchets inévitables de cette société putréfiée. Rappelons également que nous ne faisons aucune distinction entre prostituée et femme légale entretenue. La seule différence est que certains n'ont pas eu la chance de se trouver un acheteur unique. Nous laisserons de côté, les revendications bourgeoises de quelques groupes féministes clamant sans honte la liberté d’user de son corps alors que des milliers de femmes sont vendus, torturés à travers le monde. La réalité de la prostitution est celle de l'exploitation et de la traite de dizaines de millions d'êtres humains, celle de la mort programmée d'enfants livrés à la prostitution de plus en plus jeunes, celle de l'esclavage, de camps de dressage, d'actes de tortures proposés par des chaînes de bordels, de viols, de meurtres.
En France, 85% des personnes prostituées en France sont des femmes. 93% sont étrangères, principalement originaires d'Europe de l'Est (Roumanie et Bulgarie), d'Afrique de l'Ouest (Nigéria) et de Chine. Les données recensées par l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) pointent que parmi les femmes mises en cause pour racolage au cours de l’année 2014 93 % étaient étrangères, dont 43% originaires d'Europe de l'Est et des Balkans (Roumanie et Bulgarie), 38,5% d'Afrique subsaharienne (Nigéria) et 9% de Chine. En 2010-2011, la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (ENARS) et l’Institut national de veille sanitaire (INVS) ont réalisé une enquête sur l’état de santé, l'accès aux soins et l’accès aux droits des personnes prostituées (enquête Pro Santé). Sur les 251 personnes ayant
répondu à cette enquête, 10% déclarent qu'elles ont commencé à être prostituées alors qu'elles étaient mineures. Voilà, la réalité de la prostitution.
“La duplicité hypocrite à l'égard de la prostitution est caractéristique de la bourgeoisie et met en relief le fait que là aussi, dans cette question qui semble concemer l'humanité tout entière, elle a une position de classe. En effet, la prostitution, cet appendice obligatoire de la société de classes contemporaine, ce correctif à la forme coercitive désuète de la famille actuelle, pèse de tout son poids sur les classes non possédantes. C'est ici, dans les bas-fonds obscurs et nauséabonds, que poussent ses germes funestes ; c’est dans le corps du prolétariat qu'elle plante le plus souvent ses griffes empoisonnées, et bien que son haleine fétide pourrisse toute l'atmosphère sociale, c'est d'abord pour la classe ouvrière qu'elle est un fléau. Voilà pourquoi la bourgeoisie n'est nullement pressée de sonner l'alarme : si le gros du contingent des femmes vénales était fourni par la classe possédante, il est à supposer que son attitude à l'égard de cette question serait fort différente’.”
Le pourquoi de l'attitude ambiguë des gouvernements de tous les pays à l'égard de la prostitution doit être recherché précisément dans ce point de vue de classe. Condamnée par la religion, punie par la société et même par la loi, la prostitution n’en est pas moins non seulement tolérée, mais encore réglementée par l'État. Déclarée nécessaire pour la satisfaction des besoins sexuels naturels des hommes (98% des prostitutés dans le monde sont des femmes), la prostitution, depuis la formation de la société de classes, est devenue, sous une forme ou sous une autre, la gardienne de la vertu bourgeoise.
“ILest clair que le problème de l'abolition de la prostitution, le problème de l'assainissement des rapports entre les sexes, c'est le problème de la classe prolétarienne, problème lié de la façon la plus étroite et la plus indissoluble aux conditions du travail et de la production. Si, pour les autres classes et couches de la population, la solution des questions du mariage, et par suite de la prostitution, a surtout un intérêt psychologique et moral, pour le prolétariat, c'est l'une des questions fondamentales de la vie, l’un des éléments déterminants de l'avenir. La lutte contre la prostitution et les formes monstrueuses de la famille actuelle, en d'autres termes la lutte contre les institutions de classe du monde bouroeois contemporain, découle directement de la lutte générale du prolétariat et en constitue une partie intégrante. [...] Non, si effectivement le
mouvement abolitionniste triomphait chez nous, si l'armée des prostituées se mettait à s’accroître plus lentement, les féministes seraient moins que quiconque responsables de ces heureux événements. Ce n'est pas aux résolutions maniérées des féministes que la femme en sera redevable, maïs au parti ouvrier, qui lutte pour le changement des rapports, économiques et sociaux existants. On peut affimer avec certitude que les cadres qui engendrent comme une nécessité la dépendance matérielle de la prostitution seront réduits à chaque nouvelle conquête de la classe ouvrière dans le domaine des rapports économiques et juridiques’.”
Nous le rappelons encore une fois, notre tâche n’est pas de se lancer dans une chasse prohibitionniste contre les “prêtresses du vice” ou de nous demander si vraiment il peut exister un travail sexuel libre et consenti, nous ne sommes évidemment pas indifférents à la souffrance de dizaine de millions de femmes réduites en esclavage à travers le monde, mais la question de la réglementation de la prostitution n'est pas notre problème. C'est le problème de ce monde décadent et, il est évident qu'avec la suppression de la famille bourgeoise et des rapports malsain qu’elle engendre entre hommes et femmes, la prostitution perdra sa raison d’être.
Pour le socialisme, la question féminine et donc de sa place dans la famille, ne constitue qu’un côté de la question sociale générale” .Celane signifie pas que la question féminine est de moindre importance, qu’elle est un problème accessoire, les textes répertoriés dans l’anthologie montre bien que dès le départ, la question féminine a été un sujet du socialisme (en tant que procès de l'espèce, il est aisé d'imaginer qu'il est impensable de laisser de côté la moitié de la population mondiale). Dire que la question féminine ne constitue “qu’un côté de la question sociale en générale” signifie avant tout que cette question ne peut pas être véritablement comprise qu'avec l'application de la méthode du matérialisme historique et que sa solution ne peut se trouver que dans la prise de pouvoir du prolétariat et dans l'édification d’une société socialiste.
La famille est essentielle au capitalisme dans lequel elle assure deux fonctions primordiales : la reproduction de la force de travail et la reproduction idéologique du capitalisme. Néanmoins, cela ne signife pas qu’il n’y a pas eu de famille, et son corollaire d’esclavage des femmes,
avant le capitalisme, c’est d’ailleurs une partie du propos de l'Origine de la famille que d'analyser matériellement les étapes successives de la famille menant à la famille bourgeoise. Ce que nous apprend Engels, c’est certes que le mariage monogamique est nécessaire au capitalisme mais surtout que l’histoire dira que c’est sous le capitalisme que celui-ci aura été broyé.
La thèse matérialisme consiste à affirmer que la subordination des femmes n'est pas de toute éternité, que l’on peut expliquer le basculement (jamais ponctuel mais toujours long et inégal) qui a réduit les femmes en esclaves des hommes, a divisé le travail selon les sexes, a cantonné les femmes aux travaux dégradants. En ce sens, nous nous opposons aux anthropologues réactionnaires qui voit la soumission des femmes comme un “universel culturel éternel” prétextant que les qualités féminines auraient, été dévaluées au profit des qualités masculines. Les recherches récentes en paléoanthropologie montrent bien que la différence physique entre homme et femme n’a pas toujours été si marquée), qu'il est profondément dangereux d'affirmer que le patriarcat a toujours été, s’il est si naturel pourquoi donc chercher à s’en débarrasser ?
Imaginer une société matriarcale liée par les mêmes structures qu’une société patriarcale, avec une femme au sommet de la pyramide au lieu d’un homme est une erreur. La définition du matriarcat pendant le communisme primitif se réfère à une société où l'identification de la progéniture se fait par la mère. Ce passage est commun à toutes les sociétés « primitives ». Si la famille change et se transforme, les relations parentales « s’ossifient », si bien qu’elles peuvent être retrouvées bien plus tard que leur apparition : un écho de la condition de la femme se retrouve dans l'administration domestique...
… “La famille appariée, trop faible par elle-même et trop instable pour rendre nécessaire ou seulement désirable une économie domestique particulière, ne dissout nullement l'économie domestique communiste, héritée des temps antérieurs. Mais l'économie domestique communiste signifie la prédominance des femmes dans la maison tout comme la reconnaissance exclusive de la mère en personne, étant donné qu'il est impossible de connaître avec certitude le véritable père, elle signifie une très haute estime des femmes, c'est-à-dire des mères. C'est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par le siècle des lumières que l’idée selon laquelle la femme, à l'origine de la société, a
été l'esclave de l’homme. (...) L'économie domestique communiste, où les femmes appartiennent pour la plupart, sinon toutes, à une seule et même gens, tandis que les hommes se divisent en gentes différentes, est la base concrète de cette prédominance des femmes universellement répandue dans les temps primitifs, et dont c'est le troisième mérite de Bachofen que d’en avoir fait la découverte. J'ajoute encore que les récits des voyageurs et des missionnaires sur le travail excessif qui incombe aux femmes chez les sauvages et les barbares ne contredisent nullement ce qui précède. La division du travail entre les deux sexes est conditionnée par des raisons tout autres que la position de la femme dans la société. Des peuples chez lesquels les femmes doivent travailler beaucoup plus qu'il ne conviendrait selon nos idées ont souvent pour les femmes beaucoup plus de considération véritable que nos Européens. La « dame » de la civilisation, entourée d’hommages simulés et devenue étrangère à tout travail véritable, a une position sociale de beaucoup inférieure à celle de la femme barbare, qui travaillait dur, qui comptait dans son peuple pour une véritable dame (lady, frowa, Frau : domina), et qui d’ailleurs en était une, de par son caractère.”
F. Engels, L'origine de la famille de la propriété privée et de l'État.
Il est donc clair que si vous recherchez le féminisme à la fin des années 1900 dans une société primitive, il sera difficile de le trouver …
La même méthodologie interprétative des Lumières du 18ème siècle mentionnée par Engels se retrouve parmi les détracteurs du communisme primitif. Le ver bourgeois ne peut pas permettre de concevoir une structure sociale en dehors de lui-même, même si elle est lointaine dans le temps, tout est interprété selon des logiques fondées sur des concepts moraux éternels, idéalistes. À une époque de richesse limitée (biens), propriété collective des “gens” où chaque jour le souci constant est de se nourrir, il parait évident que la société ne peut se structurer que de manière communiste. Ce sont les nouvelles conditions sociales créées par l'élevage et la culture qui jettent les bases du changement social : la communauté s’installe, l'esclavage est né. Le noyau fondateur de l’entreprise devient la famille composée d’un homme et d’une femme, mais l’homme est le propriétaire des outils, du bétail et des esclaves. Le droit de succession lui-même commence à se fissurer et la lignée paternelle prend le dessus avec le passage au droit patriarcal. Le passage au patriarcat marque la défaite historique universelle du sexe féminin. Le même terme famille a été introduit par les Romains pour
caractériser un nouvel organisme social, dont la tête avait sous ses ordres une femme, des enfants et un certain nombre d'esclaves (familia : tous les esclaves appartenant à un homme). Le contrôle démographique pour assurer la croissance de la communauté et l’importance que le travail acquiert sont les forces sociales qui brisent le matriarcat.
Revenons, à notre sainte famille bourgeoise. La désagrégation d’une société commence avant tout au sein de la classe dominante et se manifeste comme dissolution de la morale. Ce qui ne veut pas dire que le procès de dégénérescence se déroule dans les limites du monde des idées. Il se produit ceci, au contraire, que les règles morales, qui présidaient à l’activité pratique, se révèlent insuffisantes parce que l’évolution économique a modifié profondément la réalité sociale. La base de l’organisation sociale bourgeoise est la famille fondée sur le mariage monogamique. Mais cette même organisation vient fragiliser, de façon nécessaire, la famille traditionnelle. Que ce soit d’abord par l'intégration presque complète des femmes dans la production, par la légalisation du divorce entraînant une augmentation du nombre de famille monoparentale (en Europe, la part des familles monoparentales est passée de 14 % à 19 % entre 1996 et 2012, avec 85% de mères célibataires’ ®), la reconnaissance du statut de beaux-parents”, PMA qui, avec l'ouverture de celle-ci aux couples de femmes et aux femmes célibataires, ne peut plus créer l'illusion d’une filiation biologique etc. La famille bourgeoise tremble, s'émiette, ce qu'il reste des tenants de la morale bourgeoise se perdent dans la défense d’un fantasme qui n’est plus en adéquation avec l’évolution de la société.
La structure même de la famille bourgeoise est chancelante maïs aussi sa morale. Morale bourgeoise du XVIII, alors révolutionnaire, qui faisait face à la décadence et la corruption de la noblesse, se proposant restauratrice de la famille. La morale bourgeoise n’a plus rien de révolutionnaire, elle ne peut que s’accrocher aux restes de sa gloire passée. Comme l'Ancien Régime, comme les patriciens romains, elle sombre dans la débauche :
“A un certain, stade de l'évolution de la classe dominante la débauche 5e manifeste. Mais l'expérience historique montre que lorsqu'une telle forme de divertissement des potentats apparaît, la révolution est à la porte. Et cela se comprend : la mode orgiaque s’instaure quand la classe dominante entend
12
sonner son glas-.
Dans les sociétés capitalistes avancées, la débauche est partout augmentation de 56% de la consommation de drogue, obsession concernant la sexualité (publicité, pornographie, divertissement...). Tout cela n'est pas sans cause, mais se produit parce que l’évolution économique et sociale du capitalisme a sapé les fondements de l'institution qui correspondait à la morale sexuelle bourgeoise, le mariage.
La condition nécessaire à la conservation du mariage monogamique est la sujétion des femmes à l'égard des hommes en lien directe avec sa participation dans la production. S'il est impossible pour les femmes de réaliser un travail productif et utile pour la société alors, elles seront nécessairement dépendantes des hommes. En mettant les femmes au travail, le capitalisme a détruit ce rapport de subordination.
“Maintenant, dans la petite bourgeoisie, et même dans la bourgeoisie moyenne, la femme couvre de plus en plus souvent, grâce à son salaire, une partie des besoins domestiques ; la dépendance de la femme à l'égard du mari, de la fille à l'égard du père, s'en trouve détruite à la racine, et l(une après l'autre s'affaiblissent et se rompent les puissantes attaches qui jadis soudaient entre eux les membres de la famille bourgeoise.”
L'introduction de la femme dans la production n’est en rien le fruit d’une décision morale pour l'émancipation des femmes liée au développement de la culture et de la science mais bien une nécessité économique : l'accroissement de la production et de la consommation nécessite toujours plus de main d'œuvre. Les femmes asservies par le travail au même titre que les hommes, ne sont plus en mesure d'élever correctement leurs, ce qui ne peut éviter d’avoir des répercussions sociales. Nous ne prônons pas un retour de la famille dans l’économie domestique, il s’agit simplement de rappeler que comme à l'instar des hommes, elle est esclave du Capital et ne peut donc participer pleinement, humainement, au développement de la société. Pour cette même raison, nous n’affirmons pas non plus que l'entrée de la femme dans le procès de production met fin à la subordination des femmes. Le capitalisme a déterminé une évolution sociale à laquelle ne correspond plus la morale sexuelle existante ; mais il est incapable de substituer de
nouvelles formes matrimoniales aux anciennes.
Dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, lutte des hommes et des femmes, la contribution des femmes a toujours été fondamentale. Les femmes communistes ne se sont jamais enfermées dans un catégorisme stérile et réducteur, l’ouvrière qui se soucie des ouvriers, l'élève des étudiants, les femmes des femmes. Même aujourd’hui, la bourgeoisie célèbre ses héroïnes, les communistes n'ont pas de héros ou d’héroïnes, mais des militants anonymes, qui ont encadré le parti communiste agissant pour la révolution, au sein de ce fleuve karstique, le communisme :
“Pour nous, le communisme n'est pas un état de choses qu'il convient d'établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu'elles existent actuellement.”
K. Marx, Idéologie Allemande
En plus de la collection d’écrits, nous avons décidé d'inclure quelques biographies de femmes qui ont collaboré directement avec Marx et Engels de différentes manières, non pas tant pour célébrer ces personnages, mais pour offrir une vue du contexte dans lequel le socialisme scientifique s'est développé, les problèmes et les contradictions que traverse encore aujourd'hui la question de l'émancipation féminine.
Le Fil Rouge 2021
1 En France, on trouvera notamment la loi n° 2006-340 relative à l'égalité salariale entre les femmes et les hommes a été signée le 23 mars 2006 ou encore la loi no° 2014-873 du 4 août 2014 pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes.
2 Nous reviendrons sur ce point plus loin.
3 L'«invariance » historique du Marxisme, « Programme communiste », N° 53, Octobre 1971. 4 Alexandra Kollontaï, extrait publié dans Oppression de la femme et révolution communiste. 5 Bebel, La femme et le socialisme.
6 Alexandra Kollontaï, Les problèmes de la prostitution. 7 Ibid
8 A celles et ceux qui répandent l’idée nauséabonde d'une nécessité de la prostitution en lien avec la “misère sexuelle” d'une partie de la population, nous rappelons le simple fait déjà énoncé que 98% des prostituées sont des femmes. Ou bien, la satisfaction impérative des besoins sexuels est un problème masculin (négation du désir des femmes) ou bien la libération sexuelle totale de la femme passerait par un recours égal au service de prostitué(e)s (encouragement à l'achat de services sexuels) …
9 August Bebel, La femme et le socialisme. 10 Les données de 2012 sont tirées de l'enquête EU-SILC
11 La loi anglaise permet au beaux-parents de partager l'autorité parentale avec les parents quels que soient le statut juridique et l'orientation sexuelle du couple recomposé ;
+ en Allemagne, au Danemark et aux Pays-Bas, la participation du beau-parent à l'exercice de l'autorité parentale est subordonnée au fait que celle-ci est exercée par un seul des deux parents ;
* en Suisse, le beau-parent est considéré comme un auxiliaire du parent . [Source : Sénat]
12 La dissolution de la morale bourgeoise, « Programme Communiste », n° 13, octobre-décembre 1960 13 En 2017, environ 53,4 millions de personnes dans le monde avaient consommé des opioïdes
l'année précédente, soit 56% de plus que l'estimation de 2016. [Source : Office des Nations Unies contre les Drogues et le Crime]
14 Alexandra Kolontaï, Les bases sociales de la question féminine.
Esclavage des femmes
Propriété privée
On peut dire que cette idée de la communauté des femmes constitue le secret révélé de ce communisme encore très grossier et très irréfléchi. De même que la femme passe du mariage à la prostitution générale”, de même tout le monde de la richesse, c’est-à-dire de l'essence objective de l’homme, passe du rapport du mariage exclusif avec le propriétaire privé à celui de la prostitution universelle avec la communauté. Ce communisme - en niant partout la personnalité de l’homme - n'est précisément que l'expression conséquente de la propriété privée, qui est cette négation. L’envie générale et qui se constitue comme puissance est la forme dissimulée que prend la soif de richesse et sous laquelle elle ne fait que se satisfaire d’une autre manière. L'idée de toute propriété privée en tant que telle est tournée tout au moins contre la propriété privée plus riche, sous forme d'envie et de goût de légalisation, de sorte que ces derniers constituent l'essence de la concurrence. Le communisme grossier n'est que l'achèvement de cette envie et de ce nivellement en partant de la représentation d’un minimum. Il a une mesure précise, limitée. À quel point cette abolition de la propriété privée est peu une appropriation réelle, la preuve en est précisément faite par la négation abstraite de tout le monde de la culture et de la civilisation, par le retour à la simplicité contraire à la nature de l’homme pauvre et sans besoin, qui non seulement n’a pas dépassé le stade de la propriété privée, mais qui n'y est même pas encore parvenu.
Manuscrits de 1844, Marx Homme et Femme
Dans le rapport à l’égard de la femme, proie et servante de la volupté collective, s'exprime l’infinie dégradation dans laquelle l’homme existe pour soi-même, car le secret de ce rapport trouve son expression non- équivoque, décisive, manifeste, dévoilée dans le rapport de l’homme à la femme et dans la manière dont est saisi le rapport générique naturel et immédiat. Le rapport immédiat, naturel, nécessaire de l’homme à
l’homme est le rapport de l’homme à la femme. Dans ce rapport générique naturel, le rapport de l’homme à la nature est immédiatement son rapport à l’homme, de même que le rapport à l’homme est directement son rapport à la nature, sa propre détermination naturelle. Dans ce rapport apparaît donc de façon sensible, réduite à un fait concret la mesure dans laquelle, pour l’homme, l'essence humaine est devenue la nature, ou celle dans laquelle la nature est devenue l'essence humaine de l’homme. En partant de ce rapport, on peut donc juger tout le niveau de culture de l’homme. Du caractère de ce rapport résulte la mesure dans laquelle l’homme est devenu pour lui-même être générique, homme, et s’est saisi comme tel ; le rapport de l’homme à la femme est le rapport le plus naturel de l’homme à l’homme. En celui-ci apparaît donc dans quelle mesure le comportement naturel de l’homme est devenu humain ou dans quelle mesure l'essence humaine est devenue pour lui l'essence naturelle, dans quelle mesure sa nature humaine est devenue pour lui la nature. Dans ce rapport apparaît aussi dans quelle mesure le besoin de l’homme est devenu un besoin humain, donc dans quelle mesure l’homme autre en tant qu'homme est devenu pour lui un besoin, dans quelle mesure, dans son existence la plus individuelle, il est en même temps un être social.
Manuscrits de 1844, Marx Colonialisme
Le sort des indigènes était naturellement le plus affreux dans les plantations destinées au seul commerce d'exportation, telles que les Indes occidentales, et dans les pays riches et populeux, tels que les Indes orientales et le Mexique, tombés entre les mains d’aventuriers européens, âpres à la curée. Cependant, même dans, les colonies proprement dites, le caractère chrétien de l'accumulation primitive ne se démentait point. Les austères intrigants du protestantisme, les puritains, allouèrent en 1703, par décret de leur assemblée, une prime de 40 livres sterling par scalp d’Indien et autant par chaque Peau-Rouge fait prisonnier; en 1720, une prime de 100 livres sterling; en 1744, Massachusetts-Bay ayant déclaré rebelle une certaine tribu, des primes suivantes furent offertes : 100 livres sterling par scalp d’individu mâle de douze ans et plus, 105 livres sterling par prisonnier mâle, 55 livres
sterling par femme ou enfant pris, et 50 livres sterling pour leurs scalps ! Trente ans après, les atrocités du régime colonial retombèrent sur les descendants de ces pieux pèlerins (pilgrim fathers), devenus à leur tour des rebelles. Les limiers dressés à la chasse des colons en révolte et les Indiens payés pour livrer leurs scalps furent proclamés par le Parlement « des moyens que Dieu et la nature avaient mis entre ses mains ».
Le régime colonial donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopoles et de privilèges et servant de puissants leviers à la concentration des capitaux. Il assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital. La vraie initiatrice du régime colonial, la Hollande, avait déjà, en 1648, atteint l'apogée de sa grandeur. Elle était en possession presque exclusive du commerce des Indes orientales et des communications entre le sud-ouest et le nord-est de l’Europe. Ses pêcheries, sa marine, ses manufactures dépassaient celles des autres pays. Les capitaux de la République étaient peut-être plus importants que tous ceux du reste de l’Europe pris ensemble.
De nos jours, la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l'époque manufacturière proprement dite, c’est la suprématie commerciale qui donne la suprématie industrielle. De là le rôle prépondérant que joua alors le régime colonial. Il fut « le dieu étranger » qui se place sur l'autel, à côté des vieilles idoles de l’Europe ; un beau jour il pousse du coude ses camarades, et patatras ! voilà toutes les idoles à bas!
Le Capital, 1867, K.Marx Maîtres et esclaves
L'accroissement de la production dans toutes les branches - élevage du bétail, agriculture, artisanat domestique - donna à la force de travail humaine la capacité de produire plus qu'il ne lui fallait pour sa subsistance. Elle accrut en même temps la somme quotidienne de travail
qui incombait à chaque membre de la gens, de la communauté domestique ou de la famille conjugale. Il devint souhaitable de recourir à de nouvelles forces de travail. La guerre les fournit : les prisonniers de guerre furent transformés en esclaves. En accroissant la productivité du travail, donc la richesse, et en élargissant le champ de la production, la première grande division sociale du travail, dans les conditions historiques données, entraîna nécessairement l'esclavage. De la première grande division sociale du travail naquit la première grande division de la société en deux classes : maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités. Quand et comment les troupeaux passèrent-ils de la propriété commune de la tribu ou de la gens à la propriété des chefs de famille individuels ? Nous n'en savons rien jusqu'à présent. Mais, pour l'essentiel, cela doit s'être produit à ce stade. Avec les troupeaux et les autres richesses nouvelles, la famille subit alors une révolution. Gagner la subsistance avait toujours été l'affaire de l’homme ; c’est lui qui produisait les moyens nécessaires à cet effet et qui en avait la propriété. Les troupeaux constituaient les nouveaux moyens de gain ; Ç'avait été l'ouvrage de l’homme que de les apprivoiser d’abord, de les garder ensuite. Aussi le bétail lui appartenait-il, tout comme les marchandises et les -esclaves troqués contre du bétail. Tout le bénéfice que procurait maintenant la production revenait à l’homme ; la femme en profitait, elle aussi, mais elle n'avait point de part à la propriété. Le « sauvage » guerrier et chasseur s'était contenté de la seconde place à la maison, après la femme ; le pâtre « aux mœurs plus paisibles », se prévalant de sa richesse, se poussa au premier rang et rejeta la femme au second. Et elle ne pouvait pas se plaindre. La division du travail dans la famille avait réglé le partage de la propriété entre l’homme et la femme ; il était resté le même et, pourtant, il renversait maintenant Îles rapports domestiques antérieurs uniquement parce qu’en dehors de la famille la division du travail s’était modifiée. La même cause qui avait assuré à la femme sa suprématie antérieure dans la maison : le fait qu’elle s’adonnait exclusivement aux travaux domestiques, cette même cause assurait maintenant dans la maison la suprématie de l’homme: les travaux ménagers de la femme ne comptaient plus, maintenant, à côté du travail productif de l’homme; celui-ci était tout; ceux-là n'étaient qu’un appoint négligeable. Ici déjà, il apparaît que l'émancipation de la femme, son égalité de condition avec l’homme est et demeure impossible tant que la femme restera exclue du
travail social productif et qu’elle devra se borner au travail privé domestique. Pour que l'émancipation de la femme devienne réalisable, il faut d’abord que la femme puisse participer à la production sur une large échelle sociale et que le travail domestique ne l’occupe plus que dans une mesure insignifiante. Et cela n’est devenu possible qu'avec la grande industrie moderne qui non seulement admet sur une grande échelle le travail des femmes, mais aussi le requiert formellement et tend de plus en plus à faire du travail domestique privé une industrie publique.
L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, F. Engels La femme barbare
L'économie domestique communiste, où les femmes appartiennent pour la plupart, sinon toutes, à une seule et même gens, tandis que les hommes se divisent en gentes différentes, est la base concrète de cette prédominance des femmes universellement répandue dans les temps primitifs, et dont c’est le troisième mérite de Bachofen que d’en avoir fait la découverte. J'ajoute encore que les récits des voyageurs et des missionnaires sur le travail excessif qui incombe aux femmes chez les sauvages et les barbares ne contredisent nullement ce qui précède. La division du travail entre les deux sexes est conditionnée par des raisons tout autres que la position de la femme dans la société. Des peuples chez lesquels les femmes doivent travailler beaucoup plus qu'il ne conviendrait selon nos idées ont souvent pour les femmes beaucoup plus de considération véritable que nos Européens. La « dame » de la civilisation, entourée d’hommages simulés et devenue étrangère à tout travail véritable, a une position sociale de beaucoup inférieure à celle de la femme barbare, qui travaillait dur, qui comptait dans son peuple pour une véritable dame (lady, frowa, Frau : domina), et qui d’ailleurs en était une, de par son caractère.
L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, F. Engels Civilisation Le stade de la production marchande avec lequel commence la civilisation est caractérisé, au point de vue économique, par
l'introduction : 1. De la monnaie métallique et, avec elle, du capital- argent, de l'intérêt et de l’usure ; 2. Des marchands, en tant que classe
médiatrice entre les producteurs ; 3. De la propriété foncière privée et de l’'hypothèque et 4. Du travail des esclaves comme forme dominante de la production. La forme de famille correspondant à la civilisation et qui s’instaure définitivement avec elle est la monogamie, la suprématie de l’homme sur la femme et la famille conjugale comme unité économique de la société. Le compendium de la société civilisée est l'État qui, dans toutes les périodes typiques, est exclusivement l’État de la classe dominante et qui reste essentiellement, dans tous les cas, une machine destinée à maintenir dans la sujétion la classe opprimée, exploitée. Sont également caractéristiques pour la civilisation : d’une part, la consolidation de l'opposition entre la ville et la campagne, comme base de toute la division sociale du travail ; d'autre part, l'introduction des testaments, en vertu desquels le propriétaire peut disposer de ses biens, même au-delà de la mort. Cette institution, qui est contraire à l’antique organisation gentilice, était inconnue à Athènes jusqu'à l'époque de Solon ; elle fut introduite à Rome de bonne heure, mais nous ne savons pas à quelle époque ; chez les Allemands, ce sont les prêtres qui l'ont introduite, afin que le brave Allemand puisse aisément léguer à l'Église son héritage.
L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, F. Engels Tribu et mariage
Le développement de la famille dans l’histoire primitive consiste donc dans le rétrécissement incessant du cercle qui, à l’origine, comprenait la tribu tout entière, et au sein duquel règne la communauté conjugale entre les deux sexes.
Par l'exclusion progressive des parents, d’abord les plus proches, puis des parents de plus en plus éloignés, et finalement même des parents par alliance, toute espèce de mariage par groupe devient pratiquement impossible, et il ne reste enfin que le seul couple, uni provisoirement par des liens encore fort lâches ; c’est la molécule dont la désagrégation met fin à tout mariage. Il ressort déjà de ce qui précède combien l’amour sexuel individuel, au sens actuel du terme, a peu de chose à voir avec l'établissement du mariage conjugal. Ceci est encore plus fortement prouvé par la pratique de tous les peuples qui se trouvent à ce stade. Tandis que, dans les formes antérieures de la famille, les hommes ne
risquaient jamais de manquer de femmes et qu’au contraire ils en avaient plus que suffisamment, les femmes devinrent alors rares et recherchées. C'est pourquoi, à partir du mariage apparié, commencent le rapt et l'achat des femmes - symptômes largement répandus, mais rien de plus que les symptômes d’un changement survenu et beaucoup plus profond ; de ces symptômes, simples méthodes pour se procurer des femmes, Mac Lennan, le pédant Écossais, créa la fiction de classes de famille particulières : le « mariage par rapt » et le « mariage par achat ». D'autre part, chez les Indiens d'Amérique et autres tribus (au même degré de développement), la conclusion du mariage n'est pas l'affaire des intéressés, qui souvent ne sont pas consultés du tout, mais l'affaire de leurs mères. Souvent, deux êtres complètement inconnus l’un à l’autre sont ainsi fiancés et n'ont connaissance du marché conclu que lorsque le temps du mariage approche.
Avant les noces, le fiancé fait aux parents gentilices de la fiancée (c’est-à- dire à ses parents du côté maternel, et non à son père ou aux parents de celui-ci) des cadeaux qui sont considérés comme le prix d’achat pour la jeune fille qu'on lui a cédée. Le mariage peut être dissous au gré de chacun des deux conjoints : mais peu à peu, dans de nombreuses tribus, par exemple chez les Iroquois, s’est formée une opinion publique hostile à ces séparations ; en cas de désaccords, les parents gentilices des deux parties s’entremettent, et c'est seulement au cas où cette intervention échoue que s'effectue la séparation, dans laquelle les enfants restent à la femme et après laquelle chacun des conjoints est libre de se remarier.
La famille appariée, trop faible par elle-même et trop instable pour rendre nécessaire ou seulement désirable une économie domestique particulière, ne dissout nullement l’économie domestique communiste, héritée des temps antérieurs. Mais l’économie domestique communiste signifie la prédominance des femmes dans la maison, tout comme la reconnaissance exclusive de la mère en personne, étant donné qu'il est impossible de connaître avec certitude le véritable père, elle signifie une très haute estime des femmes, c’est-à-dire des mères. C’est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par le siècle des lumières que l’idée selon laquelle la femme, à l’origine de la société, a été l’esclave de l’homme. Chez tous les sauvages et tous les barbares du stade inférieur et du stade moyen, et même en partie chez ceux du stade supérieur, la
femme a une situation non seulement libre, mais fort considérée. Ce qu'elle est encore au stade du mariage apparié, Arthur Wright peut nous l'apprendre, lui qui fut pendant de longues années missionnaire chez les Iroquois Senecas :
« En ce qui concerne leurs familles, à l’époque où elles habitaient encore les anciennes longues maisons (économies domestiques communistes de plusieurs familles), … il y régnait toujours un clan (une gens), si bien que les femmes prenaient leurs maris dans les autres clans (gentes) … Ordinairement, la partie féminine gouvernait la maison; les provisions étaient communes; mais malheur au pauvre mari ou au pauvre amant, trop paresseux ou trop maladroit pour apporter sa part à l’approvisionnement commun. Quel que fût le nombre de ses enfants ou quelle que fût sa propriété personnelle dans la maison, il pouvait à chaque instant s'attendre à recevoir l’ordre de faire son paquet et de décamper. Et il ne fallait pas qu’il tentât de résister à cet ordre ; la maison lui était rendue intenable, il ne lui restait plus qu’à retourner dans son propre clan (gens), ou encore, ce qui arrivait le plus souvent, à rechercher un nouveau mariage dans un autre clan. Les femmes étaient la grande puissance dans les clans (gentes) aussi bien que partout ailleurs. A l’occasion, elles n’hésitaient pas à destituer un chef et à le dégrader au rang de simple guerrier. »
L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, F. Engels Succession de la division sociale dans la préhistoire
Ici, la domestication des animaux et l'élevage des troupeaux avaient développé une source de richesse insoupçonnée jusque-là et créé des rapports sociaux tout à fait nouveaux. Jusqu'au stade inférieur de la barbarie, la richesse fixe avait consisté presque uniquement dans la maison, les vêtements, de grossiers bijoux et les instruments nécessaires à l'acquisition et à la préparation de la nourriture : barque, armes, ustensiles de ménage des plus rudimentaires. Quant à la nourriture, il fallait chaque jour la conquérir à nouveau. Désormais, les peuples pasteurs gagnaient du terrain: les Aryens, dans le Pendjab et la vallée du Gange aux Indes, aussi bien que dans les steppes encore plus abondamment arrosées de l’Oxus et de l’Iaxarte, les Sémites, sur les rives de l’Euphrate et du Tigre; avec leurs troupeaux de chevaux, de chameaux,
d’ânes, de bœufs, de moutons, de chèvres et de porcs, ils avaient acquis une propriété qui ne demandait qu’une surveillance et les soins les plus élémentaires pour se reproduire en nombre toujours croissant et pour fournir la nourriture la plus abondante en lait et en viande. Tous les moyens antérieurs pour se procurer des aliments passèrent à l’arrière- plan ; la chasse, cessant d’être une nécessité, devint alors un luxe. À qui donc appartenait cette richesse nouvelle ? À l’origine, elle appartenait sans aucun doute à la gens. Mais de bonne heure déjà la propriété privée des troupeaux a dû se développer. Il est difficile de dire si l’auteur de ce qu'on appelle le premier Livre de Moïse considérait le patriarche Abraham comme propriétaire de ses troupeaux en vertu de son droit propre [comme chef d’une communauté familiale], ou en vertu de sa qualité de chef effectivement héréditaire d’une gens. Ce qui est bien certain, c'est que nous ne devons pas nous le représenter comme propriétaire au sens moderne. Et ce qui est aussi certain, c’est qu’au seuil de l’histoire pour laquelle nous possédons des documents, nous trouvons que les troupeaux étaient déjà partout [propriété particulière des chefs de famille], au même titre que les produits de l’art barbare : ustensiles de métal, articles de luxe, au même titre enfin que le bétail humain : les esclaves. Car l'esclavage aussi était inventé, dès ce moment- là. Pour le barbare du stade inférieur, l’esclave était sans valeur. Aussi les Indiens américains procédaient-ils avec leurs ennemis vaincus tout autrement qu'on ne fit à un stade supérieur. On tuait les hommes, ou bien on les adoptait comme frères dans la tribu des vainqueurs ; on épousait les femmes, ou bien on les adoptait, elles aussi, avec leurs enfants survivants. À ce stade, la force de travail humaine ne fournit pas encore d’excédent appréciable sur ses frais d'entretien. Il en fut tout autrement avec l'introduction de l'élevage, du travail des métaux, du tissage et, enfin, de l’agriculture. Les femmes, qu’il était si facile autrefois de se procurer, avaient pris une valeur d'échange et étaient achetées ; il en fut de même des forces de travail, surtout à partir du moment où les troupeaux devinrent définitivement propriété [familiale]. La famille ne se multipliait pas aussi vite que le bétail. On avait besoin d’un plus grand nombre de gens pour surveiller les troupeaux ; - on pouvait utiliser à cette fin le prisonnier de guerre ennemi qui, de surcroît, pouvait faire souche tout comme le bétail lui-même. Une fois qu’elles furent passées dans la propriété privée [des familles] et qu’elles s’y furent rapidement
accrues, de pareilles richesses portèrent un coup très rude à la société basée sur le mariage apparié et sur la gens [à droit maternel]. Le mariage apparié avait introduit dans la famille un élément nouveau. A côté de la vraie mère, il avait placé le vrai père, le père attesté, et vraisemblablement beaucoup plus authentique que bien des « pères » de nos jours. D’après la division du travail en vigueur dans la famille à cette époque, il incombait à l’homme de procurer la nourriture et les instruments de travail nécessaires à cet effet ; par suite, il était donc propriétaire de ces instruments de travail ; il les emportait, en cas de séparation, tandis que la femme gardait les objets de ménage. Selon la coutume en vigueur dans cette société, l’homme était donc également propriétaire de la nouvelle source d'alimentation, le bétail, et plus tard du nouveau moyen de travail, les esclaves. Mais, selon la coutume de cette même société, ses enfants ne pouvaient pas hériter de lui. Voici ce qu’il en était : Selon le droit maternel, c’est-à-dire tant que la filiation ne fut comptée qu’en ligne féminine, et selon la coutume héréditaire primitive de la gens, les parents gentilices héritaient au début de leurs proches gentilices décédés. La fortune devait rester dans la gens. Étant donné l’infime valeur des objets à léguer, il se peut que, dans la pratique, cet héritage soit passé depuis toujours aux plus proches parents gentilices, c’est-à-dire aux [consanguins] du côté maternel. Or les enfants du défunt n'appartenaient pas à sa gens, mais à celle de leur mère ; ils héritaient de leur mère [au début] avec les autres [consanguins] de celle-ci, et plus tard peut-être en première ligne ; mais ils ne pouvaient pas hériter de leur père, parce qu'ils n’appartenaient pas à la gens de celui-ci, dans laquelle devait rester sa fortune. A la mort du propriétaire des troupeaux, ceux-ci seraient donc passés d’abord à ses frères et sœurs et aux enfants de ses sœurs, ou aux descendants des sœurs de sa mère. Mais ses propres enfants étaient déshérités. Donc, au fur et à mesure que les richesses s’accroissaient, d’une part elles donnaient dans la famille une situation plus importante à l’homme qu’à la femme, et, d'autre part, elles engendraient la tendance à utiliser cette situation affermie pour renverser au profit des enfants l’ordre de succession traditionnel. Mais cela n’était pas possible, tant que restait en vigueur la filiation selon le droit maternel. C’est donc celle-ci qu’il fallait renverser tout d’abord, et elle fut renversée. Ce ne fut pas aussi difficile qu’il nous semblerait aujourd’hui. Car cette révolution - une des plus radicales qu’ait jamais
connues l'humanité - n'eut pas besoin de toucher à un seul des membres vivants d’une gens. Tous les membres de la gens purent rester ce qu'ils étaient auparavant. Il suffisait de décider qu’à l'avenir les descendants des membres masculins resteraient dans la gens, et que les descendants des membres féminins en seraient exclus et passeraient dans la gens de leur père. Ainsi, la filiation en ligne féminine et le droit d’héritage maternel étaient abolis, la ligne de filiation masculine et le droit d’héritage paternel étaient instaurés. Nous ne savons ni à quelle époque, ni de quelle façon cette révolution s’est accomplie chez les peuples civilisés. Elle appartient entièrement à la période préhistorique. Quant au fait mime qu'elle a été réalisée, les nombreux vestiges de droit maternel recueillis notamment par Bachofen le prouvent surabondamment ; nous voyons avec quelle facilité elle s'effectue, en l’observant dans toute une série de tribus indiennes où elle ne s’est accomplie que récemment ou s'accomplit encore de nos jours, tant sous l'influence d’une richesse accrue et de changements dans le mode d'existence (migration de la forêt dans la prairie) que par l’action morale de Îla civilisation et des missionnaires. Six tribus du Missouri sur huit ont une filiation et un ordre de succession en ligne masculine, mais les deux autres ont encore une filiation et un ordre de succession en ligne féminine. Chez les Shawnes, les Miamies et les Delawares s’est implantée la coutume de faire passer les enfants dans la gens paternelle en leur donnant un nom gentilice qui appartient à celle-ci, afin qu’ils puissent hériter de leur père.
« Casuistique innée qui pousse l’homme à changer les choses en changeant leur nom et à trouver le biais qui permette, en restant dans la tradition, de rompre la tradition, quand un intérêt direct donnait l'impulsion suffisante ! » (Marx).
Il en résulta un brouillamini inextricable, auquel on ne put remédier, et auquel on ne remédia, en partie, que par le passage au droit paternel. « Ceci parait, somme toute, la transition la plus naturelle. » (Marx) [Quant à ce que peuvent nous dire les spécialistes de droit, comparé sur la façon dont cette transition s’accomplit chez les peuples civilisés du vieux monde, - et à la vérité, cela se réduit à des hypothèses -, voir M. KOVALEVSKI : Tableau des origines et de l’évolution de la famille et de la Propriété, Stockholm, 1890. Le renversement du droit maternel fut la grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut
l’homme qui prit en main le gouvernail ; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de reproduction. Cette condition avilie de la femme, telle qu’elle apparaît notamment chez les Grecs de l’époque héroïque, et plus encore de l'époque classique, on la farde graduellement, on la pare de faux semblants, on la revêt parfois de formes adoucies ; mais elle n’est point du tout supprimée.
L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, FEngels L'effet de la monogamie
Ainsi qu'il a été montré précédemment, elle naît de la famille appariée, à l'époque qui forme la limite entre les stades moyen et supérieur de la barbarie ; sa victoire définitive est une des marques de la civilisation commençante. Elle est fondée sur la domination de l’homme, avec le but exprès de procréer des enfants d’une paternité incontestée, et cette paternité est exigée parce que ces enfants entreront un jour en possession de la fortune paternelle, en qualité d’héritiers directs. Elle se distingue du mariage apparié par une solidité beaucoup plus grande du lien conjugal, qui ne peut plus être dénoué au gré des deux parties. En règle générale, c'est maintenant l’homme qui peut seul dénouer le lien et répudier sa femme. Le droit d’infidélité conjugale lui reste d’ailleurs garanti jusqu'à présent, du moins par la coutume (le Code Napoléon le concède expressément à l’homme, pourvu quil n'amène pas sa concubine au domicile conjugal) et ce droit s'exerce toujours davantage, à mesure que le développement social va s’élevant ; si la femme se souvient de l'antique pratique sexuelle et veut la restaurer, elle est punie plus sévèrement qu'à toute autre période antérieure. La nouvelle forme de famille nous apparaît chez les Grecs dans toute sa rigueur.
Comme l’a noté Marx, le rôle des déesses dans la mythologie figure une époque plus ancienne, où les femmes avaient encore une situation plus libre, plus estimée ; mais à l’époque héroïque, nous trouvons la femme [déjà avilie par la prédominance de l’homme et la concurrence des esclaves. Qu'on lise plutôt, dans L'Odyssée, comme Télémaque tance sa mère et lui impose silence. Dans Homère, les jeunes femmes capturées sont livrées au bon caprice sensuel des vainqueurs ; chacun à leur tour, dans l’ordre hiérarchique, les chefs choisissent les plus belles; on sait que
toute l’Iliade oravite autour d’une querelle entre Achille et Agamemnon, à propos d’une de ces esclaves. Pour chaque héros homérique de quelque importance, on mentionne la jeune captive avec qui il partage sa tente et son lit. Le vainqueur emmène ces jeunes filles au pays et à la maison conjugale : c'est ainsi que, dans Eschyle, Agamemnon emmène Cassandre; les fils nés de ces esclaves reçoivent une petite part de l'héritage paternel et sont considérés comme des hommes libres; ainsi Teucer, fils illégitime de Télamon, a le droit de porter le nom de son père. On estime que la femme légitime doit supporter tout cela, mais qu’elle doit observer elle-même strictement la chasteté et la fidélité conjugale. La femme grecque de l’époque héroïque est plus respectée, il est vrai, que celle de la période civilisée ; mais en définitive elle n’est pour l’homme que la mère de ses héritiers légitimes, la gouvernante suprême de la maison et la surveillante des femmes esclaves dont il peut faire et fait à son gré ses concubines. L'existence de l'esclavage à côté de la monogamie, la présence de belles et jeunes esclaves qui appartiennent à l’homme corps et âme, voilà ce qui imprime dès le début à la monogamie son caractère spécifique : celui de n’être monogamie que Pour la femme seulement, et non pour l’homme. Ce caractère, elle le garde encore de nos jours. Pour les Grecs d'époque plus tardive, il convient de distinguer entre Doriens et loniens. Les premiers, dont l'exemple classique est Sparte, ont encore, à bien des égards, des rapports matrimoniaux de caractère plus primitif que ne les dépeint Homère lui-même. A Sparte règne le mariage apparié, modifié selon les idées spartiates sur l'État, et qui présente encore bien des réminiscences du mariage par groupe. Les mariages sans enfants sont dissous ; le roi Anaxandfridas (vers 650 avant notre ère) adjoignit une seconde femme à son épouse stérile et entretint deux ménages ; à la même époque, le roi Ariston, ayant deux femmes stériles, en prit une troisième, mais répudia par contre l’une des deux premières. D'autre part, plusieurs frères pouvaient avoir une femme commune ; l’ami, à qui la femme de son ami plaisait davantage, pouvait la partager avec lui ; et l’on jugeait convenable de mettre sa femme à la disposition d’un vigoureux « étalon » (comme dirait Bismarck), même si celui-ci ne comptait pas au nombre des citoyens.
Un passage de Plutarque, où l’on voit une Spartiate renvoyer à son mari le soupirant qui la poursuite de ses propositions, semble indiquer (d’après Schônmann) qu'une liberté encore plus grande aurait régné
dans les mœurs. Aussi l’adultère véritable, l’infidélité de la femme à l'insu de son mari, était-il chose inouïe. D'autre part, l'esclavage domestique était inconnu à Sparte, du moins à la meilleure époque ; les serfs ilotes logeaient à part, dans les domaines; la tentation de s’en prendre à leurs femmes était donc moindre pour les Spartiates . Il résultait nécessairement de toutes ces circonstances que les femmes de Sparte avaient une situation beaucoup plus respectée que chez les autres Grecs. Les femmes spartiates et l'élite des hétaïres athéniennes sont les seules femmes grecques dont les Anciens parlent avec respect et dont ils prennent la peine de consigner les propos. Il en va tout autrement chez les Ioniens, pour lesquels Athènes fournit un cas typique. Les jeunes filles apprenaient seulement à filer tisser et coudre, tout au plus à lire et à écrire un peu. Elles étaient pour ainsi dire cloîtrées et ne fréquentaient que d’autres femmes. Le gynécée était une partie distincte de la maison, à l'étage supérieur ou donnant sur le derrière ; des hommes, et surtout des étrangers, n’y avaient pas facilement accès; les femmes s’y retiraient, lors de visites masculines. Elles ne sortaient pas sans être accompagnées d’une esclave ; à la maison, elles étaient placées sous une surveillance effective; Aristophane parle des molosses qui servaient à effrayer les amants, et dans les villes asiatiques, à tout le moins, on avait, pour surveiller les femmes, des eunuques qu’au temps d’Hérodote on fabriquait déjà à Chio pour en faire le commerce et qui, selon Wachsmuth, n'étaient pas seulement achetés par les Barbares . Dans Euripide, la femme est qualifiée d’oikourema, « objet pour l'entretien du ménage » (le mot est neutre) et, mis à part le soin de procréer des enfants, elle n’était pour l’Athénien que la servante principale. l'homme avait ses exercices gymniques, ses débats publics dont la femme était exclue. De plus, il avait souvent aussi des femmes esclaves à sa disposition et, à l’apogée d'Athènes, une prostitution fort étendue et à tout le moins favorisée par l'État. Ce fut précisément sur la base de cette prostitution que se développèrent les seuls caractères de femmes grecques qui, par l'esprit et l'éducation du goût artistique, dominaient d'aussi haut le niveau général du monde féminin antique que les femmes spartiates le dominaient par le caractère. Mais si, pour devenir femme, il fallait d'abord se faire hétaïre, c’est bien la plus sévère condamnation de la famille athénienne. Cette famille athénienne devint, au cours des temps, le type sur lequel non seulement le reste des Ioniens, mais aussi,
et de plus en plus, tous les Grecs du continent et des colonies modelèrent leurs rapports domestiques. Malgré la séquestration et la surveillance, les Grecques trouvaient tout de même assez souvent l'occasion de duper leurs maris. Ceux-ci, qui auraient rougi de montrer de l'amour pour leurs femmes, s’'amusaient à toutes sortes d’intrigues amoureuses avec les hétaïres ; mais l’avilissement des femmes eut sa revanche dans celui des hommes et les avilit jusqu’à les faire tomber dans la pratique répugnante de la pédérastie et se déshonorer eux-mêmes en déshonorant leurs dieux par le mythe de Ganymède. Telle fut l’origine de la monogamie, pour autant que nous la puissions étudier chez le peuple le plus civilisé et le plus développé de l'Antiquité. Elle ne fut aucunement je fruit de l’amour sexuel individuel, avec lequel elle n'avait absolument rien à voir, puisque les mariages restèrent, comme par le passé, des mariages de convenance. Ce fut la première forme de famille basée non sur des conditions naturelles, mais sur des conditions économiques à savoir : la victoire de la propriété privée sur la propriété commune primitive et spontanée]. Souveraineté de l’homme dans la famille et procréation d'enfants qui ne pussent être que de lui et qui étaient destinés à hériter de sa fortune, -tels étaient, proclamés sans détours par les Grecs, les buts exclusifs du mariage conjugal. Au reste, ce mariage leur était un fardeau, un devoir envers les dieux, l’État et leurs propres ancêtres, devoir qu'il leur fallait bien accomplir. [A Athènes, la loi n'imposait pas seulement le mariage, mais aussi l’accomplissement par le mari d’un minimum de ce qu’on appelle les devoirs conjugaux.] Le mariage conjugal n'entre donc point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire : il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Dans un vieux manuscrit inédit, composé par Marx et moi-même en 1846, je trouve ces lignes : « La première division du travail est celle entre l’homme et la femme pour la procréation. » Et je puis ajouter maintenant : La première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l'oppression du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal fut un grand progrès historique, mais en même temps
il ouvre, à côté de l'esclavage et de la propriété privée, cette époque qui se prolonge jusqu’à nos jours et dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres. Le mariage conjugal est la forme-cellule de la société civilisée, forme sur laquelle nous pouvons déjà étudier la nature des antagonismes et des contradictions qui s'y développent pleinement. L'ancienne liberté relative des relations sexuelles ne disparut point du tout avec le triomphe du mariage apparié, ni même du mariage conjugal. « L'ancien système matrimonial, ramené à des limites plus étroites par l'extinction graduelle des groupes punaluens, servait encore de milieu à la famille en voie de développement et s’agrippa à elle jusqu'à l’époque de la civilisation naissante … Il disparut finalement dans la forme nouvelle de l’hétaïrisme, qui s'attache à l’humanité jusque dans sa période de civilisation, comme une ténébreuse ombre portée qui pèse sur la famille. » Sous le nom d’hétaïrisme, Morgan entend les relations extraconjugales des hommes avec des femmes non mariées, en marge du mariage conjugal, relations florissantes, comme on sait, sous leurs formes les plus variées pendant toute la période de civilisation, et qui tournent de plus en plus à la prostitution ouverte. Cet [hétaïrisme descend directement du mariage par groupe, de l'abandon de leur corps par lequel les femmes s’acquéraient le droit à la chasteté. Se donner pour de l'argent fut tout d’abord un acte religieux; il se déroulait dans le temple de la déesse de l'Amour et à l’origine l’argent était versé au trésor du temple. Les hiérodules d’Anaïtis en Arménie, d’Aphrodite à Corinthe, tout comme les danseuses sacrées attachées aux temples de l’Inde et qu'on appelle bayadères (ce mot est une corruption du portugais bailadeira, danseuse) furent les premières prostituées. Cet abandon de leur corps, qui fut à l’origine un devoir pour toutes les femmes, fut plus tard exercé par les prêtresses seules en remplacement de toutes les autres femmes. Chez d’autres peuples, l’hétaïrisme dérive de la liberté sexuelle accordée aux filles avant le mariage ; - c'est donc, là encore, un vestige du mariage par groupe, qui nous est seulement parvenu par une autre voie. Dès qu'apparaît l'inégalité des biens matériels, c’est-à-dire dès le stade supérieur de la barbarie, le salariat apparaît sporadiquement à côté du travail servile et, en même temps, comme son corrélatif nécessaire, la prostitution professionnelle des femmes libres à côté de l'abandon
obligatoire de son corps par la femme esclave. Ainsi, l'héritage que le mariage par groupe a légué à la civilisation est à double face, comme tout ce que crée la civilisation est à double face, équivoque, à double tranchant, contradictoire : ici la monogamie, là l’hétaïrisme, y compris sa forme extrême, la prostitution. L’hétaïrisme est une institution sociale tout comme une autre ; il maintient l'antique liberté sexuelle … en faveur des hommes. Non seulement toléré en fait, mais allégrement pratiqué, surtout par les classes dirigeantes, il est condamné en paroles. En réalité cependant, cette réprobation n'atteint aucunement les partenaires masculins, mais seulement les femmes ; on met celles-ci au ban de la société, on les repousse, afin de proclamer ainsi, une fois encore, comme loi fondamentale de la société, la suprématie inconditionnelle de l’homme sur le sexe féminin. [Mais par-là se développe, dans la monogamie elle-même, une seconde antinomie. A côté du mari, qui agrémente son existence grâce à l’hétaïrisme, il y a l'épouse délaissée.] Et l'on ne peut avoir l’un des termes de l’antinomie sans l’autre, non plus qu'on ne peut avoir encore dans sa main une pomme entière, après en avoir mangé la moitié. Il semble néanmoins que telle ait été l'opinion des hommes jusqu’à ce que les femmes leur eussent ouvert les yeux. Avec le mariage conjugal apparaissent constamment deux personnages sociaux caractéristiques, qui étaient inconnus jusqu'alors : l’amant régulier de la femme et le cocu. Les hommes avaient remporté la victoire sur les femmes, mais les vaincues se chargèrent généreusement de couronner leurs vainqueurs. À côté du mariage conjugal et de l’hétaïrisme, l’adultère devint une institution sociale inéluctable, - proscrite, sévèrement punie, mais impossible à supprimer. La certitude de la paternité reposa, comme par le passé, tout au plus sur une conviction morale ; et pour résoudre l’insoluble contradiction, le Code Napoléon décréta : « Art. 312. L'enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. Tel est l’ultime résultat de trois mille ans de mariage conjugal. Dans la famille conjugale, - dans les cas qui gardent l'empreinte de son origine historique et font clairement apparaître le conflit entre l’homme et la femme tel qu’il se manifeste par l’exclusive domination de l’homme, - nous avons donc une image réduite des mêmes antagonismes et contradictions dans lesquels se meut la société divisée en classes depuis le début de la civilisation, sans pouvoir ni les résoudre, ni les surmonter. Naturellement, je ne parle ici que de ces cas de mariage
conjugal où la vie matrimoniale suit effectivement l'ordonnance du caractère originel de toute cette institution, mais où la femme se rebelle contre la domination de l’homme. Que tous les mariages ne se passent pas de la sorte, nul ne le sait mieux que le philistin allemand, tout aussi incapable d'assurer sa suprématie à la maison que dans l'État et dont la femme porte en conséquence et de plein droit la culotte dont il n’est pas digne. Mais, en revanche, il se croit bien supérieur à son compagnon d’infortune français, à qui il advient, plus souvent qu’à lui-même, des mésaventures beaucoup plus fâcheuses. La famille conjugale n’a d’ailleurs pas revêtu partout et toujours la forme classique et rigoureuse qu’elle avait chez les Grecs. Chez les Romains qui, en leur qualité de futurs conquérants du monde, avaient des vues plus larges, quoique moins subtiles que les Grecs, la femme était plus libre et jouissait d’une plus grande considération. Le Romain croyait la fidélité conjugale suffisamment garantie par le droit de vie et de mort qu'il avait sur sa femme. D'ailleurs, la femme pouvait, tout aussi bien que le mari, rompre à son gré le mariage. Mais le plus grand progrès dans l’évolution du mariage conjugal se produisit décidément avec l'entrée des Germains dans l’histoire : c'est que chez eux, en raison sans doute de leur dénuement, la monogamie ne semble pas, à cette époque, s'être encore tout à fait dégagée du mariage apparié. Nous tirons cette conclusion de trois circonstances mentionnées par Tacite : d’abord, bien que le mariage fût tenu pour sacré - « ils se contentent d’une seule épouse; les femmes vivent ceintes de leur chasteté » -, la polygamie était cependant en vigueur pour les grands et les chefs de tribu: situation analogue à celle des Américains chez qui existait le mariage apparié. En second lieu, le passage du droit maternel au droit paternel devait être encore tout récent, car le frère de la mère - le parent mâle gentilice le plus proche selon le droit maternel - comptait presque comme un parent plus rapproché que le père lui-même, ce qui correspond également au point de vue des Indiens américains, chez qui Marx, comme il le disait souvent, avait trouvé la clef qui permet de comprendre nos propres temps primitifs. Et, en troisième lieu, les femmes, chez les Germains, étaient fort considérées et avaient de l'influence, même sur les affaires publiques, ce qui est en contradiction avec la suprématie masculine propre à la monogamie. [Ce sont presque autant de points sur lesquels les Germains se trouvent d'accord avec les Spartiates chez qui, nous
l'avons vu, le mariage apparié n'avait pas non plus disparu complètement.] Sous ce rapport aussi, un élément tout à fait nouveau accédait, avec les Germains, à l'empire du monde. La nouvelle monogamie, qui dans la suite se constitua sur les ruines du monde romain en conséquence du brassage des peuples, revêtit la suprématie masculine de formes plus douces et laissa aux femmes une position beaucoup plus considérée et plus libre, du moins en apparence, que ne l'avait jamais connue l'antiquité classique. Pour la première fois était ainsi créée la base sur laquelle pouvait se développer, à partir de la monogamie - en elle, à côté d'elle ou contre elle, selon les cas -, le plus grand progrès moral dont nous lui soyons redevables : l'amour individuel moderne entre les deux sexes, auparavant inconnu dans le monde. Mais ce progrès résultait décidément de ce que les Germains vivaient encore dans la famille appariée et greffèrent sur la monogamie, autant que faire se pouvait, la position de la femme qui correspondait à leur propre régime familial ; ce progrès ne résultait point du tout de l'admirable et légendaire pureté des mœurs germaniques, laquelle se réduit au simple fait que le mariage apparié ne se meut effectivement pas dans les violentes contradictions morales de la monogamie. Bien au contraire : dans leurs migrations, notamment vers le Sud-Est, chez les nomades des steppes qui bordent la mer Noire, les Germains s'étaient profondément dépravés ; ils avaient pris à ces peuples, en plus de leurs prouesses équestres, leurs vices contre nature, comme l'attestent expressément Ammien pour les Taïfals et Procope pour les Hérules. Mais si, de toutes les formes de famille connues, la monogamie fut la seule dans laquelle pouvait se développer l'amour sexuel moderne, cela ne signifie point qu'il se développa exclusivement, ou même principalement dans son sein, sous forme d'amour mutuel des époux. Le mariage conjugal stable et soumis à la domination de l’homme s’y opposait, de par sa nature. Chez toutes les classes historiquement actives, c'est-à-dire chez toutes les classes dirigeantes, la conclusion du mariage resta ce qu’elle avait été depuis le mariage apparié : une affaire de convenances, que réglaient les parents. Quand l’amour sexuel apparaît historiquement pour la première fois sous forme de passion, comme une passion qui sied à tout être humain (du moins s’il appartient aux classes dirigeantes), et comme la forme suprême de l'instinct sexuel - ce qui lui donne précisément son caractère spécifique -, cette première forme,
l'amour chevaleresque du Moyen Age, n'est point du tout un amour conjugal. Au contraire. Sous sa forme classique, chez les Provençaux, cet amour vogue à pleines voiles vers l’adultère, qu’exaltent ses poètes. La fleur de la poésie amoureuse provençale, ce sont les albas (aubades), en allemand Tagelieder. Ces aubades dépeignent sous des couleurs ardentes comment le chevalier est couché auprès de sa belle - la femme d’un autre -, tandis qu’au dehors guette le veilleur qui l’appellera dès la première lueur de l'aube (alba), afin qu’il puisse encore s'échapper sans être vu ; la scène de séparation forme alors le point culminant du poème. Les Français du Nord, et même les braves Allemands, adoptèrent, eux aussi, ce genre poétique, avec les manières de l’amour chevaleresque qui y correspondaient ; et notre vieux Wolfram Von Eschenbach a laissé, sur ce thème piquant, trois ravissants Tagelieder que je préfère à ses trois longs poèmes héroïques.
L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, F. Engels Prostitution
[...] Je n'aurai pas le temps de lire ton grand discours [sur le budget] militaire avant ce soir ; j'ai beaucoup aimé celui que tu as fait sur la lex [oi] Heinze [prévoyant des peines agoravées pour le proxénétisme et la diffusion de matériaux à caractère pornographique]. Tant que la prostitution ne peut pas être complètement supprimée, le premier commandement pour nous devrait je crois être de libérer complètement les filles de toute législation d'exception. Ici au moins en Angleterre, on s'en rapproche à peu près ; il n’y a pas de « police des mœurs », pas de contrôle ni d'examens médicaux, mais les pouvoirs de la police sont toujours surdimensionnés, parce qu'il est illégal de tenir une disorderly house [un bordel] et que toute maison où une fille habite et reçoit des visiteurs peut être traitée comme telle. Mais même si cela n'est appliqué que par exception, les filles sont toujours soumises à d’horribles chantages de la part des policiers. Cette liberté relative des filles vis-à-vis de contraintes policières dégradantes leur permet de se préserver globalement un caractère autonome et respectable, d’une façon inconcevable sur le continent. Elles voient leur situation comme un malheur inévitable qui leur est un jour tombé dessus et où elles doivent se retrouver, mais qui à part cela ne doit pas nécessairement affecter leur
caractère et leur estime de soi, et quand elles trouvent l’occasion de sortir de leur profession elles la saisissent, le plus souvent avec succès. A Manchester il y avait des colonies entières de jeunes gens — bourgeois ou commis — qui vivaient avec des filles comme ça, et beaucoup étaient mariés en justes noces avec elles et ils s'entendaient au moins aussi bien qu’un bourgeois avec une bourgeoise. Si à l’occasion il y en avait une qui se mettait à boire, ce n’était aucunement différent des bourgeoises, chez qui la chose n'est pas inhabituelle par ici. Certaines de ces filles, ainsi mariées, se sont fait introduire dans la bonne société bourgeoise et même parmi les squires -les hobereaux d'ici —-, sans que quiconque leur ait trouvé quoi que ce soit d’inconvenant.
À mon avis, il faut avoir à l'esprit sur cette question avant tout l'intérêt des filles comme victimes de l’ordre social actuel, et il faut chercher à les préserver autant que possible de la misère — à tout le moins ne pas les conduire à la misère par des lois et des saloperies policières, comme c’est le cas partout sur le continent. On a essayé de le faire ici dans quelques villes de garnison, où l’on a introduit le contrôle et les examens médicaux, mais cela n’a pas duré ; la seule chose de bien qu'aient faite les gens de la social purity [puritains sociaux] a été de faire de l'agitation contre ça.
Les examens médicaux ne servent absolument à rien. Là où on les a introduits, la syphilis et la gonorrhée ont augmenté. Je suis convaincu que les instruments des médecins de la police sont très efficaces pour transmettre des maladies vénériennes, car ils ne prennent guère le temps ni la peine de les désinfecter. Il faut que les filles puissent accéder à des cours gratuits sur les maladies vénériennes, là au moins la plupart d’entre elles apprendront à faire attention à elles. Blaschko nous a envoyé un exposé sur le contrôle médical où il est obligé de reconnaître que ça ne sert absolument à rien ; s’il était cohérent avec lui-même, il devrait en tirer la conclusion qu’il faut légaliser totalement la prostitution et protéger les filles contre l'exploitation, mais cela semble totalement utopique en Allemagne. [...]
Friedrich Engels, lettre à August Bebel, 22 décembre 1892
15 La prostitution n'est qu'une expression particulière de la prostitution générale de l'ouvrier et comme la prostitution est un rapport où entrent non seulement le prostitué mais aussi celui qui prostitue - dont l'abjection est plus grande encore - le capitaliste, etc., tombe aussi dans cette catégorie. (Note de Marx.)
16 Voir la note vers le fin du Premier Manuscrit rattachée au texte suivant : « L'homme est un être
générique ».
La famille bourgeoise
La déchéance des sexes
Il y raconte comment un autre ouvrier de sa connaissance, parti à la recherche de travail a rencon-tré un vieil ami à St Helen dans le Lancashire.
« Eh bien, Monsieur, il l’a trouvé, et quand il est arrivé à sa baraque, qu'est-ce que c'était, pensez donc, eh ben une cave basse et humide ; la description qu'il donna des meubles était la suivante : 2 vieilles chèses, une table ronde à 3 pié, une quesse, pas de lit mais un tât de vieille paille dans un coin avec une père de drat de lie sale dessu, et 2 bou de boit à la cheminai et quand mon povre ami entrat, le povre jack était assit sur le boit prai du feu, et qu'est-ce que vous croié qu’i fesait ? il était là et il raccmodait les bas de sa fame avec l'aiguille à reprisé et quan il a vu son vieil ami sur le seuille, il a essaillé de le cacher, maït Joé, s’ait son nom à mon ami, il a ben vu, et il a di : jack, Bon Dieu, qu'est qu’tu fait, où qu'est ta fame ? qu'est qu'c’est ce travail qu’tu fait ? Ce povre jack a eut onte et i dit, non, je sait bien, c’est pas mon travaille, mait ma povre fame elle est à l'usine elle doit y allé à 5 heures et demi et travaille jusqu’à 8 heures du soire et elle ait tellement à plat qu'ê peut rien faire, quand elle rentre à la méson, je doit faire tout pour elle ce que je peut, passque j'ai pat de travaille et j'en ai pas ut depuis pu de troit ans et j'en trou’vrai pu de toute ma vie et pi il a pleuré une grosse larme. Ah mon Joé qu'il a dit, y a assé de travaille pour les femmes et les gosses dans la région maïs y en a pat pour les homes ; c’est pu facile de trouvé cent livres sur la route que du travaille mai j'auré pas crut que toit ou un autre vous morié vu entrain de r’prisé les ba de ma fame passe que c’est du mauvais travaille, mé elle peut presque pu tenir su ses jambes et j'ai peur qu’elle tombe tout à fai malade et là j'sais pu ce qu’on va devenir passque ça fait lontant que c’est elle qu'ait l'homme dans la méson; et c’est moi qu’é la fame ; c’est pas du travaille, Joé et i s’est mit à pleuré a chaudes larmes et i dit maïit ça pas été toujour comme sa ; non jack, dit Joé, et comment qu’ t'a fait pour vivre quand c’est qu'tavait pas de travaille ; j'vais te l'dire Joé, comme ci comme ça, mais ça allé pluto mal, tu sais quant on s’est marié, j'avais bien du
travaille, et tu sait que j'ai jamé été feignant mais non, t’at jamé été feignant; et pi on avait une belle méson meublé et Mary n’avé pas besoin de travaillé, moi j'pouvé travaillé pour nou deu, et maintenant c’est lmonde à Fanver; Mary faut qu'elle travail et moi resté ici pour gardé les enfants et balaillé, et lavé et faire la popote, et raccmodé, passque quant la povre fame rentre à la méson le soire elle est fatigué et cla-qué ; tu sait Joé c’est dure quant qu'on a été abitué autremant ; Joé dit : oui mon gars, c'est dure, et jack recommança a pleuré et il auré voulu jamais avoire été marié et jamais été né, mais il auré jamé cru quand il a marié la Mary que tout ça seré arriver. Qu'ès que j'ai pu pleuré a cause de tout ça, dit le jack, et ben Monsieur, quand Joé il a entendu sa, i m'a dit qu’il avait maudi et envoyé à tous les diables les usines et les industrielles et le gouvairnement avec tous les jurons qu'il avait aprit depuis sa jeunaisse dans les usines!”.
Peut-on imaginer une situation plus absurde, plus insensée, que celle que décrit cette lettre ? Et ce-pendant, cette situation qui ôte à l’homme son caractère viril et à la femme sa féminité sans être en mesure de donner à l’homme une réelle féminité et à la femme une réelle virilité, cette situation qui dégrade de la façon la plus scandaleuse les deux sexes et ce qu'il y a d’humain en eux, c’est la conséquence dernière de notre civilisation tant vantée, l'ultime résultat de tous les efforts accom-plis par des centaines de générations pour améliorer leur vie et celle de leurs descendants! Il nous faut ou bien désespérer tout à fait de l'humanité, de sa volonté et de sa marche en avant, en voyant les résultats de notre peine et de notre travail tournés ainsi en dérision ; ou alors il nous faut ad-mettre que la société humaine a fait fausse route jusqu'ici dans sa quête du bonheur ; il nous faut reconnaître qu'un bouleversement si complet de la situation sociale des deux sexes ne peut que provenir du fait que leurs rapports ont été faussés dès le début. Si la domination de la femme sur l’homme, que le système industriel a fatalement engendrée, est inhumaine, la domination de l’homme sur la femme telle qu’elle existait auparavant est nécessairement inhumaine aussi. Si la femme peut maintenant comme jadis l’homme, fonder sa domination sur le fait qu’elle apporte le plus, et même tout, au fonds commun de la famille, il s'ensuit nécessairement que cette commu-nauté familiale n’est ni véritable, ni rationnelle puisqu’un membre de la famille peut encore tirer vanité d'apporter la plus grande part à ce fonds. Si la famille de la société
actuelle se désagrège, cette désagrégation montre précisément qu'au fond, ce n’est pas l’amour familial qui était le lien de la famille, mais l'intérêt privé nécessairement conservé dans cette fausse communauté de biens”. Les mêmes rapports doivent aussi exister également entre les enfants et leurs parents quand ceux-ci sont chômeurs et qu'ils les entretiennent à moins qu'ils ne leur payent pension, comme on l'a vu plus haut. Le Dr Hawkins témoigne dans le rapport de fabrique que cette situation se rencontre as-sez souvent et est de notoriété publique à Manchester”. Tout comme plus haut la femme, ce sont ici les enfants qui sont les maîtres de la maison, ce dont Lord Ashley donne un exemple dans son discours (session de la Chambre des Communes du 15 mars 1844). Un homme avait tancé d’im-portance ses deux filles parce qu'elles étaient allées dans un cabaret, et celles-ci déclarèrent qu’elles en avaient assez d’être commandées : « Damn you, we have you to keep=° » et puis aussi elles vou-laient profiter un peu de l'argent gagné au travail ; elles quittèrent la maison paternelle abandon-nant père et mère à leur sort.
Les femmes célibataires qui ont grandi dans les usines ne sont pas mieux loties que les femmes mariées. Il va de soi qu’une fille qui a travaillé à l'usine depuis l’âge de neuf ans n’a pas eu la pos-sibilité de se familiariser avec les travaux domestiques ; de là vient que les ouvrières d'usine sont dans ce domaine tout à fait inexpérimentées et tout à fait inaptes à faire de bonnes ménagères. Elles ne savent ni coudre, ni tricoter, ni faire la cuisine ou la lessive ; les besognes les plus ordi-naires d’une ménagère leur sont inconnues, et elles ignorent totalement comment on doit s’y pren-dre avec les tout jeunes enfants. Le rapport de la Fact. Inq. Comm. en donne des douzaines d'exemples, et le Dr Hawkins, commissaire pour le Lancashire, exprime ainsi son opinion (p. 4 du rapport) :
Les filles se marient jeunes et sans réfléchir elles n’ont ni les moyens nile temps ni l’occasion d’ap-prendre les tâches ordinaires de la vie domestique, et même si elles les connaissaient, elles n’au-raient pas le temps, une fois mariées de vaquer à ces tâches. La mère est séparée de son enfant plus de douze heures par jour; l'enfant est mis en pension chez une jeune fille ou une vieille femme qui le garde ; par surcroît, la demeure des ouvriers d'usine n’est que trop rarement un foyer agréable (home) c'est souvent une cave où il n’y a ni ustensiles de cuisine, ni rien pour la
lessive, pour coudre ou ravauder, où manque tout ce qui pourrait rendre l'existence agréable et confortable, tout ce qui pourrait rendre le foyer attrayant. Pour ces raisons et d’autres encore, en particulier pour que les jeunes enfants aient plus de chances de survie, je ne peux que souhaiter et espérer qu’un jour viendra où les femmes seront exclues des usines.
Pour les exemples isolés et les témoignages cf. Fact. Inq. Comm. Report,
Cowell evid.: pp. 37, 38, 39, 72, 77, 50 ; Tufnell evid.: pp. 9, 15, 45, 54,
etc...
Mais tout cela n'est rien. Les conséquences morales du travail des femmes en usine sont bien pires encore. La réunion de personnes des deux sexes et de tous âges dans un même atelier, l’inévitable promiscuité qui en résulte, l'entassement dans un espace réduit de gens qui n’ont eu ni formation intellectuelle ni formation morale, ne sont pas précisément faits pour avoir un effet favorable sur le développement du caractère féminin. L’industriel, même s’il y prête attention, ne peut intervenir que lorsque le scandale est flagrant ; il ne saurait être au courant de l'influence permanente, moins évidente, qu'exercent des caractères dissolus sur les esprits plus moraux et en particulier sur les plus jeunes ; et par conséquent il ne peut la prévenir. Or, c'est cette influence qui est justement la plus néfaste. Le langage employé dans les usines, a-t-on rapporté de divers côtés aux commissaires de fabrique en 1833, est « inconvenant », « mauvais », « malpropre » etc. (Cowell. evid. : pp. 35, 37 et en bien d’autres passages). La situation est en plus petit celle que nous avons constatée en grand dans les grandes villes. La concentration de la population a le même effet sur les mêmes personnes, que ce soit dans une grande ville ou dans une usine relativement petite. Si l’usine est petite, la promiscuité est plus grande et les rapports inévitables. Les conséquences ne se font pas attendre. Un témoin de Leicester a dit qu'il préférerait voir sa fille mendier plutôt que de la laisser aller à l’usine, que l'usine est un véritable enfer, que la plupart des filles de joie de la ville doivent leur état à leur fréquentation de l’usine (Power evid. : p. 8) ; un autre à Manchester, « n’a aucun scrupule à affirmer que les trois quarts des jeunes ouvrières d'usine de 14 à 20 ans ne sont plus vierges » ; (Cowell evid. : p. 57). Le commissaire Cowell émet l'opinion que la moralité des ou-vriers d'usine se situe un peu au-dessous de la moyenne de la classe laborieuse (p. 82) et le Dr Hawkins dit (Rept. p. 4) :
Il est difficile de donner une estimation chiffrée de la moralité sexuelle, mais si j'en crois mes propres observations, l'opinion générale de ceux à qui j'en ai parlé, ainsi que la teneur des témoi-gnages qu’on m'a fournis, l'influence de la vie en usine sur la moralité de la jeunesse féminine semble justifier un point de vue tout à fait pessimiste.
Il va de soi que la servitude de l'usine comme toute autre et même plus que toute autre confère au patron le jus primae noctis“. À cet égard aussi l'industriel est le maître du corps et des charmes de ses ouvrières. La mise à la porte est une sanction suffisante pour réduire dans neuf cas sur dix, si-non dans quatre-vinot-dix-neuf cas sur cent, toute résistance de la part de filles qui, par surcroît, n'ont pas de dispositions particulières à la chasteté. Si l'industriel est assez infâme (et le rapport de la commission cite plusieurs cas de ce genre), son usine est en même temps son harem ; que tous les industriels ne fassent pas usage de leur droit ne change rien à la situation des jeunes filles. Aux débuts de l’industrie manufacturière, à l'époque où la plupart des industriels étaient des parvenus sans éducation qui ne respectaient pas les règles de l'hypocrisie sociale, ils ne se laissaient arrêter par rien dans l'exercice de leur droit « bien acquis ».
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F. Engels Libre arbitre
M. Proudhon oppose l'acheteur libre au producteur libre. Il donne à l’un et à l’autre des qualités purement métaphysiques. C’est ce qui lui fait dire : Il est prouvé que c’est le libre arbitre de l’homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange.
Le producteur, du moment qu’il a produit dans une société fondée sur la division du travail et sur les échanges, et c'est là l’hypothèse de M. Proudhon, est forcé de vendre. M. Proudhon fait le pro-ducteur maître des moyens de production ; mais il conviendra avec nous que ce n’est pas du libre arbitre que dépendent ses moyens de production. Il y a plus ; ces moyens de production sont en grande partie des produits qui lui viennent du dehors, et dans la production moderne il n’est pas même libre de produire la quantité qu'il veut. Le degré actuel du développement des forces pro-ductives l’oblige de produire sur telle ou
telle échelle.
Le consommateur n'est pas plus libre que le producteur. Son opinion repose sur ses moyens et ses besoins. Les uns et les autres sont déterminés par sa situation sociale, laquelle dépend elle-même de l'organisation sociale tout entière. Oui, l’ouvrier qui achète des pommes de terre, et la femme entretenue qui achète des dentelles, suivent l’un et l’autre leur opinion respective. Mais la diversité de leurs opinions s'explique par la différence de la position qu'ils occupent dans le monde, la-quelle est le produit de l’organisation sociale.
Misère de la philosophie, 1847, K. Marx Hypocrisie de la femme bourgeoise
Comme la liberté en France, l’humanitarisme est devenu maintenant en Angleterre un article d’ex-portation pour les affairistes de la politique. Nous nous souvenons du temps où le tsar Nicolas fit fouetter des dames polonaises par ses soldats“* et où lord Palmerston trouva « non politique » l’indignation exprimée par certains parlementaires. Nous nous souvenons d’une révolte aux îles ioniennes” il y a une dizaine d'années, qui fournit l’occasion au gouvernement local anglais de faire fouetter un nombre assez considérable de femmes grecques. « Nous approuvons cette mesure », dirent Palmerston et ses collègues whigs, alors au gouvernement. Il y a quelques années à peine, il fut prouvé au Parlement que les collecteurs d'impôts usaient contre les femmes des paysans in-diens, de moyens de contrainte si infâmes qu’on ne peut en donner les détails. Certes, Palmerston et ses collègues n'eurent pas le front de justifier ces atrocités, mais quels cris eussent-ils poussés, si un gouvernement étranger se fût permis de proclamer publiquement son indignation devant les in-famies anglaises et eût manifesté clairement sa. volonté d'intervenir au cas où Palmerston et ses collègues ne désavoueraient pas immédiatement les fonctionnaires du fisc indien. Or, Caton le censeur lui-même n’eût pu veiller plus anxieusement sur les mœurs des Romains que les aristo-crates anglais et leurs ministres sur l« humanitarisme » des belligérants yankees.
Les dames de La Nouvelle-Orléans, beautés jaunâtres, couvertes de bijoux du plus mauvais goût, assez comparables aux bonnes femmes des
vieux Mexicains, hormis qu'elles ne mangent pas leurs esclaves en chair et en os, sont cette fois - auparavant c'était les dames du port de Charleston - l’occasion pour les aristocrates britanniques d’arborer leur humanitarisme. Les femmes anglaises (il ne s’agit pas de ladies, puisqu'elles ne possèdent pas d'esclaves) qui souffrent de la faim au Lan- cashire, n'ont jusqu'ici pas délié la langue au moindre parlementaire; le cri de détresse des femmes irlandaises qui, à la suite de l’éviction progressive des petits fermiers de l’Eire verdoyante sont je-tées à demi nues sur les routes et chassées de leur maison comme si les Tartares y avaient fait une descente, leur cri n’a rencontré jusqu'ici qu’un seul écho chez les lords, aux Communes ou au gouvernement de Sa Majesté : l’homélie sur les droits absolus de la propriété foncière”.
Mais, les dames de La Nouvelle-Orléans ! C’est évidemment tout autre chose. Elles ont l'esprit trop éclairé pour participer au tumulte de la guerre, telles les déesses de l’Olympe, ou pour se précipiter dans les flammes, telles les femmes de Sagonte’’. Elles ont inventé un nouveau mode d’héroïsme qui escamote tout danger, un mode que seules pouvaient inventer des esclavagistes, ou mieux des esclavagistes d’un pays où la partie libre de la population, quand elle n’a pas d'esclaves comme les citoyens du monde antique, est faite de boutiquiers de profession, de négociants en coton, en sucre ou en tabac. Leurs hommes s'étant enfuis de La Nouvelle-Orléans ou terrés dans leurs gre-niers, ces dames se précipitèrent dans les rues pour cracher au visage des troupes victorieuses de l’Union, ou pour leur tirer la langue, ou enfin, comme Méphistophélès, pour leur faire des « gestes obscènes » et leur crier des insultes. Ces mégères croyaient pouvoir être « impunément » mal éle- vées.
L’humanitarisme britannique et l'Amérique, 1962, K.Marx Famille et grande industrie
Ce n'est pas cependant l'abus de l’autorité paternelle qui a créé l'exploitation de l'enfance, c’est tout au contraire l'exploitation capitaliste qui a fait dégénérer cette autorité en abus. Du reste, la législa- tion de fabrique, n'est-elle pas l’aveu officiel que la grande industrie a fait de l'exploitation des femmes et des enfants par le capital, de ce dissolvant radical de la famille ouvrière d'autrefois, une nécessité
économique, l’aveu qu’elle à converti l'autorité paternelle en un appareil du mécanisme social, destiné à fournir, directement ou indirectement, au capitaliste les enfants du prolétaire le-quel, sous peine de mort, doit jouer son rôle d’entremetteur et de marchand d'esclaves ? Aussi tous les efforts de cette législation ne prétendent ils qu’à réprimer les excès de ce système d’esclavage.
Si terrible et si dégoûtante que paraisse dans le milieu actuel la dissolution des anciens liens de fa-mille, la grande industrie, grâce au rôle décisif qu’elle assigne aux femmes et aux enfants, en de-hors du cercle domestique, dans des procès de production socialement organisés, n'en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes. Il est aussi absurde de considérer comme absolu et définitif le mode ger-mano chrétien de la famille que ses modes oriental, grec et romain, lesquels forment d’ailleurs entre eux une série progressive. Même la composition du travailleur collectif par individus de deux sexes et de tout âge, cette source de corruption et d’esclavage sous le règne capitaliste, porte en soi les germes d’une nouvelle évolution sociale“. Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie.
La nécessité de généraliser la loi de fabrique, de la transformer d’une loi d'exception pour les fila-tures et les tissanderies mécaniques, en loi de la production sociale, s’imposait à l’Angleterre, comme on l'a vu, par la réaction que la grande industrie exerçait sur la manufacture, le métier et le travail à domicile contemporains.
Les barrières mêmes que l'exploitation des femmes et des enfants rencontra dans les industries ré-glementées, poussèrent a l’exagérer d'autant plus dans les industries soi-disant libres.
Enfin, les « réglementés » réclament hautement l'égalité légale dans la concurrence, c'est à dire dans le droit d'exploiter le travail.
Le Capital, 1867, K.Marx Mariage
De nos jours, un mariage bourgeois se conclut de deux façons. Dans les
pays catholiques, ce sont, comme autrefois, les parents qui procurent au jeune fils de bourgeois la femme qu’il lui faut ; et la conséquence naturelle en est le plus parfait développement des contradictions qu'enferme la mo-nogamie : hétaïrisme florissant du côté de l’homme, adultère florissant du côté de la femme. Si l'Église catholique a aboli le divorce, c'est uniquement, sans doute, parce qu'elle a reconnu qu'il n’y a pas plus de remède à l’adultère qu’à la mort. Par contre, dans les pays protestants, il est de règle que le fils de bourgeois ait le droit de choisir, avec plus ou moins de liberté, parmi les femmes de sa classe ; si bien qu'un certain degré d'amour peut être à la base du mariage et que, par bienséance, il est toujours supposé exister, comme il convient à l'hypocrisie protestante. Ici, l’hétaïrisme de l’homme s'exerce plus mollement, et l’adultère de la femme est moins souvent de règle. Pourtant, comme dans toutes les sortes de mariage, les êtres humains restent ce qu'ils étaient avant de se marier, et comme les bourgeois des pays protestants sont pour la plupart des philistins, cette monogamie protestante, dans la moyenne des meilleurs cas, n'apporte à la communauté con-jugale qu’un pesant ennui qu'on désigne du nom de bonheur familial. Le meilleur miroir de ces deux méthodes de mariage est le roman : le roman français, pour la manière catholique ; le roman allemand 1, pour la manière protestante. Dans chacun de ces deux romans, « l’homme aura ce qui lui revient » : dans le roman allemand, le jeune homme aura la jeune fille ; dans le roman français, le mari aura les cornes. Il n’est pas toujours aisé de dire qui des deux est le plus mal loti. C’est pourquoi l'ennui du roman allemand inspire au bourgeois français une horreur égale à celle qu'inspire au philistin allemand l’« immoralité » du roman français. Mais ces temps derniers, de-puis que « Berlin devient une capitale mondiale », le roman allemand commence à se corser un peu moins timidement d’hétaïrisme et d’adultère, bien connus là-bas, et depuis longtemps. Mais, dans les deux cas, le mariage est basé sur la situation de classe des partenaires ; sous ce rapport-là, il est donc toujours un manage de convenance. [Dans les deux cas encore, ce mariage de conve-nance se convertit assez souvent en la plus sordide prostitution - parfois des deux parties, mais beaucoup plus fréquemment de la femme ; si celle-ci se distingue de la courtisane ordinaire, c'est seulement parce qu’elle ne loue pas son corps à la pièce, comme une salariée, mais le vend une fois pour toutes, comme une esclave. À tous les
mariages de convenance s'applique le moi de Fou-rier : « De même qu’en grammaire deux négations valent une affirmation, en morale conjugale, deux prostitutions valent une vertu. »] L'amour sexuel ne peut être et n'est règle véritable des rela-tions avec la femme que dans les classes opprimées, c'est-à-dire, de nos jours, dans le prolétariat, que ces relations soient ou non officiellement sanctionnées. Mais c’est qu'ici tous les fondements de la monogamie classique sont sapés. Il ne s’y trouve aucune propriété, pour la conservation et la transmission de laquelle furent précisément instituées la monogamie et la suprématie de l’homme ; il y manque donc tout stimulant pour faire valoir la suprématie masculine. Qui plus est, les moyens mêmes de la faire valoir y font défaut ; le droit bourgeois, qui protège cette suprématie, n'existe que pour les possédants et pour leurs rapports avec les prolétaires ; il coûte cher et, faute d'argent, n’a donc point de validité pour la position de l'ouvrier vis-à-vis de sa femme. Ce sont de tout autres rapports personnels et sociaux qui décident en l'occurrence. Et par surcroît, depuis que la grande industrie, arrachant la femme à la maison, l’a envoyée sur le marché du travail et dans la fabrique, et qu’elle en fait assez souvent le soutien de la famille, toute base a été enlevée, dans la maison du prolétaire, à l'ultime vestige de la suprématie masculine - sauf, peut- être encore, un reste de la brutalité envers les femmes qui est entrée dans les mœurs avec l'introduction de la mo-nogamie. Ainsi, la famille du prolétaire n’est plus monogamique au sens strict du terme, même s’il y a, de part et d’autre, l’amour le plus passionné et la fidélité la plus absolue, et maloré toutes les éventuelles bénédictions spirituelles et terrestres. C’est pourquoi les éternels compagnons de la monogamie : l’hétaïrisme et l’adultère, ne jouent ici qu’un rôle toujours plus effacé ; la femme a effectivement reconquis le droit au divorce, et, si l’on ne peut pas se souffrir, on préfère se sépa-rer. Bref, le mariage prolétarien est monogamique au sens étymologique du mot, mais point du tout au sens historique. [Nos juristes trouvent, il est vrai, que le progrès de la législation enlève aux femmes, dans une mesure toujours croissante, tout motif de plainte. Les systèmes législatifs de la civilisation moderne reconnaissent de plus en plus, en premier lieu, que le mariage, pour être va-lable, doit être un contrat librement consenti par les deux parties, et en second lieu que, même pendant le mariage, les deux partenaires doivent avoir l’un vis-à-vis de l’autre les mêmes droits et les mêmes
devoirs. Si ces deux conditions étaient logiquement réalisées, les femmes auraient tout ce qu’elles peuvent désirer. Cette argumentation spécifiquement juridique est exactement celle par laquelle le bourgeois républicain radical déboute le prolétaire et lui ferme la bouche. Le contrat de travail est censé avoir été librement passé par les deux parties. Mais il passe pour librement conclu du moment que la loi établit sur le Papier l'égalité des deux parties. Le pouvoir que la différence de la situation de classe donne à l’une des parties, la pression que celle-ci exerce sur l’autre, - la condition économique réelle des deux partenaires, - cela ne regarde point la loi. Et, pendant la du-rée du contrat de travail, les deux parties sont encore censées jouir des mêmes droits, pour autant que l’une ou l'autre n'y a pas expressément renoncé. Que les circonstances économiques contrai-gnent l’ouvrier à renoncer même au dernier semblant d'égalité de droits, la loi, elle, n’y peut rien. En ce qui concerne le mariage, la loi, même la plus libérale, est complètement satisfaite dès que les partenaires ont donné, en bonne et due forme, leur libre consentement au procès verbal. Ce qui se passe derrière Îles coulisses juridiques où se joue la vie réelle et de quelle façon s'obtient ce libre consentement, la loi et les juristes n’en ont cure. Et pourtant, le plus simple recours au droit com-paré devrait ici montrer aux juristes ce que vaut cette liberté de consentement. Dans les pays où une part obligatoire de la fortune des parents est assurée aux enfants par la loi, où l’on ne peut donc pas les déshériter, - en Allemagne, dans les pays de droit français, etc. … - les enfants, pour contracter mariage, doivent obtenir le consentement de leurs parents. Dans les pays de droit an-glais, où le consentement des parents n'est point une condition légale pour contracter mariage, les parents ont aussi pleine liberté de tester et peuvent à leur gré déshériter leurs enfants. Mais il est évident que malgré cela, et justement à cause de cela, dans les classes où il y a quelque chose à hé-riter, la liberté de contracter mariage n'est pas plus grande d’un cheveu en Angleterre et en Amé-rique qu'en France et en Allemagne. Il n’en va pas mieux de l'égalité juridique de l’homme et de la femme dans le mariage. L’inégalité de droits entre les deux parties, que nous avons héritée de con-ditions sociales antérieures, n’est point la cause, mais l'effet de l'oppression économique de la femme. Dans l’ancienne économie domestique communiste, qui comprenait beaucoup de couples conjugaux avec leurs enfants, la direction du ménage, confiée
aux femmes, était une industrie pu-blique de nécessité sociale, au même titre que la fourniture des vivres par les hommes. Avec la famille patriarcale, et plus encore avec la famille individuelle monogamique, il en alla tout autre-ment. La direction du ménage perdit son caractère public. Elle ne concerna plus la société ; elle devint un service privé; la femme devint une première servante, elle fut écartée de la participation à la production sociale. C’est seulement la grande industrie de nos jours qui a rouvert - et seule-ment à la femme prolétaire - la voie de Ia production sociale ; mais dans des conditions telles que la femme, si elle remplit ses devoirs au service privé de la famille, reste exclue de la production sociale et ne peut rien gagner ; et que, par ailleurs, si elle veut participer à l’industrie publique et gagner pour son propre compte, elle est hors d'état d'accomplir ses devoirs familiaux. Il en va de même pour la femme dans toutes les branches de l’activité, dans la médecine et au barreau tout comme à l’usine. La famille conjugale moderne est fondée sur l'esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme, et la société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme d'autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes ; et ceci lui donne une autorité souveraine qu'aucun privilège juridique n’a besoin d'appuyer. Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat. Mais dans le monde industriel, le caractère spécifique de l'oppression économique qui pèse sur le prolétariat ne se manifeste dans toute sa rigueur qu'après que tous les privilèges légaux de la classe capitaliste ont été supprimés et que l'entière égalité juridique des deux classes a été établie ; la république démocratique ne sup-prime pas l'antagonisme entre les deux classes, au contraire : c’est elle qui, la première, fournit le terrain sur lequel leur combat va se décider. Et de même, le caractère particulier de la prédomi-nance de l’homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d’éta- blir une véritable égalité sociale des deux sexes, ne se montreront en pleine lumière qu’une fois que l’homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux. On verra alors que l'affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l’industrie publique et que cette condition exige à son tour la suppression de la famille conjugale en tant qu’unité
économique de la société. L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884, FEngels Histoire du mariage
Il y a donc trois formes principales du mariage, qui correspondent en gros aux trois stades princi-paux du développement de l’humanité. A l'état sauvage, le mariage par groupe ; à la barbarie, le mariage apparié ; à la civilisation, la monogamie complétée par l’adultère et la prostitution. Entre le mariage apparié et la monogamie se glissent, au stade supérieur de la barbarie, l’assujettissement des femmes esclaves aux hommes et la polygamie. Comme l’a démontré tout notre exposé, le pro-grès qui se manifeste dans cette succession chronologique est lié à cette particularité que la liberté sexuelle du mariage par groupe est de plus en plus retirée aux femmes, mais non aux hommes. En réalité, le mariage par groupe subsiste effectivement pour les hommes jusqu'à nos jours. Ce qui est crime chez la femme et entraîne de graves conséquences légales et sociales passe chez l’homme pour fort honorable, ou n’est considéré, au pis-aller, que comme une légère tache morale qu'on porte avec plaisir. Mais plus l’hétaïrisme traditionnel se modifie, à notre époque, par la production capitaliste, plus il sy adapte, plus il se transforme en prostitution avouée, et plus son action est démoralisatrice. Ce sont les hommes qu’il démoralise, beaucoup plus encore que les femmes. La prostitution ne déorade, parmi les femmes, que les malheureuses qui y tombent, et celles-là même dans une bien moindre mesure qu'on ne le croit communément. Par contre, elle avilit le caractère du monde masculin tout entier. C’est ainsi en particulier qu’un état de fiançailles prolongé est, neuf fois sur dix, une véritable école de préparation à l’infidélité conjugale. Nous marchons maintenant à une révolution sociale dans laquelle les fondements économiques actuels de la monogamie dis-paraîtront tout aussi sûrement que ceux de son complément, la prostitution. La monogamie est née de la concentration des richesses importantes dans une même main - la main d’un homme, et du désir de léguer ces richesses aux enfants de cet homme, et d'aucun autre. Il fallait pour cela la mo-nogamie de la femme, non celle de l’homme, si bien que cette monogamie de la première ne gênait nullement la polygamie avouée ou cachée du second. Mais la révolution
sociale imminente, en transformant en propriété sociale à tout le moins la partie de beaucoup la plus considérable des ri-chesses permanentes qui se peuvent léguer : les moyens de production, réduira à leur minimum tous ces soucis de transmission héréditaire. La monogamie, étant née de causes économiques, dis-paraîtra-t-elle si ces causes disparaissent ? On pourrait répondre, non sans raison : elle disparaîtra si peu que c’est bien plutôt à dater de ce moment qu'elle sera pleinement réalisée. En effet, avec la transformation des moyens de production en propriété sociale, le travail salarié, le prolétariat dis-paraîtront eux aussi ; donc, du même coup, la nécessité pour un certain nombre de femmes (nombre que la statistique permet de calculer) de se prostituer pour de l'argent. La prostitution disparaît ; la monogamie, au lieu de péricliter, devient enfin une réalité, - même pour les hommes. La condition des hommes sera donc, en tout cas, profondément transformée. Mais celle des femmes, de toutes les femmes, subira, elle aussi, un important changement. Les moyens de pro-duction passant à la propriété commune, la famille conjugale cesse d’être l’unité économique de la société. L'économie domestique privée se transforme en une industrie sociale. L'entretien et l’édu-cation des enfants deviennent une affaire publique ; la société prend également soin de tous les en-fants, qu'ils soient légitimes ou naturels. Du même coup, disparaît l'inquiétude des « suites », cause sociale essentielle - tant morale qu'économique - qui empêche une jeune fille de se donner sans réserve à celui qu’elle aime. Et n'est-ce pas une raison suffisante pour que s’établisse peu à peu une plus grande liberté dans les relations sexuelles, et que se forme en même temps une opinion pu-blique moins intransigeante quant à l’honneur des vierges et au déshonneur des femmes ? Enfin, n’avons-nous pas vu que dans le monde moderne monogamie et prostitution sont bien des con-traires, mais des contraires inséparables, les deux pôles d’un même état social ? La prostitution peut-elle disparaître sans entraîner avec elle la monogamie dans l’abîme ? Ici, un nouvel élément entre en jeu, un élément qui, à l’époque où se constitua la monogamie, existait tout au plus en germe : l’amour sexuel individuel. Il ne saurait être question d'amour sexuel individuel avant le Moyen Age. Il va de soi que la beauté personnelle, l'intimité, les goûts analogues, etc., ont toujours éveillé chez les individus de sexe différent le désir de relations sexuelles, et qu'il n'était pas totale-ment indifférent aux hommes et aux femmes d’entrer
avec tel ou tel partenaire dans le plus intime des rapports. Mais de là à l'amour sexuel tel que nous le connaissons, il y a fort loin. Dans toute l'Antiquité, les mariages sont conclus par les parents pour les intéressés, et ceux-ci s’en accommo-dent tranquillement. Le peu d'amour conjugal qu'ait connu le monde antique n'est pas une inclina-tion subjective, mais un devoir objectif, non la cause, maïs le corrélatif du mariage.
Les rapports amoureux, au sens moderne de l'expression, ne s’établissent dans l'Antiquité qu’en dehors de la so-ciété officielle. Les bergers dont Théocrite et Moschos chantent les joies et les souffrances amou-reuses, le Daphnis et la Chloé de Longus sont tous des esclaves qui n’ont point de part à l’État, sphère vitale du citoyen libre. Mais, hormis les esclaves, nous ne trouvons les intrigues amou-reuses que comme un produit de la décomposition du monde antique à son déclin ; et ces intrigues amoureuses, on les noue avec des femmes qui, elles aussi, vivent en dehors de la société officielle : avec les hétaïres, donc des étrangères ou des affranchies, à Athènes la veille de sa chute, à Rome au temps des empereurs. Si des intrigues amoureuses s’amorçaient réellement entre des citoyens et des citoyennes libres, c'était toujours pour le plaisir de l’adultère. Et le vieil Anacréon, poète clas-sique de l’amour dans l'Antiquité, se moquait si éperdument de l'amour sexuel tel que nous l'en-tendons aujourd’hui que le sexe même de l’objet aimé lui importait peu. L'amour sexuel tel que nous lentendons se distingue essentiellement du simple désir sexuel, de l’Eros des Anciens. D'une part, il suppose chez l'être aimé un amour réciproque ; sous ce rapport, la femme y est l’égale de l’homme, tandis que dans l’Eros antique, on ne lui demandait pas toujours son avis. D'autre part, l'amour sexuel a un degré d'intensité et de durée qui fait apparaître aux deux parties la non- possession et la séparation comme un grand malheur, sinon comme le plus grand des malheurs ; pour pouvoir se posséder mutuellement, les partenaires jouent gros jeu et vont jusqu’à risquer leur vie, ce qui, dans l'Antiquité, arrivait tout au plus en cas d’adultère. Enfin, une nouvelle norme mo-rale est appliquée au jugement du commerce sexuel ; on ne demande pas seulement : était-il con-jugal ou extra-conjugal ? mais aussi: reposait-il sur l'amour, et l'amour partagé? Il va de soi que, dans la pratique féodale ou bourgeoise, cette nouvelle norme n'est pas plus respectée que toutes les autres normes morales - on passe outre. Mais elle n'est pas plus malmenée que les autres. On la re-connaît tout comme les
autres … en théorie, sur le papier. Et c'est tout ce qu’elle peut demander pour le moment. Le point même où l'Antiquité s'était arrêtée dans ses élans vers l’amour sexuel est celui d’où le Moyen Age repart : l’adultère. Nous avons décrit précédemment l'amour chevale-resque qui inventa les Tagelieder (aubades). De cet amour qui veut rompre le mariage à l'amour qui doit le fonder, un long chemin reste à franchir ; et jamais la chevalerie ne l’a tout à fait parcou-ru. Même si nous passons des Latins frivoles aux vertueux Allemands, nous trouvons, dans le poème des Nibelungen, que Kriemhild, si elle n’est pas moins amoureuse en secret de Siegfried que Sieofried est amoureux d'elle, répond cependant à Gunther simplement, quand celui-ci lui an-nonce qu’il l’a promise à un chevalier dont il tait le nom: « Point n'est besoin de me prier; telle que vous l’ordonnez, telle je veux toujours être; celui que vous me donnez pour mari, Seigneur, c’est à lui que je veux me fiancer. » Il ne vient même pas à l'esprit de Kriemhild que son amour puisse somme toute entrer en ligne de compte. Gunther recherche en mariage Brunhild, Etzel recherche en mariage Kriemhild, sans les avoir jamais vues ; de même dans Gutrun: Sigebant d'Irlande re-cherche en mariage Ute la Norvégienne, Hetel d'Hegelingen recherche en mariage Hilde d'Irlande, enfin Siegfried de Morland, Hartmut d'Ormanien et Herwig de Zélande recherchent en mariage Gutrun. Et dans ce dernier cas seulement, la femme, de plein gré, se décide pour le troisième pré-tendant. En général, la fiancée du jeune prince est choisie par les parents de celui-ci, s'ils vivent encore, ou sinon par lui-même avec l’assentiment des grands feudataires, qui ont en tout cas voix importante au chapitre. D'ailleurs, il ne peut pas en être autrement. Pour le chevalier ou le baron, tout comme pour le prince lui-même, le mariage est un acte politique, une possibilité d'accroître sa puissance par des alliances nouvelles ; c’est l'intérêt de la maison qui doit décider, non les préfé-rences de l'individu. Dans ces conditions, comment l'amour pourrait-il dire le dernier mot sur la conclusion du mariage ?
Il n’en allait pas autrement pour le bourgeois des corporations, dans les villes du Moyen Age. Jus-tement les privilèges qui le protégeaient, les règlements restrictifs des corporations, les lignes de démarcation artificielles qui le séparaient légalement, ici des autres corporations, là de ses propres confrères, là encore de ses compagnons et de ses apprentis, rétrécissaient déjà singulièrement le cercle où il pouvait chercher une
épouse assortie. Et, dans ce système embrouillé, ce n'étaient ab-solument pas les préférences individuelles, mais l'intérêt de la famille qui décidait quelle femme lui convenait le mieux. Dans l’immense majorité des cas, le mariage resta donc, jusqu’à la fin du Moyen Age, ce qu’il avait été dès l'origine : une affaire que ne réglaient point les intéressés. Au début, on était déjà marié en venant au monde - marié avec tout un groupe de l'autre sexe. Dans les formes ultérieures du mariage par groupe, des conditions analogues existaient probablement, mais le groupe se rétrécissait de plus en plus. Dans le mariage apparié, il est de règle que les mères concertent entre elles le mariage de leurs enfants ; là encore interviennent de façon décisive des considérations sur les nouveaux liens de parenté qui doivent affermir la situation du jeune couple dans la gens et la tribu. Et quand, par la prépondérance de la propriété privée sur la propriété col-lective et l’intérêt pour la transmission héréditaire, s'ouvrit le règne du droit paternel et de la mo-nogamie, la conclusion du mariage dépendit plus que jamais de considérations économiques. La forme du mariage par achat disparaît, mais la chose elle-même se pratique dans une mesure tou-jours croissante, si bien que non seulement la femme, mais aussi l’homme vaut son prix - non pas selon ses qualités personnelles, mais selon sa fortune. Qu’une inclination réciproque des intéressés dût être la raison qui l’emportait sur tout pour contracter mariage, voilà qui était resté depuis tou-jours chose inouïe dans la pratique des classes dominantes ; cela n’arrivait, tout au plus, que dans les romans ou … dans les classes opprimées qui ne comptaient point. Telle était la situation que trouva la production capitaliste quand, après l'ère des découvertes géographiques, elle se prépara par le commerce mondial et la production manufacturière à dominer le monde.
On pourrait croire que ce mode de mariage lui convint tout particulièrement, et ce fut bien le cas. Cependant, - in-sondable est l'ironie de l’histoire universelle, - ce fut elle qui dut y faire la brèche décisive. En transformant toutes choses en marchandises, elle désagrégea tous les rapports ancestraux tradition-nels, elle mit à la place des coutumes héréditaires, du droit historique, l'achat et la vente, le « libre » contrat; et voilà comment le juriste anglais H. S. Maine crut avoir fait une immense découverte en disant que tout notre progrès sur les époques antérieures consiste en ce que nous sommes passés from
status to contract, autrement dit, des conditions héréditairement transmises aux conditions librement consenties, ce qui, à la vérité, avait déjà été exprimé dans le Manifeste communiste, dans la mesure où c’est exact. Mais pour passer un contrat, il faut des gens qui puissent librement disposer de leur personne, de leurs actes et de leurs biens et qui s'affrontent d’égal à égal.
Ce fut justement l’un des ouvrages essentiels de la production capitaliste que de créer ces individus « libres » et « égaux ». Bien que cela ne s’effectuât tout d’abord qu’à demi consciemment et sous des dehors religieux, à partir de la Réforme luthérienne et calviniste fut pourtant établi le principe : l’homme n'est entièrement responsable de ses actes que s’il les a exécutés en pleine possession de son libre arbitre, et c’est un devoir moral que de résister à toute contrainte poussant à une action immorale. Mais comment ce principe pouvait-il s’'accommoder de la pratique usuelle jusqu'alors dans la conclusion du mariage ? D’après la conception bourgeoise, le mariage était un contrat, une affaire juridique, et même la plus importante de toutes puisqu'elle disposait pour la vie du corps et de l'esprit de deux êtres humains. Dans les formes, il est vrai, cette affaire juridique était dès lors librement conclue : elle ne pouvait se régler sans le « oui » des intéressés. Mais on ne savait que trop bien comment s'obtenait ce « oui » et quels étaient les véritables auteurs du mariage. Et pour-tant, si la liberté réelle de décision était exigée pour tous les autres contrats, pourquoi pas pour ce-lui-ci ? Les deux jeunes gens qui devaient être accouplés n’avaient-il pas aussi le droit de disposer librement d'eux-mêmes, de leur corps et de ses organes ? L'amour sexuel n’avait-il pas été mis à la mode par la chevalerie, et, en face de l’amour chevaleresque adultère, l'amour conjugal n'était-il pas sa vraie forme bourgeoise ? Mais, si le devoir des époux est de s'aimer mutuellement, n'est-ce pas tout aussi bien le devoir des amants que de se marier ensemble et de n’épouser personne d'autre ? Le droit de ceux qui s'aiment n'était-il pas supérieur au droit des père et mère, de la pa-renté ou de quelque autre courtier où entremetteur matrimonial traditionnel ? Si le droit de libre examen personnel faisait irruption sans se gêner dans l'Église et la religion, comment pouvait-il faire halte devant l’intolérable prétention de la vieille génération qui voulait disposer du corps, de l’âme, de la fortune, du bonheur et du malheur de la génération plus jeune ? Ces questions de-vaient forcément être soulevées à une époque
qui desserra tous les vieux liens de la société et ébranla toutes les notions traditionnelles. D'un seul coup, le monde était devenu près de dix fois plus grand ; au lieu du quart d’un hémisphère, c’est le globe terrestre tout entier qui s'étendait maintenant à la vue des Européens occidentaux, qui s'empressèrent de prendre possession des sept autres quartiers. Et en même temps que les vieilles barrières étroites du pays natal, tombaient les entraves millénaires prescrites à la pensée du Moyen Age.
Un horizon infiniment plus vaste s’ou-vrait à l’œil physique et au regard mental de l’homme. Qu’'importaient la bonne réputation d’hon-nêteté, et l'honorable privilège corporatif transmis de génération en génération, au jeune homme qu’attiraient les richesses des Indes, les mines d’or et d'argent du Mexique et de Potosi ? Ce fut l’époque de la chevalerie errante de la bourgeoisie. Elle eut aussi son romantisme et ses extases amoureuses, mais sur un pied bourgeois et avec des buts qui, en dernière analyse, étaient bour-geois aussi. Et c’est ainsi que la bourgeoisie ascendante, en particulier celle des pays protestants où l’état de choses établi fut plus qu'ailleurs ébranlé, admit de plus en plus, pour le mariage aussi, la liberté des contractants et la pratiqua de la manière ci-dessus décrite.
Le mariage resta mariage de classe, mais, au sein de leur classe, on accorda aux intéressés un certain degré de liberté dans le choix. Et sur le papier, dans la théorie morale comme dans la description poétique, rien ne fut établi plus inébranlablement que l’immoralité de tout mariage qui n'est point fondé sur un amour sexuel réciproque et sur l'accord vraiment libre des époux. Bref, le mariage d'amour fut proclamé droit de l’homme, et non seulement droit de l’homme, mais aussi et par exception droit de la femme. Mais ce droit de l’homme différait sur un point de tous les autres prétendus Droits de l'Homme. Tandis que ceux-ci, dans la pratique, restaient l'apanage de la classe dominante, de la bourgeoisie, et que, directement ou indirectement, on leur portait atteinte pour la classe opprimée, le prolétariat, l'ironie de l’histoire s'affirme ici, une fois de
plus.
La classe dominante reste dominée par les influences économiques que lon sait ; aussi n'offre-t-elle qu'exceptionnellement des cas de mariages conclus en toute liberté, tandis que dans la classe opprimée, comme nous l'avons vu, ces mariages vraiment libres sont la règle. Pour que
l'entière liberté de contracter mariage se réalise pleinement et d’une manière générale, il faut donc que la suppression de la production capitaliste et des conditions de propriété qu’elle a établies ait écarté toutes les considérations économiques ac-cessoires qui maintenant encore exercent une si puissante influence sur le choix des époux. Alors, il ne restera plus d’autre motif que l’inclination réciproque.
Mais comme l'amour sexuel est exclu-sif par nature - bien que cet exclusivisme ne se réalise pleinement, de nos jours, que chez la femme - le mariage fondé sur l'amour sexuel est donc, par nature, conjugal. Nous avons vu com-bien Bachofen avait raison de considérer le progrès du mariage par groupe au mariage conjugal comme étant essentiellement l'œuvre des femmes ; seul l'abandon du mariage apparié au profit de la monogamie doit être mis au compte des hommes. Et dans l’histoire, il eut surtout pour effet de faire empirer la situation des femmes et de faciliter l’infidélité des hommes. Que soient écartées maintenant les conditions économiques en raison desquelles les femmes supportaient cette infidéli-té coutumière de l’homme (souci de leur propre existence et, plus encore, de l’avenir des enfants), et l'égalité de la femme ainsi obtenue aura pour effet, selon toutes les expériences antérieures, de rendre les hommes monogames dans une proportion infiniment plus forte que les femmes ne de-viendront polyandres. Mais ce qui disparaîtra très certainement de la monogamie, ce sont tous les caractères qui lui ont imprimé les conditions de propriété auxquelles elle doit sa naissance ; et ces caractères sont, d’une part, la prépondérance de l’homme, et, en second lieu, l’indissolubilité du mariage.
La prépondérance de l’homme dans le mariage est une simple conséquence de sa pré-pondérance économique et disparaîtra d’elle- même avec celle-ci. L'indissolubilité du mariage est en partie la conséquence de la situation économique dans laquelle s’institua la monogamie, et en partie une tradition de l’époque où les connexions entre cette situation économique et la monoga-mie n'étaient pas encore nettement comprises et subissaient une déformation religieuse. Cette indis-solubilité est d'ores et déjà entamée de mille parts. Si le mariage fondé sur l'amour est seul moral, seul l’est aussi le mariage où l’amour persiste. Mais la durée de l'accès d'amour sexuel individuel est fort variable selon les individus, surtout chez les hommes, et l'épuisement
total de l’inclination, ou son éviction par un nouvel amour passionnel, font du divorce un bienfait pour les deux parties comme pour la société. On épargnera seulement aux gens de patauger dans l’inutile boue d’un pro-cès en divorce. Donc, ce que nous pouvons conjecturer aujourd’hui de la manière dont s’ordonne-ront les rapports sexuels après l’imminent coup de balai à la production capitaliste est surtout de caractère négatif, et se borne principalement à ce qui disparaîtra. Mais quels éléments nouveaux viendront s’y agréger ?
Cela se décidera quand aura grandi une génération nouvelle : génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été à même d'acheter par de l'argent ou par d’autres moyens de puissance sociale l’abandon d’une femme ; génération de femmes qui jamais n'auront été à même de se donner à un homme pour quelque autre motif que l’amour véritable, ou de se refuser à celui qu’elles aiment par crainte des suites économiques de cet abandon. Quand ces gens-là existeront, du diable s'ils se soucieront de ce qu’on pense aujourd’hui qu’ils devraient faire ; ils se forgeront à eux-mêmes leur propre pratique et créeront l'opinion publique adéquate selon la-quelle -ils jugeront le comportement de chacun - un point, c’est tout. |
L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, 1884, FEngels Le mouvement féministe en Scandinavie
Malheureusement, je ne peux pas répondre à votre demande de vous écrire une lettre que vous pourriez utiliser contre M. Bahr°. Cela m'impliquerait dans une polémique ouverte contre lui, et pour cela je devrais littéralement me voler le temps. Ce que j'écris ici ne vous est donc destiné que personnellement.
De plus, je ne connais pas du tout ce que vous appelez le mouvement féministe en Scandinavie ; Je ne connais que quelques-uns des drames d’Ibsen et je n’ai pas la moindre idée si ou dans quelle mesure Ibsen peut être considérée comme responsable des épanchements plus ou moins hysté-riques des carrières bourgeoises et petites bourgeoises.
En revanche, le domaine couvert par ce qui est généralement désigné comme la question de la femme est si vaste que l’on ne peut, dans les limites d’une lettre, traiter ce sujet à fond ou dire quoi que ce soit à
moitié satisfaisant. Ce qui est certain, c’est que Marx n'aurait jamais pu « adopter l'attitude » que lui avait attribuée M. Bahr ; après tout, il n'était pas fou.
Quant à votre tentative d'expliquer cette question du point de vue matérialiste, je dois vous dire dès le début que la méthode matérialiste est convertie en son contraire direct si au lieu d’être utili-sée comme fil conducteur dans la recherche historique, elle est faite pour servir de modèle prêt à l'emploi sur lequel adapter des faits historiques. Et si M. Bahr pense qu'il vous a pris dans une er-reur, il me semble qu'il est quelque peu justifié.
Vous classez toute la Norvège, et tout ce qui s’Y passe, comme petite- 1 1 bourgeoise, puis, sans la moindre hésitation, vous appliquez à cette 1 1 1 petite-bourgeoisie norvégienne vos idées sur la petite-bourgeoisie allemande.
Maintenant, deux faits font obstacle ici.
En premier lieu : à une époque où, dans toute l’Europe, la victoire sur Napoléon signifiait une vic-toire de la réaction sur la révolution, alors que ce n'est que dans son pays d’origine, la France, que la révolution était encore capable d’inspirer assez de peur pour arracher aux Bourbons rétablis un constitution libérale bourgeoise, la Norvège a pu se doter d'une constitution bien plus démocra-tique que n'importe quelle constitution en Europe à cette époque.
En second lieu, au cours des vingt dernières années, la Norvège a connu une renaissance littéraire différente de celle de tout autre pays de cette période, à l'exception de la Russie. Petits-bourgeois ou non, ces gens créent plus qu'ailleurs et impriment leur empreinte sur la littérature d’autres pays, dont l’Allemagne. Ces faits exigent, à mon avis, que nous analysions les caractéristiques spécifiques du Norvégien.
Vous comprendrez alors sans doute que nous sommes ici face à une différence très importante. En Allemagne, la petite bourgeoisie est le produit d’une révolution avortée, d’un développement arrê-té et contrarié ; il doit ses caractéristiques particulières et très marquées de lâcheté, d'étroitesse, d’impuissance et d’inefficacité à la guerre de Trente Ans et à la période qui a suivi au cours de la-quelle presque toutes les
autres grandes nations se sont au contraire développées rapidement. Ces traits sont restés avec la petite bourgeoisie allemande même après que l'Allemagne a été de nou-veau entraînée dans le courant du développement historique ; elles étaient suffisamment pronon-cées pour se graver sur toutes les autres classes sociales allemandes comme plus ou moins typi-quement allemandes, jusqu’au jour où notre classe ouvrière a franchi ces frontières étroites. Les travailleurs allemands sont d’autant plus violemment justifiés « sans pays » qu’ils sont totalement exempts d'étroitesse petite-bourgeoise allemande. La petite bourgeoisie allemande ne constitue donc pas une phase historique normale, mais une caricature extrêmement exagérée, phénomène de dégénérescence. La petite-bourgeoisie d'Angleterre, de France, etc., est à un tout autre niveau que la petite-bourgeoisie allemande.
En Norvège, en revanche, la petite paysannerie et la petite bourgeoisie, ainsi qu'une partie limitée de la classe moyenne - tout comme en Angleterre et en France au XVII* siècle, par exemple - re-présentent depuis plusieurs siècles l’état normal de la société. Ici, il ne peut être question d’un re-tour violent à des conditions dépassées à la suite d’un grand mouvement vaincu ou d’une guerre de Trente Ans. Le pays a pris du retard en raison de son isolement et de ses conditions naturelles, mais sa situation a toujours correspondu à ses conditions de production et a donc été normale. Ce n'est que très récemment que des manifestations de l’industrie à grande échelle ont fait leur appari-tion sporadique dans le pays, mais ce puissant levier de la concentration du capital.
Le paysan norvégien n’a jamais connu le servage, et ce fait donne un tout autre fond à l’ensemble du développement du pays, comme il l’a fait en Castille. Le petit bourgeois norvégien est le fils d’un paysan libre et c’est pour cette raison qu'il est un homme par rapport au misérable philistin allemand. De même, la petite-bourgeoise norvégienne est infiniment supérieure à l'épouse d’un philistin allemand. Et quelles que soient les faiblesses des drames d’Ibsen, par exemple, elles reflè-tent sans aucun doute le monde de la petite et moyenne bourgeoisie, mais un monde totalement différent du monde allemand, un monde où les hommes sont toujours dotés de caractère et d’ini-tiative et la capacité d'indépendance même si leur comportement peut sembler étrange à un
obser-vateur étranger.
Engels à Paul Ernst, 5 juin 1890
17 Naturellement l'orthographe que nous avons adoptée ne rend qu'approximativement l'orthographe incertaine de l'ouvrier anglais qu'Engels avait lui-même déjà transposée eu allemand. Cf. sur ce cas T. C. BARKER and ]. R. HARRIS: À Merseyside Town in the industrial Revolution: St Helens, (1954). ndt
18 Des renseignements donnés par les industriels eux-mêmes indiquent combien les femmes
mariées travaillant en usine sont nombreuses ; il y en a 10,721 dans 412 usines du Lancashire ; parmi leurs maris, 5,314 seulement avaient également du travail en usine, 3,927 avaient un autre emploi, 821 étaient chômeurs et sur 329, on ne possédait aucun renseignement. Donc, dans chaque usine, il y a en moyenne 2 et parfois 3 hommes qui vivent du travail de leur femme. (FE.) *.
* Cf. Manchester Guardian, mai 1844, p.5, col. 4-5.
19 2nd Report, 1833. Parl. Papers, vol. 21. 20 Va au diable, c'est nous qui devons t'entretenir.
21 2nd Report, 1833. Parl. Papers, vol. 21, D3, p. 5. Dans tout ce passage, sans le dire expressément, Engels semble incliner vers une conception du couple, où la femme est vouée aux travaux ménagers. Conception d'ailleurs répandue, cf. GASKELL: op. cit.
22 Le droit à la première nuit.
23 Les commissaires, évidemment, ne vont pas si loin. L'expression est de Engels. ndt
24 Marx fait allusion à la répression sauvage des Russes lors de l'insurrection polonaise de 1831. ndt
25 L'Angleterre avait Instauré son protectorat sur les îles ioniennes en 1815. Fin 1858 et début 1859, la population entra en lutte ouverte pour éliminer le pouvoir absolu du haut-commissaire britannique et exiger l'incorporation à la Grèce. Cette lutte aboutit en 1864 au rattachement des îles à la Grèce. ndt
26 C'est manifestement une allusion aux lois sur les propriétaires terriens et les fermiers de novembre 1852. Marx a consacré plusieurs articles à ces mesures qui frappèrent durement l'Irlande. ndt
27 Ville d'Espagne : en l'an 219 av. ].-C, elle s’allia à Rome et fut prise par Hannibal, après un dur siège de huit mois. Les femmes luttèrent aux côtés des hommes, et certaines d'entre elles préférèrent se jeter dans les flammes plutôt que de se rendre. ndt
28 « Le travail de fabrique peut être pur et bienfaisant comme l'était jadis le travail domestique, et même à un plus haut degré. » (Reports of Insp. of Fact. 31 st. oct. 1865, p.127.)
29 On trouve là dessus de nombreux documents dans les « Reports of Insp. of Fact. ».
30 Hermann Bahr (1863-1934), est un écrivain autrichien. Initiateur du mouvement mouvement littéraire et artis-tique « Jeune Vienne » ndt
Organisation et division du travail
Proudhon
Nous arriverons encore à la même conséquence, si nous prenons pour point de départ, non plus la distribution des produits créés, mais l'acte de la production. Dans la grande industrie, Pierre” n’est pas libre de fixer lui-même le temps de son travail, car le travail de Pierre n’est rien sans le concours de tous les Pierre et de tous les Paul qui forment l'atelier. C'est ce qui explique fort bien la résistance opiniâtre que les commerçants anglais opposèrent au bill de dix heures. C'est qu'ils ne savaient que trop qu'une diminution de travail de deux heures accordées aux femmes et aux enfants devait également entraîner une diminution de temps de travail pour les adultes. Il est dans la nature de la grande industrie que le temps du travail soit égal pour tous. Ce qui est aujourd’hui le résultat du capital et de la concurrence des ouvriers entre eux, sera demain, si vous retranchez le rapport du travail au capital, le fait d’une convention basée sur Le rapport de la somme des forces productives à la somme des besoins existants.
Misère de la philosophie, 1847, K. Marx Nécessité de l’intégration des femmes
La plus-value est reconvertie en capital additionnel et se manifeste donc comme création de capital nouveau ou de capital élargi. Le capital ne se réalise pas seulement, il crée encore du capital. Le procès d'accumulation est donc immanent au procès de production capitaliste : il implique la création de nouveaux ouvriers salariés, de nouveaux moyens de réalisation et d'augmentation du capital existant, soit que le capital s’assujettisse des couches de population qui jusque-là lui échappaient encore, par exemple les femmes et les enfants, soit qu’il se soumette un nombre accru de travailleurs à la suite de l’augmentation naturelle de population.
Chapitre VI (1864, inédit du Capital, Livre D), K. Marx
Homme, femme, adolescent, enfant
Le progrès industriel, qui suit la marche de l'accumulation, non seulement réduit de plus en plus le nombre des ouvriers nécessaires pour mettre en œuvre une masse croissante de moyens de production, il augmente en même temps la quantité de travail que l’ouvrier individuel doit fournir. À mesure qu'il développe les pouvoirs productifs du travail et fait donc tirer plus de produits de moins de travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus de travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, ou encore d'augmenter en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l’homme par la femme, l'adulte par l'adolescent et l'enfant, un Yankee par trois Chinois. Voilà autant de méthodes pour diminuer la demande de travail et en rendre l'offre surabondante, en un mot, pour fabriquer des surnuméraires.
Le Capital, 1867, K. Marx Démographie ouvrière
Dans les fabriques automatiques, de même que dans la plupart des grandes manufactures où les machines ne jouent qu’un rôle auxiliaire à côté de la division moderne du travail, on n'emploie par masse les ouvriers mâles que jusqu'à l’âge de leur maturité. Ce terme passé, on en retient un faible contingent et l’on renvoie régulièrement la majorité. Cet élément de la surpopulation s'accroît à mesure que la grande industrie s'étend. Une partie émigre et ne fait en réalité que suivre l’émigration du capital. Il en résulte que la population féminine augmente plus vite que la population mâle : témoin l'Angleterre. Que l’accroissement naturel de la classe ouvrière ne suffise pas aux besoins de l’accumulation nationale, et qu'il dépasse néanmoins les facultés d'absorption du marché national, cela paraît impliquer une contradiction, mais elle naît du mouvement même du capital, à qui il faut une plus grande proportion de femmes, d'enfants, d'adolescents, de jeunes gens, que d'hommes faits. Sembletil donc moins contradictoire, au premier abord, qu’au moment même où des milliers d'ouvriers se trouvent sur le pavé l’on crie à la disette de bras ? Au dernier semestre de 1866, par exemple, il y avait à Londres plus de cent mille ouvriers en chômage forcé, tandis que, faute de bras, beaucoup de machines chômaient dans les fabriques du Lancashire’.
Le Capital, 1867, K.Marx Concurence
Le manque de travail temporaire ou local n’a point pour résultat de faire hausser le salaire, mais bien d'amener forcément les femmes et les enfants à la culture du sol et de les faire exploiter à un âge de plus en plus tendre. Dès que cette exploitation des femmes et des enfants s'exécute sur une plus grande échelle, elle devient, à son tour, un nouveau moyen de rendre superflu le travailleur mâle et de maintenir son salaire au plus bas. L'est de l'Angleterre nous présente un joli résultat de ce cercle vicieux, le système des bandes ambulantes (Gangsystem), sur lequel il nous faut revenir ici”
Le Capital, 1867, K.Marx
Exploitation
Pendant la période manufacturière proprement dite, c’est à-dire pendant la période où la manufacture resta la forme dominante du mode de production capitaliste, des obstacles de plus d’une sorte s'opposent à la réalisation de ses tendances. Elle a beau créer, comme nous l'avons déjà vu, à côté de la division hiérarchique des travailleurs, une séparation simple entre ouvriers habiles et inhabiles, le nombre de ces derniers reste très circonscrit, grâce à l'influence prédominante des premiers. Elle a beau adapter les opérations parcellaires aux divers degrés de maturité, de force et de développement de ses organes vivants de travail et pousser ainsi à l'exploitation productive des enfants et des femmes, cette tendance échoue généralement contre les habitudes et la résistance des travailleurs mâles. C’est en vain qu'en décomposant les métiers, elle diminue les frais d'éducation, et par conséquent la valeur de l’ouvrier; les travaux de détail difficiles exigent toujours un temps assez considérable pour l'apprentissage; et lors même que celui-ci devient superflu, les travailleurs savent le maintenir avec un zèle jaloux. L’habileté de métier restant la base de la manufacture, tandis que son mécanisme collectif ne possède point un squelette matériel indépendant des ouvriers eux- mêmes, le capital doit lutter sans cesse contre leur insubordination. « La faiblesse de la nature humaine est telle, s’écrie l'ami Ure, que plus un ouvrier est habile, plus il devient opiniâtre et intraitable, et par
conséquent moins il est propre à un mécanisme, à l'ensemble duquel ses boutades capricieuses peuvent faire un tort considérable*. » Pendant toute la période manufacturière, on n’entend que plaintes sur plaintes à propos de l’indiscipline des travailleurs”.
Le Capital, 1867, K.Marx Les ouvrières et les machines
L'acte de fabrique forçait d'employer une double série d'enfants dont l’une travaillait six heures, l’autre quatre, ou chacune cinq heures seulement. Or, les parents ne voulurent point vendre les demitemps (half times) meilleur marché que les temps entiers (full times). Dès lors les demitemps furent remplacés par une machine”. Avant l'interdiction du travail des femmes et des enfants (audessous de dix ans) dans les mines, le capital trouvait la méthode de descendre dans les puits des femmes, des jeunes filles et des hommes nus liés ensemble, tellement d'accord avec son code de morale et surtout avec son grand-livre que ce n'est qu'après l'interdiction qu’il eut recours à la machine et supprima ces mariages capitalistes. Les Yankees ont inventé des machines pour casser et broyer les pierres. Les Anglais ne les emploient pas parce que le « misérable » (« wretch », tel est le nom que donne l’économie politique anglaise à l’ouvrier agricole) qui exécute ce travail reçoit une si faible partie de ce qui lui est dû, que l'emploi de la machine enchérirait le produit pour le capitaliste’’. En Angleterre, on se sert encore, le long des canaux, de femmes au lieu de chevaux pour Le halage‘, parce que les frais des chevaux et des machines sont des quantités données mathématiquement, tandis que ceux des femmes rejetées dans la lie de la population, échappent à tout calcul. Aussi c’est en Angleterre, le pays des machines, que la force humaine est prodiguée pour des bagatelles avec le plus de cynisme.
Le Capital, 1867, K.Marx Les machines
En rendant superflue la force musculaire, la machine permet d'employer des ouvriers sans grande force musculaire, mais dont les membres sont d'autant plus souples qu'ils sont moins développés. Quand Île capital s'empara de la machine, son cri fut : du travail de femmes, du travail
d'enfants ! Ce moyen puissant de diminuer les labeurs de l’homme, se changea aussitôt en moyen d'augmenter le nombre des salariés; il courba tous les membres de la famille, sans distinction d'âge et de sexe, sous le bâton du capital. Le travail forcé pour le capital usurpa la place des jeux de l'enfance et du travail libre pour l'entretien de la famille; et le support économique des mœurs de famille était ce travail domestique’°.
Le Capital, 1867, K.Marx Marchand d’esclaves
L'emploi capitaliste du machinisme altère foncièrement le contrat, dont la première condition était que capitaliste et ouvrier devaient se présenter en face l’un de l’autre comme personnes libres, marchands tous deux, l’un possesseur d'argent ou de moyens de production, l’autre possesseur de force de travail. Tout cela est renversé dès que le capital achète des mineurs. Jadis, l’ouvrier vendait sa propre force de travail dont il pouvait librement disposer, maintenant il vend femme et enfants ; il devient marchand d'esclaves’?
Le Capital, 1867, K. Marx Journée de travail
La machine entre les mains du capital crée donc des motifs nouveaux et puissants pour prolonger sans mesure la journée de travail; elle transforme le mode de travail et le caractère social du travailleur collectif, de manière à briser tout obstacle qui s'oppose à cette tendance; enfin, en enrôlant sous le capital des couches de la classe ouvrière jusqu'alors inaccessibles, et en mettant en disponibilité les ouvriers déplacés par la machine, elle produit une population ouvrière surabondante* qui est forcée de se laisser dicter la loi.
De là ce phénomène merveilleux dans l’histoire de l’industrie moderne, que la machine renverse toutes les limites morales et naturelles de la journée de travail. De là ce paradoxe économique, que le moyen le plus puissant de raccourcir le temps de travail devient par un revirement étrange le moyen le plus infaillible de transformer la vie entière du travailleur et de sa famille en temps disponible pour la mise en valeur du capital.
« Si chaque outil », tel était le rêve d’Aristote, le plus grand penseur de l'antiquité, « si chaque outil pouvait exécuter sur sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se mouvaient d'eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître d’esclaves®. » Et Antiparos, un poète grec du temps de Cicéron, saluait l'invention du moulin à eau pour la mouture des grains, cette forme élémentaire de tout machinisme productif, comme l'aurore de l'émancipation des femmes esclaves et le retour de l’âge d’or“ ! Ah ces païens ! Maître Bastiat, après son maître Mac Culloch, a découvert qu'ils n'avaient aucune idée de l’économie politique ni du christianisme. Ils ne comprenaient point, par exemple, qu’il n'y a rien comme la machine pour faire prolonger la journée de travail. Ils excusaient l'esclavage des uns parce qu’elle était la condition du développement intéoral des autres; mais pour prêcher l'esclavage des ‘masses afin d'élever au rang d’« éminents filateurs », de « grands banquiers » et d’« influents marchands de cirage perfectionné », quelques parvenus grossiers ou à demi décrottés, la bosse de la charité chrétienne leur manquait.
Le Capital, 1867, K.Marx
Augmentation du rythme de travail
Nous avons vu comment l'exploitation mécanique supprime la coopération fondée sur le métier et la manufacture basée sur la division du travail manuel. La machine à faucher nous fournit un exemple du premier mode de suppression. Elle remplace la coopération d’un certain nombre de faucheurs. La machine à fabriquer les épingles nous fournit un exemple frappant du second. D’après Adam Smith, dix hommes fabriquaient de son temps, au moyen de la division du travail, plus de quarante-huit mille épingles par jour. Une seule machine en fournit aujourd’hui cent quarante-cinq mille dans une journée de travail de onze heures. Il suffit d’une femme ou d’une jeune fille pour surveiller quatre machines semblables et pour produire environ six cent mille épingles par jour et plus de trois millions par semaine“.
Le Capital, 1867, K.Marx
Travail domestique et manufacture
La dépréciation de la force de travail par le seul emploi abusif de femmes et d'enfants, par la brutale spoliation des conditions normales de vie et d'activité, par le simple effet de l’excès de travail et du travail nocturne, se heurte à la fin contre des obstacles physiologiques infranchissables. Là s'arrêtent aussi par conséquent la réduction du prix des marchandises obtenue par ces procédés et l'exploitation capitaliste fondée sur eux. Pour atteindre ce point il faut de longues années; alors sonne l’heure des machines et de la transformation désormais rapide du travail domestique et de la manufacture en fabrique.
Le Capital, 1867, K.Marx Effets de la division du travail
Son effet immédiat sur les ouvriers est à peu de chose près celui de tout machinisme qui dans la période de la grande industrie s'empare de nouvelles branches. Les enfants du plus bas âge sont mis de côté. Le salaire des travailleurs à la machine s'élève proportionnellement à celui des ouvriers à domicile, dont beaucoup appartiennent aux « plus pauvres d’entre les pauvres » (« the poorest of the poor »). Le salaire des artisans placés dans de meilleures conditions et auxquels la machine fait concurrence, baisse. Les travailleurs aux machines sont exclusivement des jeunes filles et des jeunes femmes. A l’aide de la puissance mécanique elles anéantissent le monopole des ouvriers mâles dans les ouvrages difficiles, et chassent des plus faciles une masse de vieilles femmes et de jeunes enfants. Quant aux manouvriers les plus faibles, la concurrence les écrase. Le nombre des victimes de la mort de faim (death from starvation) s'accroît à Londres pendant les seize dernières années en raison du développement de la couture à la mécanique”. Obligées, suivant le poids, les dimensions et la spécialité de la machine à coudre, de la mouvoir avec la main et le pied ou avec la main seule, assises ou debout, les nouvelles recrues font une énorme dépense de force. En raison de la durée de leur besogne elle devient nuisible à la santé, bien qu’elle soit ordinairement moins prolongée que dans l’ancien système. Quand la machine à coudre est introduite dans des ateliers étroits et gorgés de monde, comme cela a lieu pour la confection des chapeaux, des corsets, des chaussures, etc., les conditions d’insalubrité sont
naturellement augmentées.
Le Capital, 1867, K. Marx Ten Hours’ Factory Bill
Par l'annexion au personnel de travail combiné d’une masse P
prépondérante d'enfants et de femmes, la machine réussit enfin à briser
la résistance que le travailleur mâle opposait encore dans la manufacture
au despotisme du capital“.
Le Capital, 1867, K. Marx Armée industrielle de réserve
Il en ressort qu’à toutes les époques, sauf dans les courtes périodes de plus grande prospérité, l’industrie anglaise a besoin d’une réserve de travailleurs sans emploi*’, afin de pouvoir produire les masses de marchandises que le marché réclame précisément pendant les mois où il est le plus animé. Cette réserve est plus ou moins importante selon que l'état du marché permet ou non d'en occuper une partie. Et, bien que les régions agricoles, l'Irlande et les secteurs moins intéressés par l'essor, puissent du moins pour un temps - lorsque la prospérité du marché est à son apogée - fournir un certain nombre d'ouvriers, ceux-ci constituent d’une part une minorité et par ailleurs font partie eux aussi de la réserve, avec cette seule différence que c'est seulement chaque fois la période d’essor économique qui prouve qu'ils en font partie. Lorsqu'ils s’en vont travailler dans les secteurs plus animés, on se restreint dans leur région d'origine pour moins ressentir le vide que cause leur départ, on travaille plus longtemps, on emploie les femmes et les jeunes gens, et lorsqu’au début de la crise ils sont congédiés et reviennent, ils s’aperçoivent que leur place est occupée et qu'ils sont superflus - du moins la plupart d’entre eux. Cette réserve, dont fait partie durant les crises une foule énorme de gens, et même durant les périodes que l’on peut définir comme à mi-chemin entre prospérité et crise, un bon nombre de travailleurs - c'est la « population excédentaire » de l’Angleterre qui végète péniblement, mendiant et volant, balayant les rues et y ramassant le crottin, faisant de petits charrois à l’aide d’une brouette ou d’un âne, vendant au coin des rues, ou accomplissant quelques petits travaux occasionnels. Dans toutes les grandes villes anglaises, on peut voir une
foule de ces gens qui « maintiennent ensemble leur âme et leur corps » comme disent les Anglais, grâce à quelques petits gains occasionnels.
Il est étonnant de voir à quelles occupations cette « population superflue » à recours. Les balayeurs de rues de Londres (cross sweeps)** sont universellement connus ; mais jusqu’à présent ce n'étaient pas seulement ces carrefours, mais dans d’autres grandes villes, également les rues principales qui étaient balayées par les chômeurs embauchés dans ce but par l'office des pauvres, ou les services de voirie ; maintenant on a une machine qui parcourt chaque jour les rues à grand bruit, et a fait perdre aux chômeurs cette source de gain. Sur les grandes routes menant aux villes et où règne un trafic important, on voit quantité de gens avec des voiturettes, qui ramassent le crottin fraîchement tombé entre les voitures et les omnibus, au risque de se faire écraser, afin de le vendre - et pour cela ils doivent en outre souvent verser quelques shillings aux services de voirie ; or, en bien des endroits, ce ramassage est strictement interdit, parce que l’Administration ne pourrait pas vendre comme engrais l'ensemble des ordures de la ville, celles-ci ne contenant plus la proportion congruente de crottin de cheval. Heureux ceux qui, parmi les « superflus » peuvent se procurer une brouette et peuvent ainsi effectuer quelques transports, plus heureux ceux qui parviennent à réunir suffisamment d'argent pour s'acheter un âne avec sa charrette, - l’âne doit chercher lui-même sa nourriture ou bien reçoit pour pitance quelques déchets glanés çà et là, et il peut malgré tout rapporter quelque argent.
La grande majorité des « superflus » se lancent dans le colportage. C’est surtout le samedi soir, quand toute la population ouvrière est dans la rue, que l’on voit réunis les gens qui en vivent. Des lacets, des bretelles, des galons, des oranges, des gâteaux, bref, tous les articles imaginables vous sont offerts par des hommes, des femmes et des enfants et les autres jours aussi, on voit à tout instant ces marchands ambulants s'arrêter dans les rues avec des oranges, des gâteaux, de la « Ginger beer » ou de la « Nettle Beer »*° ou repartir un peu plus loin. Des allumettes, et d’autres choses de ce genre, de la cire à cacheter, des appareils brevetés pour allumer le feu, etc... constituent également les articles de vente de tous ces gens. D’autres encore - appelés jobbers - circulent dans les rues pour essayer de trouver quelques menus travaux occasionnels ; quelques-uns d’entre eux réussissent à se faire une journée de travail ; beaucoup ne sont pas si
heureux.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, Préface 1892, F. Engels
Enfants et machinisme
Examinons de plus près le fait que les machines évincent de plus en plus l’ouvrier adulte. Le travail aux machines consiste principalement - aussi bien dans le filage que dans le tissage - à rattacher les fils qui cassent, puisque la machine fait tout le reste ; ce travail n’exige aucune force physique, mais des doigts agiles. Donc, non seulement les hommes n’y sont pas indispensables, mais en outre, le plus grand développement des muscles et des os de leurs mains, les rend moins aptes à ce travail que des femmes et des enfants ; ils sont donc tout naturellement presque totalement évincés de ce travail. Plus les gestes des bras, les efforts musculaires sont, par la mise en service de machines, accomplis par l'énergie hydraulique ou la force de la vapeur, et moins on a besoin d'hommes ; et comme les femmes et les enfants sont par ailleurs meilleur marché et plus habiles que les hommes dans ce genre de travail, ce sont eux qu'on emploie. Dans les filatures on ne trouve aux Throstles que des femmes et des jeunes filles, un fileur aux mules, un homme adulte (qui même disparaît s’il y a des seif-actors) et plusieurs piecers chargés de rattacher les fils ; le plus souvent ce sont des enfants ou des femmes, parfois de jeunes gens de 18 à 20 ans, de temps à autre un fileur âgé qui a perdu sa place”’. Ce sont le plus souvent des femmes de 15 à 20 ans et plus, qui travaillent au métier à tisser mécanique ; il y a aussi quelques hommes, mais qui conservent rarement cet emploi après leur 21e année. Aux machines à préfiler, on ne trouve également que des femmes, tout au plus y a-t-il quelques hommes pour affûter et nettoyer les machines à carder. En plus, les usines emploient un grand nombre d'enfants pour ôter et remettre les bobines (doffers) et quelques hommes adultes comme contremaîtres dans les ateliers, un mécanicien et un ouvrier spécialiste pour la machine à vapeur, et aussi des menuisiers, un portier, etc. Mais le travail proprement dit est fait par des femmes et des enfants. Cela aussi les industriels le nient, et ils ont publié l’an passé des statistiques importantes, tendant à démontrer que les machines ne supplantent pas les hommes. Il ressort des tableaux publiés qu’un peu
plus de la moitié (52%) de l’ensemble des ouvriers d'usine sont du sexe féminin et environ 48% du sexe masculin et que plus de la moitié de ce personnel est âgée de plus de 18 ans”. Jusque-là, c’est parfait. Mais ces messieurs les industriels se sont bien gardés de nous dire quelle est, chez les adultes, la proportion d'hommes et de femmes. Or, c’est précisément là la question. De surcroît, ils ont manifestement fait entrer en ligne de compte les mécaniciens, menuisiers, et tous les hommes adultes qui, de quelque manière, avaient affaire avec leurs usines, y incluant peut-être même les secrétaires, etc... mais ils n'ont pas le courage de dire toute la vérité objective. Leurs renseignements du reste, fourmillent d'erreurs, d’interprétations fausses ou obliques, de calculs de moyennes, qui prouvent beaucoup pour le profane mais ne démontrent rien pour qui est au courant, de silences justement sur les points essentiels : ils ne font que démontrer l’aveuglement égoïste et la malhonnêteté de ces industriels.
Nous emprunterons au discours dans lequel Lord Ashley présenta sa motion sur la journée de 10 heures, le 15 mars 1844 à la Chambre des Communes, quelques données qui n'ont pas été réfutées par les industriels sur l’âge des ouvriers et la proportion d'hommes et de femmes. Elles ne s'appliquent d’ailleurs qu'à une partie de l’industrie anglaise. Des 419,590 ouvriers d'usine de l'empire britannique (en 1839) 192.887 (soit presque la moitié) étaient âgés de moins de 18 ans et 242.996 étaient du sexe féminin, dont 112,192 au-dessous de 18 ans ; d’après ces chiffres 80,695 ouvriers du sexe masculin ont moins de 18 ans, et 96,599 sont adultes, c'est-à-dire 23%, donc pas même le quart du total. Dans les fabriques de coton, 56 1/4% de l’ensemble du personnel étaient des femmes, et il y en avait 69 1/2% dans les fabriques de laine, 70 1/2%, dans les fabriques de soieries, 70 1/2% dans les filatures de lin. Ces chiffres suffisent à démontrer que les travailleurs adultes du sexe masculin sont évincés. Mais il n’y a qu’à entrer dans la première usine venue pour voir la chose effectivement confirmée. Le résultat inévitable, c'est ce bouleversement de l’ordre social existant, qui précisément parce qu'il est imposé, a pour les ouvriers les conséquences les plus funestes. Le travail des femmes surtout désagrège complètement la famille ; car quand la femme passe quotidiennement 12 ou 13 heures à l'usine et que l’homme y travaille lui aussi là ou ailleurs, que deviennent les enfants ? Ils poussent, livrés à eux-mêmes comme de la mauvaise herbe, on les
donne à garder au-dehors pour 1 ou 1 1/2 shillings par semaine, et on imagine comment ils sont traités. C’est pourquoi se multiplient d’une façon effrayante, dans les districts industriels, les accidents dont les jeunes enfants sont victimes par manque de surveillance. Les listes établies par les fonctionnaires de Manchester chargés des constats de décès, indiquaient (selon le rapport du Fact. Inq. Comm. Rept. Of Dr Hawkins, p. 3) : en 9 mois, 69 décès par brûlure, 56 par noyade, 23 consécutifs à une chute, 67* pour des causes diverses ; donc en tout 215* accidents mortels, taudis qu'à Liverpool, qui n’est pas une ville manufacturière, on n'avait à déplorer, en 12 mois, que 146 accidents mortels. Les accidents dans les mines de charbon ne sont pas inclus pour ces deux villes ; il faut remarquer que le coroner” de Manchester n'a pas Salford dans son ressort si bien que la population des deux districts est à peu près la même. Le Manchester Guardian, relate dans tous ses numéros, ou presque, un ou plusieurs cas de brûlure. Il va de soi que la mortalité générale des tout jeunes enfants augmente également en raison du travail des mères et des faits l’attestent de façon éclatante. Les femmes reviennent souvent à l'usine 3 ou 4 jours après l'accouchement, en laissant bien entendu leur nourrisson à la maison ; durant les heures de loisir elles courent en hâte chez elles pour allaiter l'enfant et manger elles-mêmes un peu ; mais dans quelles conditions a lieu cet allaitement, on peut facilement l’imaginer ! Lord Ashley rapporte les déclarations de quelques ouvrières :
MH. âgée de 20 ans a deux enfants, le plus petit est un nourrisson qui est gardé à la maison par l’autre un peu plus âgé ; elle part pour l'usine le matin peu après 5 heures et revient à 8 heures du soir durant la journée, le lait lui coule des seins au point que ses vêtements en sont trempés. - HW. à trois enfants, quitte sa maison le lundi matin à 5 heures et ne revient que le samedi soir à 7 heures. Elle a alors tant de choses à faire pour ses enfants, qu’elle ne se couche pas avant 3 heures du matin. Il lui arrive souvent d’être trempée jusqu'aux os par la pluie et de travailler dans cet état. « Mes seins m'ont fait horriblement souffrir ; et je me suis trouvée inondée de lait” ».
L'emploi de narcotiques dans le but de faire tenir les enfants tranquilles n'est que trop favorisé par cet infâme système et il est maintenant vraiment très répandu dans les districts industriels ; le Dr Johns,
inspecteur en chef du district de Manchester, est d'avis que cette coutume est une des causes essentielles des convulsions mortelles très fréquentes”. Le travail de la femme à l’usine désorganise inévitablement la famille et cette désorganisation a, dans l’état actuel de la société qui repose sur la famille, les conséquences les plus démoralisantes aussi bien pour les époux que pour les enfants. Une mère qui n’a pas le temps de s'occuper de son enfant, de lui prodiguer durant ses premières années, les soins et la tendresse les plus normaux, une mère qui peut à peine voir son enfant ne peut pas être une mère pour lui, elle devient fatalement indifférente, le traite sans amour, sans sollicitude, comme un enfant étranger; et des enfants qui grandissent dans ces conditions sont plus tard tout à fait perdus pour la famille, ils sont incapables de se sentir chez eux dans le foyer qu'ils fondent eux-mêmes, parce qu'ils n’ont connu qu’une existence isolée ; ils contribuent nécessairement à la destruction de la famille d’ailleurs générale chez les ouvriers. Le travail des enfants entraîne une désorganisation analogue de la famille. Lorsqu'ils parviennent à gagner plus qu'ils ne coûtent à leurs parents pour les entretenir, ils commencent à remettre aux parents une certaine somme pour la nourriture et le logis et dépensent, le reste pour eux. Et ceci se produit souvent dès qu'ils ont 14 ou 15 ans (Power : Rept. On Leeds, passim ; Tufnell : Rept. On Manchester, p. 17 etc... dans le rapport de fabrique). En un mot, les enfants s’émancipent et considèrent la maison paternelle comme une pension : il n’est pas rare qu'ils l’'abandonnent pour une autre si elle ne leur plaît pas.
Dans bien des cas, la famille n’est pas tout à fait désagrégée par le travail de la femme mais tout y est mis sens dessus dessous. C’est la femme qui nourrit sa famille, et l’homme qui reste à la maison, garde les enfants, balaye les pièces et fait la cuisine. Ce cas est très, très fréquent ; à Manchester seulement, on pourrait dénombrer plusieurs centaines de ces hommes, condamnés aux travaux domestiques. On peut aisément imaginer quelle légitime indignation cette castration de fait suscite chez les ouvriers, et quel bouleversement de toute la vie de famille il en résulte, alors que les autres conditions sociales restent les mêmes. J'ai sous les yeux, la lettre d’un ouvrier anglais, Robert Pounder, Baron’s Buildings, Woodhouse Moor Side, à Leeds (la bourgeoisie peut toujours aller l’y rechercher, c'est pour elle que j'indique l'adresse exacte) que celui-ci adressa à Oastler, et dont je ne peux rendre qu’à demi le naturel ;
on peut à la rigueur en imiter l'orthographe, mais le dialecte du Yorkshire est intraduisible®®.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, Préface 1892, FEngels
31 Pierre-Joseph Proudhon, (1809-1865), est un précurseur de l'anarchisme. Partisan du mutuellisme et du fédéralisme. Convaincu de l'infériorité naturelle des femmes, il les pense incapables « de produire des idées »; êtres passifs, elles n'accèdent au verbe que par la médiation de l'homme. ndt
32 «Il ne semble pas absolument vrai que la demande produise toujours l'offre juste au moment
où il en est besoin. Cela na pas eu lieu du moins pour le travail de fabrique, car un grand nombre de machines chômaient faute de bras. » (Reports of Insp. of Fact. for 31 oct. 1866, p. 81.)
33 Le sixième et dernier rapport de la Child. Empl. Comm, publié fin de mars 1867, est tout entier consacré à ce système des bandes agricoles.
34. Ure, L.c. p31. 35 Ceci est beaucoup plus vrai pour l'Angleterre que pour la France et pour la France que pour la Hollande.
36 « Ce n'est que par nécessité que les maîtres retiennent deux séries d'enfants audessous de treize ans... En fait, une classe de manufacturiers, les filateurs de laine, emploient rarement des enfants audessous de treize ans, c'està-dire des demitemps. Ils ont introduit des machines nouvelles et perfectionnées de diverses espèces, qui leur permettent de s’en passer. Pour donner un exemple de cette diminution dans le nombre des enfants, je mentionnerai un procès de travail dans lequel, grâce à l'addition aux machines existantes d'un appareil appelé piercing machine, le travail de six ou de quatre demitemps, suivant la particularité de chaque machine, peut être exécuté par une jeune personne (audessus de treize ans)... C'est le système des demitemps qui a suggéré l'invention de la piercing machine. » (Reports of Insp. of Fact. for oct. 1858.)
21 « Il arrive souvent que la machine ne peut être employée à moins que le travail (il veut dire le salaire) ne s'élève. » (Ricardo I.c., p.479.)
38 Voy. : Report of the Social Science Congress at Edinburgh. October 1863.
39 Le docteur Edward Smith, pendant la crise cotonnière qui accompagna la guerre civile américaine, fut envoyé par le gouvernement anglais dans le Lancashire, le Cheshire, etc., pour faire un rapport sur l'état de santé des travailleurs. On lit dans ce rapport : « Au point de vue hygiénique, et abstraction faite de la délivrance de l'ouvrier de l'atmosphère de la fabrique, la crise présente divers avantages. Les femmes des ouvriers ont maintenant assez de loisir pour pouvoir offrir le sein à leurs nourrissons au lieu de les empoisonner avec le cordial de Godfrey. Elles ont aussi trouvé le temps d'apprendre à faire la cuisine. » Malheureusement elles acquirent ce talent culinaire au moment où elles n'avaient rien à manger, mais on voit comment le capital en vue de son propre accroissement avait usurpé le travail que nécessite la consommation de la famille. La crise a été aussi utilisée dans quelques écoles pour enseigner la couture aux ouvrières. Il a donc fallu une révolution américaine et une crise universelle pour que des ouvrières qui filent pour le monde entier apprissent à coudre.
40 En contraste avec ce grand fait que ce sont les ouvriers mâles qui ont forcé le capital à diminuer le travail des femmes et des enfants dans les fabriques anglaises, les rapports les plus récents de la « Children's Employment Commission » contiennent des traits réellement révoltants sur les procédés esclavagistes de certains parents dans le trafic sordide de leurs enfants. Mais comme on peut le voir par ces rapports, le pharisien capitaliste dénonce luimême la bestialité qu'il a créée, qu'il éternise et exploite et qu'il a baptisée du nom de Liberté du travail. « Le travail des enfants a été appelé en aide... même pour payer leur pain quotidien ; sans force pour supporter un labeur si disproportionné, sans instruction pour diriger leur vie dans l'avenir, ils ont été jetés dans une situation physiquement et moralement souillée. Chistorien juif, à propos de la destruction de
Jérusalem par Titus a donné à entendre qu'il n'était pas étonnant qu'elle eût subi une destruction si terrible, puisqu'une mère inhumaine avait sacrifie son propre fils pour apaiser les tourments d'une faim irrésistible. » (Public Economy concentrated. Carlisle, 1833, p.56). Dans le « Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse » (31 mai 1837), le docteur Perrot dit : « La misère engendre quelquefois chez les pères de famille un odieux esprit de spéculation sur leurs enfants, et des chefs d'établissement sont souvent sollicités pour recevoir dans leurs ateliers des enfants audessous de l’âge même où on les admet ordinairement. »
41 Sismondi et Ricardo ont le mérite d'avoir compris que la machine est un moyen de produire non seulement des marchandises, mais encore la surpopulation « redundant population ».
42F.Biese; Die Philosophie des Aristoteles. Zweiter Band. Berlin, 1842, p.408.
43 « Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq
vous avertisse en vain qu'il l'ait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des filles et les voilà qui sautillent allégrement sur la roue et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner le poids de la pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs, réjouissonsnous des dons que la déesse accorde. » (Antiparos.)
44. « Ch. Empl. Comm. IV Report, 1864 », p.108, n.447.
45 Pour la semaine finissant le 26 février 1864, le rapport hebdomadaire officiel de la mortalité énumère cinq cas de mort par inanition à Londres. Le même jour le Times constate un cas additionnel.
46 « M. E. … fabricant m'a fait savoir qu'il emploie exclusivement des femmes à ses métiers mécaniques ; il donne la préférence aux femmes mariées ; surtout à celles qui ont une famille nombreuse ; elles sont plus attentives et plus disciplinables que les femmes non mariées, et de plus sont forcées de travailler jusquà extinction pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires. C'est ainsi que les vertus qui caractérisent le mieux la femme tournent à son préjudice. Ce qu'il y a de tendresse et de moralité dans sa nature devient l'instrument de son esclavage et de sa misère. » Ten Hours’ Factory Bill. The speech of Lord Ashley. Lond. 1844 ; p.20.
47 Cette notion de « l’armée de réserve du travail » apparaît pour la première fois, semble-t-il, dans un article du Northern Star du 23 juin 1836, ndt
48 Crossing sweeps dans l'édition de 1892. ndt
49 Deux boissons mousseuses et rafraîchissantes, préparées l’une à partir d'eau, de sucre et d'un peu de gingembre, l'autre d'eau, de sucre et d'orties, et très en faveur auprès des travailleurs, surtout auprès des anti-alcooliques. (F. E.).
50 « La situation, en ce qui concerne les salaires, est, actuellement très faussée dans quelques secteurs de la fabrication des filés de coton dans le Lancashire ; il y a des centaines de jeunes hommes, entre 20 et 30 ans, employés comme piecers ou à une autre occupation et ne gagnant pas plus de 8 à 9 shillings par semaine, tandis qu'au même endroit, des enfants de 13 ans gagnent 5 shillings par semaine et des jeunes filles de 16 à 20 ans gagnent 10 à 12 shillings par semaine. » (Rapport de l'inspecteur de fabrique. L. HORNER, octobre 1844) (F.E.)
51 Manchester Guardian, 1° mai 1844, p. 5 et Liverpool Mercury, 26 avril 1844, p. 130. La statistique portait sur 412 entreprises occupant 116,281 personnes dont 28,459 hommes de plus de 21 ans, 26,724 de moins de 21 ans ; 26,710 femmes de plus de 21 ans et 34,388 mineures.
52 419,560 dans les éditions de 1845 et 1892. Chiffre rectifé. 53 96,569 dans les éditions de 1845 et 1892.
54 Éditions de 1845 et 1892 : 77. Chiffre rectifié. 55 Éditions de 1845 et 1892 : 225.
56 En 1843, au nombre des victimes d'accidents transportées à l'hôpital de Manchester, il y eut 189, je dis cent quatre-vingt-neuf brûlures. On ne dit pas combien il y en eut de mortelles * (FE.) *Ilne s’agit pas que d'enfants et les chiffres sont ceux de 1842-1843 (du 25 juin au 25 juin).
E7 Fonctionnaire chargé du constat de décès, en cas de mort violente ou subite. 58 HANSARD, 3° série, 1844, vol. 73, col. 1094.
59 Journal of Statistical Society of London, vol. 3, 1840, pp. 191-205.
60 Cf The Fleet Papers, vol. 4, no 35, 31 août 1844, pp. 486-488.
Condition ouvrière
Les travailleuses londoniennes
A l’occasion d’une inspection mortuaire pratiquée par M. Carter, coroner de Surrey, sur le corps de Ann Galway‘ âgée de quarante-cing ans, le 16 novembre 1843, les journaux décrivirent le logement de la défunte en ces termes : elle habitait au no 3, White Lion Court, Bermondsey Street, Londres, avec son mari et son fils âgé de dix-neuf ans, dans une petite chambre, où il n’y avait ni lit, ni draps ni quelque meuble que ce fût. Elle gisait morte à côté de son fils sur un tas de plumes, éparpillées sur son corps presque nu, car il n’y avait ni couverture, ni draps. Les plumes collaient tellement à tout son corps, que le médecin ne put examiner le cadavre, avant qu'il eût été nettoyé ; il le trouva alors totalement décharné et rongé de vermine. A un endroit le sol de la pièce était creusé et ce trou servait de cabinet à la famille.
Le lundi 15 janvier 1844, deux garçons furent amenés devant le tribunal de simple police de Worship-Street à Londres, parce que poussés par la faim, ils avaient dérobé dans une boutique, un pied de veau à demi-cuit, et l’avaient instantanément dévoré”. Le juge de simple police se vit amené à pousser son enquête et obtint bientôt des policiers les éclaircissements suivants : la mère de ces garçons était la veuve d’un ancien soldat devenu plus tard agent de police et elle avait connu bien des misères avec ses neuf enfants depuis la mort de son mari.
Elle habitait au no°2, Pools’ Place, Quaker Street, à Spitalfelds, dans la plus grande misère. Lorsque l’agent de police arriva chez elle, il la trouva avec six de ses enfants, littéralement entassés dans une petite chambre sur le derrière de la maison, sans autre meuble que deux vieilles chaises d’osier défoncées, une petite table dont deux pieds étaient cassés, une tasse brisée, et un petit plat... Dans l’âtre, tout juste une étincelle de feu, et dans le coin autant de vieux chiffons qu’une femme peut en prendre dans son tablier mais qui servaient de lit à toute la famille. Ils n'avaient pas d’autres couvertures que leurs pauvres vêtements. La pauvre femme raconta qu'elle avait dû vendre son lit l’année précédente, pour se procurer de la nourriture ; ses draps, elle les avait laissés en gage chez
l'épicier pour quelques vivres, et elle avait dû tout vendre, pour simplement acheter du pain. Le juge de simple police fit à cette femme une avance assez importante sur la Caisse des Pauvres.
En février 1844, une veuve de 60 ans, Theresa Bishop, fut recommandée avec sa fille malade âgée de vingt-six ans, à la bienveillance du juge de simple police de Malborough Street”. Elle habitait au no 5, Brown Street, Grosvenor Square, dans une petite chambre sur cour, pas plus grande qu’un placard, où il n’y avait pas un seul meuble. Dans un coin, quelques chiffons, où elles dormaient toutes deux ; une caisse servait à la fois de table et de chaise. La mère gagnait quelques sous en faisant des ménages ; le propriétaire dit qu’elles avaient vécu depuis mai 1843 dans cet état, avaient peu à peu vendu ou engagé tout ce qu’elles possédaient encore, et n'avaient pourtant jamais payé leur loyer. Le juge de simple police leur fit adresser une livre sur la Caisse des Pauvres.
Je ne songe nullement à prétendre que tous les travailleurs londoniens vivent dans la même misère que les trois familles citées ; je sais bien que pour un homme qui est écrasé sans merci par la société, dix vivent mieux que lui - maïs j'affirme que des milliers de braves et laborieuses familles, beaucoup plus braves, beaucoup plus honorables que tous les riches de Londres -, se trouvent dans cette situation indigne d’un homme et que tout prolétaire, sans aucune exception, sans qu'il y ait de sa faute et en dépit de tous ses efforts, peut subir le même sort.
Mais après tout, ceux qui possèdent un toit, quel qu'il soit, sont encore heureux auprès de ceux qui n’en ont pas du tout. À Londres 50,000 personnes se lèvent chaque matin sans savoir où elles poseront leur tête la nuit suivante. Les plus heureux d’entre eux sont ceux qui parviennent à disposer pour le soir d’un pence ou deux et vont dans ce qu’on appelle une « maison-dortoir » (Lodging house) qu'on trouve en grand nombre dans toutes les grandes villes et où on leur donne asile en échange de leur argent. Mais quel asile ! La maison est pleine de lits du haut en bas, 4, 5, 6 lits dans une pièce, autant qu’il peut y en entrer. Dans chaque lit on empile 4, 5, 6 personnes, tant qu’il en peut entrer aussi, malades et bien portants, vieux et jeunes, hommes et femmes, ivrognes et gens qui n'ont pas bu, comme cela se présente, tous pêle-mêle. On s’y dispute, on s’y bat, on s’y blesse, et lorsque les compagnons de lit se supportent c’est encore pire, on y prépare des vols ou l’on s’y livre à des pratiques dont
notre langue, qui s’est humanisée, répugne à décrire la bestialité”. Et ceux qui ne peuvent payer un tel gîte? Eh bien, ceux-là dorment où ils trouvent place, dans les passages, sous les arcades, dans un recoin quelconque, où la police ou les propriétaires les laissent dormir tranquilles ; quelques-uns viennent bien dans les asiles construits çà et là par des œuvres de bienfaisance privée, d’autres dorment dans les parcs sur des bancs, juste en dessous des fenêtres de la Reine Victoria. Écoutons ce que dit le Times‘ d'octobre 1843.
Il ressort de notre rapport de police d’hier, qu'en moyenne cinquante personnes dorment chaque nuit dans les parcs, sans autre protection contre les intempéries que les arbres et quelques excavations dans les murs. La plupart sont des jeunes filles, qui, séduites par des soldats, ont été amenées dans la capitale et abandonnées dans ce vaste monde, jetées dans la solitude de la misère dans une ville étrangère, victimes inconscientes et précoces du vice.
C’est en vérité effrayant. Des pauvres, il faut bien qu'il y en ait. Le besoin parviendra à se frayer partout une voie et à s'installer avec toutes ses horreurs au cœur d’une grande ville florissante. Dans les mille ruelles et les venelles d'une métropole populeuse, il y aura toujours nécessairement - nous le craignons - beaucoup de misère qui blesse la vue, et beaucoup qui jamais n'apparaît au grand jour.
Mais que, dans le cercle qu'ont tracé la richesse, la joie, et le luxe, que tout près de la grandeur royale de St James, aux abords du palais étincelant de Bayswater, où se rencontrent l'ancien quartier aristocratique et le nouveau, dans une partie de la ville où le raffinement de l'architecture moderne s’est prudemment gardé de bâtir la moindre cabane pour la pauvreté, dans un quartier qui semble être consacré exclusivement aux jouissances de la richesse, que là précisément viennent s'installer la misère et la faim, la maladie et le vice avec tout leur cortège d’horreurs, rongeant corps après corps, âme après âme !
C'est réellement un état de choses monstrueux. Les plus hautes jouissances que peuvent accorder la santé physique, l’euphorie intellectuelle et les plaisirs des sens relativement innocents, côtoyant immédiatement la plus cruelle misère ! La richesse, riant du haut de ses salons étincelants, riant avec une insouciance brutale tout près des
blessures ignorées de l’indigence ! La joie, raillant inconsciemment mais cruellement la souffrance qui tout en bas gémit ! La lutte de tous les contrastes, toutes les oppositions, sauf une : le vice qui mène à la tentation, s'allie à celui qui se laisse tenter... mais que tous les hommes réfléchissent : dans le quartier le plus brillant de la plus riche ville du monde, nuit après nuit, hiver après hiver, il y a des femmes - jeunes par l’âge, vieilles par les péchés et les souffrances, bannies de la société, croupissant dans la faim, la malpropreté et la maladie. Qu'ils pensent et apprennent, non pas à bâtir des théories, mais à agir. Dieu sait qu'il y a là de quoi faire aujourd’hui.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels Le fumier de Londres
Et lorsqu'on songe qu'en plus des conséquences habituelles de l'alcoolisme, des hommes et des femmes de tout âge, même des enfants, souvent des mères avec leur petit dans les bras retrouvent dans ces cabarets les victimes les plus dépravées du régime bourgeois, voleurs, escrocs, prostituées, quand on songe que plus d'une mère donne de l'alcool au nourrisson qu’elle porte dans ses bras, on reconnaîtra certainement que la fréquentation de ces lieux contribue à l’immoralité. C’est surtout le samedi soir, quand on a touché la paye et fini de travailler plus tôt que d'ordinaire, quand toute la classe ouvrière sort de ses mauvais quartiers et se répand dans les grandes rues, qu'on peut constater l’ivrognerie dans toute sa brutalité. Par de telles soirées je suis rarement sorti de Manchester sans rencontrer une foule d'hommes ivres, titubants ou affalés dans les caniveaux. Le dimanche soir, la même scène se renouvelle, moins bruyante cependant, Et lorsqu'il n’y a plus d'argent, les buveurs vont chez le premier prêteur sur gages venu, - il en existe un grand nombre dans toutes les villes importantes : plus de 60 à Manchester et 10 à 12 dans une seule rue de Salford (Chapel Street) - et ils engagent tout ce qui leur reste. Meubles, habits du dimanche - quand il en reste - vaisselle sont retirés en masse chaque samedi des boutiques de prêteur pour y retourner presque toujours avant le mercredi suivant, jusqu’à ce qu’un hasard rende impossible un nouveau retrait et qu’un à un ces objets deviennent la proie de l’usurier, à moins que ce dernier ne veuille plus avancer un liard sur ces marchandises élimées et usées.
Lorsqu'on a vu de ses yeux l'extension de l'alcoolisme parmi les ouvriers en Angleterre, on croit volontiers Lord Ashley*’, quand il affirme que cette classe dépense chaque année pour les spiritueux environ 25 millions de livres sterling et chacun peut imaginer quelle aggravation de la situation matérielle, quel terrible ébranlement de la santé physique et morale, quelle ruine de la vie familiale peuvent en résulter. Les sociétés de tempérance ont assurément fait beaucoup, mais de quel poids pèsent quelques milliers de Teetotallers® en face des millions d'ouvriers ? Lorsque le Père Mathew, apôtre irlandais de la tempérance, parcourt les villes anglaises, bien souvent 30 à 60,000 travailleurs font le pledge (le vœu), mais quatre semaines plus tard, la majorité a déjà oublié. Si l’on fait par exemple le compte des gens de Manchester qui dans les trois ou quatre dernières années ont fait serment de ne plus boire, on trouve plus de personnes qu’il n’y en a dans cette ville - et pourtant on ne constate pas une diminution de l’ivrognerie.
À côté de cette consommation sans frein de spiritueux, le dérèglement des rapports sexuels constitue un des vices principaux de nombreux ouvriers anglais. C’est là également une conséquence inévitable, inéluctable des conditions de vie d’une classe abandonnée à elle-même, mais dépourvue des moyens de faire usage de cette liberté. La bourgeoisie ne lui a laissé que ces deux plaisirs, alors qu’elle l’a accablée de peines et de souffrances ; la conséquence en est que les travailleurs, pour jouir au moins un peu de la vie concentrent toute leur passion sur ces deux plaisirs, et s'y adonnent avec excès et de la façon la plus effrénée. Lorsqu'on met des gens dans une situation qui ne peut convenir qu’à l'animal, il ne leur reste qu’à se révolter ou à sombrer dans la bestialité Et quand, par surcroît, la bourgeoisie elle-même participe pour une bonne part au développement de la prostitution - sur les 40,000 filles de joie qui emplissent chaque soir les rues de Londres combien la vertueuse bourgeoisie en fait-elle vivre ? Combien d’entre elles sont redevables à un bourgeois qui les a séduites, de l'obligation où elles se trouvent de vendre leur corps aux passants, pour pouvoir vivre ? - elle a vraiment moins que quiconque, le droit de reprocher aux travailleurs leur grossièreté sexuelle.
Somme toute, les défauts des ouvriers se ramènent tous au dérèglement dans la recherche du plaisir, au manque de prévoyance et au refus de se
soumettre à l’ordre social, et d’une façon générale, à l'incapacité de sacrifier le plaisir du moment à un avantage plus lointain. Mais qu'y a-t- il là de surprenant ? Une classe qui par son labeur acharné, ne peut se procurer que peu de chose et que les plaisirs les plus matériels, ne doit- elle pas se précipiter aveuglément, à corps perdu sur ces plaisirs ? Une classe que personne ne se soucie de former, soumise à tous les hasards, qui ignore toute sécurité de l'existence, quelles raisons, quel intérêt a-t- elle d’être prévoyante, de mener une vie sérieuse et au lieu de profiter de la faveur de l'instant, de songer à un plaisir éloigné, qui est encore très incertain, surtout pour elle, dans sa situation dont la stabilité est toujours précaire et qui peut changer du tout au tout? On exige d’une classe qui doit supporter tous les inconvénients de l’ordre social, sans pouvoir profiter de ses avantages, d’une classe à qui cet ordre social ne peut apparaître qu'hostile, on exige d'elle qu’elle le respecte ? C'est vraiment trop demander. Mais la classe ouvrière ne saurait échapper à cet ordre social tant qu’il existera et si l’ouvrier isolé se dresse contre lui, c’est lui qui subit le plus grand dommage. Ainsi l’ordre social rend au travailleur la vie de famille presque impossible ; une maison inhabitable, sale, à peine suffisante pour servir d’abri nocturne, mal meublée, rarement chauffée, et où souvent la pluie pénètre, une atmosphère étouffante dans une pièce surpeuplée, ne permettent pas la moindre vie de famille ; le mari travaille toute la journée, ainsi que la femme et peut- être les aînés des enfants, tous en des lieux différents, ils ne se voient que le matin et le soir - et il y a en outre, la tentation continuelle de l’eau-de- vie ; où y aurait-il place pour la vie de famille ? Et Pourtant, l’ouvrier ne peut échapper à la famille, il doit vivre en famille ; il en résulte des querelles et désaccords familiaux perpétuels, dont l'effet est extrêmement démoralisant tant sur les époux que sur les enfants. La négligence de tous les devoirs familiaux, les enfants laissés à l'abandon, tout cela n’est que trop fréquent parmi les travailleurs anglais et les institutions sociales actuelles n’en sont que trop la cause. Et on voudrait que des enfants, grandis ainsi en sauvages dans ce milieu où l’immoralité est la plus grande et où, assez souvent, les parents participent à cette immoralité, on voudrait qu'ils soient dotés par la suite de délicates consciences morales ? Les exigences que le bourgeois béat et satisfait formule à l'adresse de l’ouvrier sont vraiment par trop naïves.Et lorsqu'on songe qu'en plus des conséquences habituelles de l'alcoolisme, des
hommes et des femmes de tout âge, même des enfants, souvent des mères avec leur petit dans les bras retrouvent dans ces cabarets les victimes les plus dépravées du régime bourgeois, voleurs, escrocs, prostituées, quand on songe que plus d’une mère donne de l'alcool au nourrisson qu'elle porte dans ses bras, on reconnaîtra certainement que la fréquentation de ces lieux contribue à l’immoralité. C'est surtout le samedi soir, quand on a touché la paye et fini de travailler plus tôt que d'ordinaire, quand toute la classe ouvrière sort de ses mauvais quartiers et se répand dans les grandes rues, qu’on peut constater l’ivrognerie dans toute sa brutalité. Par de telles soirées je suis rarement sorti de Manchester sans rencontrer une foule d'hommes ivres, titubants ou affalés dans les caniveaux. Le dimanche soir, la même scène se renouvelle, moins bruyante cependant, Et lorsqu'il n’y a plus d'argent, les buveurs vont chez le premier prêteur sur gages venu, - il en existe un grand nombre dans toutes les villes importantes : plus de 60 à Manchester et 10 à 12 dans une seule rue de Salford (Chapel Street) - et ils engagent tout ce qui leur reste. Meubles, habits du dimanche - quand il en reste - vaisselle sont retirés en masse chaque samedi des boutiques de prêteur pour y retourner presque toujours avant le mercredi suivant, jusqu’à ce qu’un hasard rende impossible un nouveau retrait et qu’un à un ces objets deviennent la proie de l’usurier, à moins que ce dernier ne veuille plus avancer un liard sur ces marchandises élimées et usées. Lorsqu'on a vu de ses yeux l'extension de l'alcoolisme parmi les ouvriers en Angleterre, on croit volontiers Lord Ashley”, quand il affirme que cette classe dépense chaque année pour les spiritueux environ 25 millions de livres sterling et chacun peut imaginer quelle aggravation de la situation matérielle, quel terrible ébranlement de la santé physique et morale, quelle ruine de la vie familiale peuvent en résulter. Les sociétés de tempérance ont assurément fait beaucoup, mais de quel poids pèsent quelques milliers de Teetotallers en face des millions d'ouvriers ? Lorsque le Père Mathew, apôtre irlandais de la tempérance, parcourt les villes anglaises, bien souvent 30 à 60,000 travailleurs font le pledge (le vœu), mais quatre semaines plus tard, la majorité a déjà oublié. Si l’on fait par exemple le compte des gens de Manchester qui dans les trois ou quatre dernières années ont fait serment de ne plus boire, on trouve plus de personnes qu’il n’y en a dans cette ville - et pourtant on ne constate pas une diminution de l’ivrognerie.
À côté de cette consommation sans frein de spiritueux, le dérèglement des rapports sexuels constitue un des vices principaux de nombreux ouvriers anglais. C’est là également une conséquence inévitable, inéluctable des conditions de vie d’une classe abandonnée à elle-même, mais dépourvue des moyens de faire usage de cette liberté. La bourgeoisie ne lui a laissé que ces deux plaisirs, alors qu’elle l’a accablée de peines et de souffrances ; la conséquence en est que les travailleurs, pour jouir au moins un peu de la vie concentrent toute leur passion sur ces deux plaisirs, et s'y adonnent avec excès et de la façon la plus effrénée. Lorsqu'on met des gens dans une situation qui ne peut convenir qu’à l'animal, il ne leur reste qu’à se révolter ou à sombrer dans la bestialité Et quand, par surcroît, la bourgeoisie elle-même participe pour une bonne part au développement de la prostitution - sur les 40,000 filles de joie qui emplissent chaque soir les rues de Londres’= combien la vertueuse bourgeoisie en fait-elle vivre ? Combien d’entre elles sont redevables à un bourgeois qui les a séduites, de l'obligation où elles se trouvent de vendre leur corps aux passants, pour pouvoir vivre ? - elle a vraiment moins que quiconque, le droit de reprocher aux travailleurs leur grossièreté sexuelle.
Somme toute, les défauts des ouvriers se ramènent tous au dérèglement dans la recherche du plaisir, au manque de prévoyance et au refus de se soumettre à l’ordre social, et d’une façon générale, à l'incapacité de sacrifier le plaisir du moment à un avantage plus lointain. Mais qu'y a-t- il là de surprenant ? Une classe qui par son labeur acharné, ne peut se procurer que peu de chose et que les plaisirs les plus matériels, ne doit- elle pas se précipiter aveuglément, à corps perdu sur ces plaisirs ? Une classe que personne ne se soucie de former, soumise à tous les hasards, qui ignore toute sécurité de l'existence, quelles raisons, quel intérêt a-t- elle d’être prévoyante, de mener une vie sérieuse et au lieu de profiter de la faveur de l'instant, de songer à un plaisir éloigné, qui est encore très incertain, surtout pour elle, dans sa situation dont la stabilité est toujours précaire et qui peut changer du tout au tout? On exige d’une classe qui doit supporter tous les inconvénients de l’ordre social, sans pouvoir profiter de ses avantages, d’une classe à qui cet ordre social ne peut apparaître qu'hostile, on exige d'elle qu’elle le respecte ? C'est vraiment trop demander. Mais la classe ouvrière ne saurait échapper à cet ordre social tant qu’il existera et si l’ouvrier isolé se dresse contre lui, c’est
lui qui subit le plus grand dommage. Ainsi l’ordre social rend au travailleur la vie de famille presque impossible ; une maison inhabitable, sale, à peine suffisante pour servir d’abri nocturne, mal meublée, rarement chauffée, et où souvent la pluie pénètre, une atmosphère étouffante dans une pièce surpeuplée, ne permettent pas la moindre vie de famille ; le mari travaille toute la journée, ainsi que la femme et peut- être les aînés des enfants, tous en des lieux différents, ils ne se voient que le matin et le soir - et il y a en outre, la tentation continuelle de l’eau-de- vie ; où y aurait-il place pour la vie de famille ? Et Pourtant, l’ouvrier ne peut échapper à la famille, il doit vivre en famille ; il en résulte des querelles et désaccords familiaux perpétuels, dont l'effet est extrêmement démoralisant tant sur les époux que sur les enfants. La négligence de tous les devoirs familiaux, les enfants laissés à l'abandon, tout cela n’est que trop fréquent parmi les travailleurs anglais et les institutions sociales actuelles n’en sont que trop la cause. Et on voudrait que des enfants, grandis ainsi en sauvages dans ce milieu où l’immoralité est la plus grande et où, assez souvent, les parents participent à cette immoralité, on voudrait qu'ils soient dotés par la suite de délicates consciences morales ? Les exigences que le bourgeois béat et satisfait formule à l'adresse de l’ouvrier sont vraiment par trop naïves.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels La santé des ouvrières
Les effets du travail en usine sur l'organisme féminin sont eux aussi tout à fait spécifiques. Les déformations physiques, conséquences d’un travail prolongé, sont encore plus graves chez la femme ; déformations du bassin dues pour une part à une mauvaise position des os du bassin et à leur croissance défectueuse soit à une déviation de la partie inférieure de la colonne vertébrale, en sont fréquemment les suites fâcheuses.
Bien que je n’aie rencontré, déclare le Dr Loudon dans son rapport, aucun cas de déformation de bassin ni de quelques autres affections, ce sont là des maux que tout médecin doit considérer comme une conséquence probable du travail prolongé, imposé aux enfants ; et cela est d’ailleurs garanti par les médecins les plus dignes de foi”.
Le fait que les ouvrières d'usines accouchent plus difficilement que les
autres femmes est attesté par plusieurs sages-femmes et accoucheurs, de même le fait qu’elles avortent plus fréquemment (par exemple, par le Dr Hawkins, evid.: pp. 11 et 13). Il faut ajouter que les femmes souffrent de la faiblesse commune à l’ensemble des ouvriers d'usine et qu’enceintes, elles travaillent à l'usine jusqu’à l’heure de l'accouchement ; évidemment, si elles cessent le travail trop tôt, elles peuvent craindre de se voir remplacer et d’être mises à la porte - et de plus, elles perdent leur salaire. Il arrive très souvent que des femmes qui travaillaient encore la veille au soir, accouchent le lendemain matin, et même il n'est pas très rare qu'elles accouchent à l'usine au milieu des machines. Et si messieurs les bourgeois ne trouvent là rien d’extraordinaire, leurs femmes m'accorderont peut-être que contraindre indirectement une femme enceinte à travailler debout, à se baisser fréquemment douze ou treize heures (jadis davantage encore) jusqu’au jour de son accouchement, est d’une cruauté sans nom, d’une infâme barbarie. Mais ce n'est pas tout. Lorsque les femmes, après l’accouchement, peuvent rester sans travailler pendant 15 jours elles sont heureuses et trouvent que c’est un long répit. Beaucoup d’entre elles retournent à l’usine après huit jours de repos, voire même après trois ou quatre jours pour faire leur temps complet de travail. J'ai entendu un jour, un industriel demander à un contremaître : « Est-ce qu'une telle n’est pas revenue ? - Non. - Depuis combien de temps a-t-elle accouché ? - Huit jours. - Elle aurait vraiment pu revenir depuis longtemps. Celle-là, là-bas, ne reste d'habitude que trois jours à la maison. » Bien sûr, la peur d’être congédiées, la peur du chômage les pousse, malgré leur faiblesse, malgré leurs souffrances, à revenir à l’usine ; l'intérêt des industriels ne saurait souffrir que les ouvriers restent à la maison pour cause de maladie ; ils n’ont pas le droit de tomber malades; les ouvrières ne doivent pas se permettre de faire leurs couches, sinon l'industriel devrait arrêter ses machines ou fatiguer ses nobles méninges pour procéder à un changement temporaire; et avant d'en arriver là, il congédie ses gens lorsqu'ils se permettent de n'être pas en bonne santé.
Écoutez donc (Cowell evid. : p. 77). Une jeune fille se sent très malade et peut à peine faire son travail. « Pourquoi, lui dis-je, ne demande-t-elle pas la permission de rentrer chez elle ? » - « Ah, Monsieur, le patron est très à cheval sur ces questions, si nous manquons le quart d’une journée, nous risquons d’être mises à la porte ! ».
Ou bien encore (Sir David Barry evid. : p. 44). Thomas Mac Durt, un ouvrier, a un peu de fièvre:
I ne peut rester à la maison, du moins pas plus de quatre jours, car sinon il risque de perdre son travail.
Et il en va de même dans presque toutes les usines. Le travail auquel sont astreintes des jeunes filles provoque pendant leur période de croissance une foule d’autres troubles. Chez certaines, la très forte chaleur qui règne dans les usines active le développement physique, en particulier chez celles qui sont mieux nourries, si bien que quelques filles de 12 à 14 ans sont complètement formées ; Roberton, cet accoucheur déjà mentionné et que le rapport de fabrique qualifie « d'éminent », relate dans le North of England Medical and Surgical Journal, qu’il a examiné une fille de 11 ans, qui non seulement était une femme complètement formée, mais encore avait été enceinte/* et qu'il n'était pas rare à. Manchester que des filles de 15 ans deviennent mères. Dans ce genre de cas, la chaleur des usines agit comme la chaleur des climats tropicaux, et comme sous ces climats, le développement trop précoce se paie par un vieillissement et un affaiblissement prématuré. Il y a cependant de fréquents exemples de retard dans le développement sexuel féminin : les seins se forment tard ou pas du tout ; Cowell en cite quelques cas, P- 35 ; la menstruation n'apparaît dans bien des cas qu'à 17 Ou 18 ans, quelque fois à 20 ans et souvent fait complètement défaut, (Dr Hawkins evid. : p. 11; Dr Loudon: p. 14 etc. ; Sir David Barry: p. 5, etc..). Des règles irrégulières accompagnées de douleurs et de maux de toutes sortes, en particulier d'anémie, sont très fréquentes ; là-dessus, les rapports médicaux sont unanimes.
Les enfants que ces femmes mettent au monde, surtout lorsqu'elles ont dû travailler durant leur grossesse, ne peuvent pas être robustes. Au contraire, on les qualifie de très chétifs dans le rapport, surtout ceux de Manchester; seul Barry affirme qu'ils se portent bien, mais il dit aussi qu'en Écosse, où il a fait son enquête, il n'y a presque pas de femmes mariées qui travaillent; de plus, la plupart des usines sont situées à la campagne, à l'exception de celles de Glasgow, et c’est un facteur qui contribue pour beaucoup à la robustesse des enfants; les enfants d'ouvriers aux environs immédiats de Manchester sont presque tous frais et roses alors qu’en ville ils sont chlorotiques et scrofuleux ; mais à 9 ans,
leurs belles couleurs disparaissent tout d'un coup, parce qu'on les envoie alors à l'usine et bientôt on ne peut plus les distinguer des enfants de la ville.
Il y a en outre quelques branches du travail industriel dont les effets sont particulièrement néfastes. Dans de nombreux ateliers de filature du coton et du lin flottent des poussières de fibres, en suspension dans l’air, qui provoquent, notamment dans les ateliers à carder et à serancer, des affections pulmonaires. Certaines constitutions peuvent les supporter, d’autres non. Mais l’ouvrier n’a pas le choix ; il doit bien accepter l'atelier où il y a du travail pour lui, peu importe que ses poumons soient bons ou mauvais. Les conséquences les plus habituelles de l'inspiration de cette poussière sont des crachements de sang, une respiration pénible et sifflante, des douleurs dans la poitrine, de la toux, de l’insomnie, bref, tous les symptômes de l'asthme, qui dans les cas extrêmes, dégénère en phtisie (cf. Stuart : pp. 13, 70, 101 ; Mackintosh: p. 24 etc. ; Power: Rept. on Nottingham, on Leeds; Cowell : p. 33 etc... ; Barry: p. 12 (cinq dans une seule usine) pp. 17, 44, 52, 60, etc … ; même chose dans son rapport ; Loudon : p. 13, etc. etc...) Le filage humide du fil de lin, pratiqué par des jeunes filles et des enfants est particulièrement malsain.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F. Engels
Le rythme de travail
Dans une usine on retardait la pendule pendant le travail, si bien que la durée du travail était indûment prolongée sans que l’ouvrier reçût un salaire plus élevé” ; dans une autre, on allait jusqu'à faire travailler un quart d'heure de plus, dans une troisième encore, il y avait une pendule normale et une horloge mécanique qui indiquait le nombre de tours de l'axe principal; lorsque les machines allaient lentement, la durée du travail était fixée par l'horloge mécanique jusqu’à ce que soit accompli le nombre de tours correspondant à douze heures de travail ; si le travail marchait bien et qu’ainsi ce nombre était atteint avant la limite normale des douze heures, on contraignait maloré tous les ouvriers à poursuivre leur travail jusqu’à la fin de la douzième heure. Le témoin ajoute qu'il a connu quelques jeunes filles qui, ayant un bon travail et faisant des heures supplémentaires, ont cependant préféré se livrer à la prostitution plutôt que de supporter cette tyrannie (Drinkwater, evid. : p. 80). Leach
raconte, pour en revenir aux amendes, qu'il a vu à plusieurs reprises, des femmes en état de grossesse avancée, punies d’une amende de six pence pour s'être assises un instant durant leur travail, afin de se reposer. Les amendes infligées pour mauvais travail le sont tout à fait arbitrairement ; la marchandise est vérifiée dans l’entrepôt et le vérificateur en chef de l'entrepôt inscrit les amendes sur une liste, sans même appeler les ouvriers; ceux-ci n'apprennent qu'ils ont une amende que lorsque le contremaître les paie : à ce moment la marchandise est peut-être vendue et en tout cas rangée. Leach a en sa possession une liste de ce genre dont les feuillets bout à bout, mesurent dix pieds de long et l'amende se monte à un total de trente-cinq livres sterling, dix-sept shillings et dix pence. Il raconte que dans l’usine où cette liste fut établie, un nouveau chef magasinier avait été congédié parce qu'il ne punissait pas assez et privait ainsi l'industriel d'un bénéfice de cinq livres (34 talers) par semaine. (Stubborn Facts, pp. 13-17) *. Et je répète que je connais Leach et le tiens pour digne de confiance et incapable de mensonge.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels Poème de Edward P. Mead
En conclusion, voici quelques strophes d'un poème qui exprime l'opinion des ouvriers eux-mêmes sur le système des usines. Il a été écrit par Edward P. Mead” de Birmingham et exprime bien les sentiments des ouvriers.
Il est un roi, un prince impitoyable,
Non pas l’image rêvée des poètes
Mais un tyran cruel, bien connu des esclaves blancs. Ce roi impitoyable c'est la vapeur.
Il a un bras, un bras de fer,
Et bien qu'il n'en ait qu'un,
Dans ce bras réside une force magique
Qui a causé la perte de millions d'hommes.
Ilest comme le cruel Moloch, son ancêtre
Qui jadis, se dressait dans la vallée d'Ammon, Ses entrailles sont de feu vivant
Et c’est des enfants qu'il dévore.
Un cortège de prêtres, inhumains, Assoiffés de sang, d’oroueil et de rage, Conduisent, 6 honte, sa main gigantesque Et changent en or le sang des humains.
Ils foulent aux pieds tous les droits naturels Pour l'amour de l'or vil, leur dieu,
Et ils se rient de la douleur des femmes
Et ils raillent les larmes des hommes.
A leurs oreilles, les soupirs et les cris d'agonie Des fils du travail sont une douce mélodie, Des squelettes de vierges et d'enfants Emplissent les enfers du Roi-Vapeur.
L'enfer sur terre ! Ils répandent le désespoir Depuis qu'est né le Roi-Vapeur.
Car l'esprit humain fait pour le Paradis, Avec le corps est assassiné.
Donc, à bas le Roi-Vapeur, ce Moloch impitoyable, Vous, les milliers de travailleurs, vous tous,
Liez-lui les mains, ou bien notre pays
Est destiné à périr par lui.
Et ses satrapes abhorrés, les orgueilleux barons d'usine, Engeance gorcée d'or et de sang,
La colère du peuple doit les abattre
Comme elle abattra leur dieu monstrueux’.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F. Engels Les boutiques des modistes
Il est vraiment significatif précisément, que la fabrication des articles qui servent à la parure des dames de la bourgeoisie, ait les conséquences les plus tristes sur la santé des ouvriers occupés à ce travail. Nous l'avons déjà vu avec la fabrication de la dentelle, et nous avons maintenant, pour nouvelle preuve de ce fait, les boutiques de modistes de Londres. Ces établissements occupent une foule de jeunes filles - en tout, paraît-il, quinze mille - qui habitent et mangent dans la maison même où elles
travaillent ; elles viennent pour la plupart de la campagne et sont ainsi complètement les esclaves de leurs patrons. Pendant la saison fashionable, qui dure environ quatre mois de l’année, la durée du travail, même dans les meilleurs établissements, atteint quinze heures par jour et quand le travail presse, 18 heures ; cependant dans la plupart des boutiques, on travaille pendant cette période sans que la durée de travail soit nettement fixée, si bien que les jeunes filles n’ont par jour, que six heures tout au plus, souvent seulement trois ou quatre, parfois même deux heures sur vingt-quatre pour dormir et se reposer, quand elles ne sont pas contraintes de travailler toute la nuït, ce qui n’est pas si rare que ça! La seule limite à leur travail, c’est l'incapacité physique absolue de tirer l'aiguille une minute de plus. Il est arrivé qu’une de ces créatures sans défense, reste neuf jours de suite sans se déshabiller et ne puisse se reposer que quelques instants, à l’occasion, sur un matelas où on lui servait à manger des mets découpés en menus morceaux, afin qu’elle puisse avaler la nourriture le plus rapidement possible’®.
Bref, ces malheureuses jeunes filles sont tenues comme des esclaves par un fouet moral - la menace du renvoi - à un travail si continu et si incessant que nul homme robuste - à plus forte raison de délicates jeunes filles de quatorze à vingt ans - ne saurait le supporter. En outre, l’air étouffant des ateliers et aussi des dortoirs, la position courbée en avant, la nourriture souvent mauvaise et indigeste, tout cela, mais surtout ce travail prolongé et cette privation de grand air, produisent les plus tragiques résultats pour la santé de ces jeunes filles. Abattement et épuisement, faiblesse, perte de l'appétit, douleurs dans les épaules, le dos et les hanches, mais surtout maux de tête, font bientôt leur apparition ; puis ce sont les déviations de la colonne vertébrale, des épaules trop hautes et déformées, l’amaigrissement, les yeux gonflés, larmoyants et douloureux bientôt atteints de myopie, la toux, un développement insuffisant de la cage thoracique, un souffle court, ainsi que toutes les maladies féminines de la formation. Les yeux sont souvent si malades qu’une cécité incurable survient, un dérèglement total des fonctions oculaires, et quand la vue reste assez bonne pour permettre de continuer le travail, c'est généralement la tuberculose qui termine la brève et triste existence de ces modistes. Même chez celles qui quittent assez tôt leur emploi, la santé physique est à jamais détruite, la vigueur de l'organisme brisée ; elles sont continuellement, surtout une fois mariées, maladives
et débiles et mettent au monde des enfants chétifs. Tous les médecins interrogés par le commissaire (de la Childrens Employment Commission) ont été unanimes à déclarer qu'on ne saurait imaginer un mode de vie tendant, plus que celui-là, à ruiner la santé et à entraîner une mort prématurée.
C’est avec la même cruauté, mais d’une façon un peu moins directe, que les couturières sont en général exploitées à Londres®?. Les jeunes filles qui sont employées à la confection de corsets, ont un labeur dur, pénible, qui fatigue la vue et quel salaire touchent-elles ? je l’ignore, mais ce que je sais, c'est que l'entrepreneur qui est responsable de la matière première qu'on lui fournit et qui répartit le travail entre ses couturières, touche 1 1/2 penny (soit 15 pfennigs prussiens) par pièce. Il faut en déduire son bénéfice - et il s'élève au moins à 1/2 penny. C’est donc tout au plus un penny qui va dans la poche de la pauvre jeune fille.
Les jeunes filles qui cousent les cravates doivent s'engager à faire seize heures par jour et perçoivent par semaine 4 shillings 1/2, soit 1 thaler prussien 1/2, somme avec laquelle elles peuvent acheter à peu près autant de marchandises que pour 20 groschens d'argent dans la ville la plus chère d'Allemagne”. Mais la situation la moins enviable est celle des jeunes filles qui cousent les chemises”. Pour une chemise ordinaire, elles perçoivent 1 penny 1/2 - jadis, elles touchaient 2 ou 3 pence mais depuis que la maison des pauvres de St Pancrace - administrée par une direction composée de bourgeois radicaux, s’est mise à prendre du travail pour 1 penny 1/2, ces malheureuses femmes ont dû en faire autant. Pour des chemises fines brodées, qui peuvent être faites en un jour mais à condition d'y travailler dix-huit heures, on les paye 6 pence, soit 5 groschens d'argent. Le salaire de ces couturières s'élève donc, et selon divers témoignages d'ouvriers et d'entrepreneurs, à 2 1/3 shillings par semaine, et ce, pour un travail acharné, prolongé jusque tard dans la nuit! Et le comble de cette scandaleuse barbarie, c'est que les couturières doivent verser en dépôt au confectionneur une fraction du montant de la matière première qu'on leur confe; elles ne sauraient le faire - les propriétaires le savent bien - sans en mettre en gage une partie; de deux choses l’une, ou bien elles les retirent à perte ; ou bien, si elles ne peuvent pas retirer les pièces d’étoffes mises en gage, elles sont forcées d'aller devant le juge de paix, comme il advint à une couturière en novembre
1843. Une malheureuse fille, qui se trouvait dans ce cas et ne savait que faire, se jeta en août 1844 dans un canal et s’y noya“*. Ces couturières habitent d'ordinaire de petites mansardes, vivent dans la plus grande misère, s'entassant autant qu'il est possible dans une seule pièce où, en hiver, la chaleur animale est la plupart du temps la seule source de chaleur. Assises, courbées sur leur travail, elles cousent de quatre ou cinq heures du matin jusqu’à minuit, ruinant leur santé en quelques années, et hâtant l'heure de leur mort sans même pouvoir se procurer les objets les plus indispensables”, tandis que roulent à leurs pieds, les carrosses étincelants de la bourgeoisie et tandis que peut-être à dix pas de là, un misérable dandy perd au jeu du pharaon plus d'argent qu’elles n’en peuvent gagner en une année entière.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels Les mines
Les enfants et les jeunes gens chargés du charroi du charbon et du minerai de fer, se plaignent tous d’une grande fatigue. Même dans les établissements industriels où l'exploitation est la plus brutale, on ne constate pas un état d'épuisement aussi généralisé et aussi poussé. Chaque page du rapport fournit une longue série d'exemples. On constate très souvent que les enfants à peine arrivés à la maison se jettent sur le sol pavé devant l’âtre et s’endorment instantanément ne pouvant avaler la moindre miette de nourriture, leurs parents sont alors obligés de les débarbouiller tout endormis et de les porter au lit, il est même fréquent qu'ils se couchent, épuisés, sur la route, et quand les parents viennent les chercher, tard dans la nuit, ils les trouvent en train de dormir. Il semble qu’à l'ordinaire ces enfants passent la plus grande partie du dimanche dans leur lit, pour se remettre quelque peu des fatigues de la semaine ; un très petit nombre fréquentent l’église et l’école et les maîtres se plaignent de leur somnolence et de leur hébétude malgré leur désir de s’instruire. Il en va de même pour les adolescentes plus âgées et les femmes. On les contraint de la façon la plus brutale à se surmener. Cette fatigue, poussée jusqu’à devenir extrêmement douloureuse ne laisse pas d’avoir de fâcheuses répercussions sur l’organisme*. L'effet le plus immédiat du surmenage est que toute l'énergie vitale est utilisée pour un développement unilatéral de la musculature ; à telle enseigne
que ce sont surtout les muscles des bras et des jambes, du dos, des épaules et du thorax, ceux-là même qui sont principalement sollicités dans les efforts de traction et de poussée, qui bénéficient d’un développement exceptionnel, taudis que tout le reste du corps souffre d’un manque de nourriture et s’atrophie. C’est surtout la taille qui reste petite et tassée ; presque tous les mineurs sont de stature trapue, à l'exception de ceux du Warwickshire et du Leicestershire, qui travaillent dans des conditions particulièrement favorables. Puis il faut noter le retard de la puberté tant chez les garçons que chez les filles ; chez les premiers, il faut parfois attendre dix-huit ans ; le commissaire Symons eut même sous les yeux un garçon de dix-neuf ans, qui, à l'exception de la dentition, n'était pas plus développé qu'un garçon de onze ou douze ans. Cette prolongation de la période infantile, n’est au fond rien d'autre que la preuve d’un développement ralenti et ne laisse pas de porter ses fruits à un âge plus avancé. jambes torses, genoux cagneux, pieds tournés en dehors, déviation de la colonne vertébrale et autres malformations sont à déplorer dans de semblables conditions et aussi en raison de la faiblesse de ces organismes; et l'apparition de ces maux - par suite de l'attitude presque toujours défectueuse imposée au corps - en est grandement favorisée ; ils sont du reste si fréquents, que bien des gens et même des médecins affirment, dans le Yorkshire et le Lancashire comme dans le Northumberland et le Durham, qu'on peut reconnaître un mineur entre cent autres personnes uniquement à son corps. Ce sont surtout les femmes qui semblent beaucoup souffrir de ce travail et elles ne se tiennent que rarement - Voire jamais - aussi droites que les autres femmes. On certifie également que le travail des femmes dans les mines provoque aussi des malformations du bassin et par voie de conséquence des accouchements pénibles, voire mortels.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels Maladie dans les mines
Toutes ces constatations valent pour la moyenne des mines anglaises. Mais il y en a beaucoup où la situation est bien pire, en particulier celles où l’on exploite de minces veines de charbon. Le prix de revient du charbon serait trop élevé si l’on voulait en plus du charbon déblayer les couches de sable et d'argile attenantes ; c'est pourquoi les propriétaires se
contentent de faire abattre la couche de charbon, et c’est pourquoi les couloirs qui mesurent ordinairement quatre ou cinq pieds de haut ou davantage sont ici si bas, qu'il est rigoureusement impossible de s’y tenir debout. L’ouvrier est couché sur le flanc et détache le charbon à l’aide de son pie, utilisant ses coudes comme points d'appui. Il en résulte une inflammation de ces articulations, et dans le cas où il est contraint de rester à genoux, le même mal à l'articulation de la jambe. Les femmes et les enfants qui transportent le charbon marchent à quatre pattes, attelés au baquet par un harnais et une chaîne qui dans de nombreux cas, passe entre les jambes, le long de ces galeries basses, tandis qu’un autre pousse par derrière avec la tête et les mains. La pression exercée par la tête provoque une irritation locale, des enflures douloureuses et des abcès. Très souvent ces galeries sont aussi humides si bien que les ouvriers doivent ramper dans des flaques d’eau profondes de plusieurs pouces ; cette eau sale ou salée, provoque également uneirritation de la peau. On imagine aisément combien un travail d’esclave aussi odieux doit favoriser l’éclosion des maladies caractéristiques des mineurs.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F. Engels
La déchéance, effet du travail
En ce qui concerne l'instruction et la moralité de la population minière, elles sont, selon le Childrens Employment Report assez bonnes en Cornouailles et même excellentes dans l’Alston Moor; par contre, elles sont en général à un niveau très bas dans les districts charbonniers. Ces gens vivent à la campagne dans des régions laissées à l'abandon et, lorsqu'ils effectuent leur dur travail, personne, si ce n'est la police, ne s'occupe d'eux. Pour cette raison et aussi parce qu’on envoie les enfants travailler dès leur plus jeune âge, leur formation intellectuelle est totalement négligée. Ils ne peuvent fréquenter les écoles ouvertes la semaine, les écoles du soir et du dimanche sont illusoires, les maîtres n'ont aucune valeur. Il n’y a par conséquent qu’un très petit nombre de mineurs qui sachent lire, et moins encore qui sachent écrire. Selon les déclarations des commissaires, la seule chose qu'ils aient vue clairement, c'est que leur salaire est trop bas pour le travail pénible et dangereux qu'ils ont à effectuer. Ils ne vont jamais ou presque à l’église ; tous les ecclésiastiques se plaignent d’une irréligiosité sans égale. Effectivement,
il y a chez eux une ignorance des choses religieuses et profanes, auprès de laquelle lignorance de nombreux ouvriers d'usine, illustrée précédemment par des exemples, semble encore être toute relative. Ils n'ont connaissance des notions religieuses que par les jurons. Le travail se charge à lui seul de détruire leur moralité. Il est évident que le surmenage de tous les mineurs doit fatalement engendrer l’ivrognerie. Quant aux rapports sexuels, notons que dans les mines, en raison de la chaleur ambiante, hommes, femmes et enfants y travaillent souvent tout nus et dans la plupart des cas quasi-nus, et chacun peut imaginer quelles en sont les conséquences dans la solitude et l’obscurité de la mine. Le nombre des enfants adultérins, anormalement élevé dans ces régions, témoigne de ce qui se passe au fond de la mine parmi cette population à demi sauvage, mais prouve aussi que les rapports illégitimes entre les sexes n’ont pas sombré, comme dans les villes, dans la prostitution. Le travail des femmes a les mêmes conséquences que dans les usines ; il dissout la famille et rend les mères totalement incapables de vaquer à leurs occupations domestiques.
Lorsque le Children's Employment Report fut présenté au Parlement, Lord Ashley se hâta de proposer un bill stipulant que le travail des femmes était désormais absolument interdit dans les mines et celui des enfants considérablement restreints. Le bill passa®”, mais il resta lettre morte dans la plupart des régions, car on ne prit pas le soin de nommer des inspecteurs des mines chargés de veiller à son exécution*. L'inobservance de ce bill est d’ailleurs grandement facilitée par la situation des mines dans les districts ruraux; ne soyons donc pas surpris d'apprendre que l'an passé l'association des mineurs a transmis au ministère une plainte officielle dans laquelle elle signalait que plus de 60 femmes travaillaient dans les mines du duc de Hamilton, en Écosse, ou bien encore que le Manchester Guardian a relaté un jour que, près de Wigan, si je ne m'abuse, une jeune fille a été tuée par une explosion dans une mine sans que personne s'émeuve de voir ainsi révélée une illégalité”. Il est possible que dans certains cas isolés on ait mis fin à ces abus, mais en général le régime est demeuré le même que par le passé.
La condition des classes laborieuses en Angleterre, 1845, F.Engels
Alimentation
On arriva à ce résultat général que : « Dans une seule classe, parmi les ouvriers des villes, la consommation d'azote dépassait légèrement le minimum absolu au-dessous duquel se déclarent les maladies d’inanition; que dans deux classes la quantité de nourriture azotée aussi bien que carbonée faisait défaut, et même grandement défaut dans l’une d'elles; que parmi les familles agricoles plus d’un cinquième obtenait moins que la dose indispensable d'alimentation carbonée et plus d’un tiers de moins que la dose indispensable d'alimentation azotée; qu’enfin dans trois comtés (Berkshire, Oxfordshire et Somersetshire) le minimum de nourriture azotée n'était pas atteint”® » Parmi les travailleurs